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Satta Massagana

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Un Rasta de la balle

Bob Marley, une vie de reggae et de football… Au-delà des clichés et des légendes, un récit éclairé du parcours de l'idole et de ses liens intimes avec notre sport préféré.
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"Football is a whole skill to itself. A whole world. A whole universe to itself. Me love it because you have to be skilful to play it!
Freedom! Football is freedom." (Bob Marley - 1979)
(Le football est une aptitude à part entière. Un monde entier. Un univers entier en soi-même. Je l’aime parce que tu as besoin s’être doué dans cet art pour y jouer. Liberté, le football, c’est liberté ! ).

Quiconque a entendu ces paroles mystiques prononcées par Bob "Tuff Gong" Marley, ne peut qu’aimer encore plus ce sport. La vie sinon l’œuvre du Prince jamaïcain ne saurait être totalement comprise sans évoquer son rapport amoureux et compulsif à la balle. Passion d’enfance commune aux enfants des ghettos de Kingston, seul sujet d’unanimité entre les Wailers et leur entourage, amour du beau jeu argentin et brésilien, ultime distraction pendant son agonie, le football accompagne la vie de Bob Marley jusque dans ses derniers instants. Il fut sûrement l’un des plus grands et sincères passionnés de football. Mais quoi de plus normal, qu’une personnalité si universellement appréciée adore le sport du monde? Un ballon et un t-shirt à l’effigie du Rasta de la balle ouvrent presque toutes les portes de ce monde.

Une passion d’enfance du Rude Boy
Lorsque Robert Nesta Marley naît en 1945, le football est déjà bien implanté en Jamaïque. Les colons britanniques ont importé le beautiful game aux Antilles à la fin du dix-neuvième siècle. Le premier club officiel se crée en 1893, et rapidement d’autres suivent dans les principales villes de l’île, à Kensington, Melbourne, Kingston, Lucas, et à Saint-George. Avant même l’indépendance obtenue en 1962, une sélection nationale dispute des rencontres amicales, principalement contre Haïti et Trinidad & Tobago, voire dans le cadre de petites compétitions régionales comme les Central American and Carribean Games.
Le football s’est aussi et surtout développé dans les ghettos des Rude Boys de Kingston, notamment le Trench town qui voit grandir Tuff gong (le gong volcanique, surnom de Bob Marley). La Jamaïque comme les autres îles des Antilles britanniques reste réfractaire aux sports nobles anglais (cricket, polo), et l’amour de la balle comme celui de la musique (rock steady, ska puis reggae) offrent une accalmie dans un univers empreint d’une violence endémique que Bob Marley dénoncera dans ses chansons mais ne parviendra pas à briser malgré des tentatives d’union sacrée. Bien loin de l’image paradisiaque, la Jamaïque, notamment la ville de Kingston, est en état d’insurrection quasi permanente, en proie aux rivalités des deux partis dominés par les aniciens colons blancs Seaga et Manley, ainsi que leurs sbires, les gangs de rude boys et de bandits. De véritables batailles rangées sont livrées entre quartiers partisans de l’un et de l’autre. Finalement, football, ganja, reggae, rastafarisme sont autant de moyens pour s’évader d’une réalité sordide et sans beaucoup d’espoir. En 1978, Bob Marley réussit, le croyait-on, à célébrer la réconciliation nationale au cours One Love Peace concert, mais elle ne lui survécut pas et les ghettos de Kingston sont toujours d’une rare violence.

Les Wailers, des footeux en tournée
Presque tous les membres du groupe adoraient le foot, mais seul Alan " Skilly " Cole surpassait le Bob. Skilly, ancien joueur international, passe pour le meilleur joueur des Antilles britanniques de tous les temps.
Les nombreuses tournées mondiales de Bob Marley & the Wailers ont souvent été rythmées en fonction de leur passion pour le ballon rond. A chaque étape, des matchs étaient disputés, parfois très sérieusement, souvent contre des équipes de journalistes locaux ou des membres des maisons de disques, voire des petits clubs. En 1980, pour l’ultime tournée, un véritable tournoi fut organisé en marge d’un concert londonien dans un stade indoor près de Fulham.
Concerts, répétitions, interviews, etc. étaient également programmés pour ne pas manquer les matchs des compétitions importantes, et notamment la Coupe du Monde. Le 1978 Kaya tour fut le grand moment footballistique de la carrière des Wailers. Tout fut prévu pour suivre la Coupe du Monde argentine, au grand dam des attachées de presse. Le passage en Amérique du Sud de la tournée leur permit également de rencontrer Paulo Cesar.

