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Toni Turek et Vieux légume

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Trente-cinq

Ukraine : l’heure d’une (r)évolution

2014 aura marqué un tournant dramatique pour le foot ukrainien: la guerre a eu un impact direct sur le championnat local, dont la stabilité et l’organisation sont toujours menacées. 

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La Premier Liga ukrainienne a été d’une régularité extrême de 2007 à 2013: le Shakhtar Donetsk (champion en 2008 et de 2010 à 2013), le Dynamo Kiev (titré en 2009) et le Metalist Kharkiv ont trusté tous les podiums, ne laissant à leurs concurrents que des places d’honneur. En témoignent des moyennes parmi les plus hautes d’Europe pour ce trio de tête ukrainien, où les 2,63 points/match ont été atteints trois fois par les champions.

 

Ce podium a son équivalent inversé à l'autre bout du classement. Près d’un quart des clubs de l’élite ukrainienne voit la saison se conclure avec un total de points inférieur au nombre de journées. Récemment, les plus mal lotis ont compté dans les pires moyennes d’Europe, à environ 0,40 point/match [1].

 

 


Instabilité croissante

Si le haut de classement paraît stable, la Premier Liga n’est pas un modèle. Pénalités, forfaits, scores sur tapis vert, banqueroutes: tous les résultats ne s’acquièrent pas sur le gazon. Cette saison, le Karpaty Lviv a perdu neuf points pour contrats de joueurs non conformes. Au printemps, le Metalurg Donetsk a été banni pour trois ans de toute Coupe d’Europe pour non-respect du Fair-play financier [2].

 

En 2013, le Metalist Kharkiv était privé de C1 et de sa troisième place de 2007/08 pour un match arrangé. Fin 2012/13, alors qu’il réalisait sa meilleure saison depuis treize ans, le Kryvbas Krivoï-Rog a déclaré forfait pour l’ultime journée, et échoué à éviter la faillite; aucun club de First League (D2) n’ayant voulu monter pour le remplacer, les relégables Oujgorod et Zaporijia ont pu se maintenir dans l’élite. Cas isolé? Non: cet été encore, le promu Oleksandriya a refusé la montée, jugée trop coûteuse, et préféré fusionner avec un autre club de D2. Le championnat ukrainien n’en est pas encore au niveau de son homologue roumain, mais il s’en approche. 

 

La fuite du président Ianoukovitch début 2014 a rendu la situation politique locale instable, avec la montée à l'Est du pays d'un mouvement séparatiste, soutenu par un voisin russe qui n'a