The Player

Bob Marley jouait le plus souvent en meneur de jeu créatif. Il était un manieur de balle très doué. Ses idoles étaient brésiliennes (Pelé) ou argentine (Ardiles, Villa). En amateur du beau jeu, il ne jurait donc que par le football latino-américain, et s’il porta un jour les couleurs des Tottenham Hotspurs, ce ne fut qu’en hommage à Ossie Ardiles. Son cœur battait en effet pour le Santos magique et mythique du Roi Pelé. Les qualités de footballeur du Rasta de la balle étaient indéniables. Le spécialiste britannique de football, Danny Baker, qui le vit jouer à plusieurs reprises, assurait avoir vu en lui le talent suffisant pour mener une carrière professionnelle en Jamaïque ; à l’époque, les joueurs des Caraïbes avaient peu de chance d’évoluer dans l’ancienne métropole.
Mais si le football fut sa grande passion sportive, elle n’atteint tout de pas le niveau de son amour pour la musique : "I love music before I love football. If I love football first, maybe that a bit dangerous, because the football very violent. If a man tackle you hard, it brings feelings o' war!" ("J’aime la musique avant le football. Si j’aimais le football d’abord, ce serait peut-être un peu dangereux, parce que le football est très violent. Si un homme te tacle durement, ça te donne des sentiments guerriers!").

Le football et la fin de Tuff gong
La légende veut que Bob Marley décéda des suites d’une blessure mal soignée provoquée lors d’un match de football. La réalité est un peu différente, même si elle ne peut être clairement établie. Journalistes français et britanniques se battent encore aujourd’hui pour placer ce tragique événement lors d’un match disputé pendant la tournée européenne de 1977. Pour les Français, Bob s’est blessé au cours d’un match contre la presse et la profession musicale au lendemain d’un concert à Paris, tandis que les Anglais situent le match à Londres contre une équipe de célébrités à Battersea Park. Les deux versions le font consulter un médecin londonien. En fait, au cours de ce match, un choc avec un adversaire débordé rouvrit une vieille blessure mal soignée. Le rythme des tournées aidant, Bob Marley ne s’était pas trop préoccupé d’une plaie d’apparence bénigne. Malheureusement, le spécialiste anglais diagnostiqua un mélanome assez avancé. La thérapie proposée était radicale : l’amputation de l’orteil. Bob s’y refusa pour ne pas enfreindre un interdit de la religion rastafari, qui lui aurait pourtant sauvé la vie. Il continua de tisser sa légende quelques années encore, et un jour de 1980, alors qu’il courait dans le Central Park de New York en compagnie de Skilly Cole, il s’effondra, évanoui. Cette fois-ci, une tumeur au cerveau fut diagnostiquée, et les pronostics des médecins ne lui donnaient plus que quelques mois à vivre. Sa dernière tournée fut interrompue, et en novembre, il fut admis dans une clinique bavaroise, en phase terminale, à bout de force, chauve et squelettique. Presque miraculeusement, son état commença de s’améliorer. Dans cette Ringberg Klinik, il put ainsi fêter, son ultime anniversaire le 6 février 1981, et visionner avec ses amis Junior Marvin, Seeco et Tyrone Downie une émission dédiée au Roi Pelé. Un dernier bonheur avant l’issue fatale, le 11 mai.

Reggae, football, et société de Jamaïque orphelins
Le reggae d’abord, malgré les revivals commerciaux, ne se remettra jamais vraiment de la perte de sa légende désormais défunte. Peut-être que l’empreinte tutélaire de Tuff gong est trop forte pour qu’on puisse prétendre la dépasser. Au-delà des Abyssinians, Culture, Toots, Black Uhuru & Co, ce sont peut-être les pionniers du travail du son, Lee " Scratch " Perry, Sly Dunbar et Robbie Shakespeare qui transmirent le mieux l’héritage de Bob Marley aux musiques électroniques actuelles.
Quant à lui, le football jamaïcain s’en est un peu mieux sorti. Les meilleurs joueurs de l’île parviennent à jouer en Europe et l’équipe nationale est parfois capable d’exploits. Mais si les gestionnaires de l’héritage du Rasta de la balle n’étaient aussi cupides, ils nieraient tout rapport entre son amour pour le foot et le reggae et l’objet marketing lancé sur le marché européen lors de la Coupe du Monde 1998 sous le nom blasphématoire de Reggae Boyz!
Plus tristement, la société jamaïcaine souffre toujours de la guerre des quartiers Seaga et Manley et de la violence des gangs leur servant de polices privées. Bob est parti il y a vingt ans, et l’espoir avec lui.

Reggae, football, et société de Jamaïque, vous êtes orphelins de l’esprit du Rasta de la balle!
Football is freedom!!!

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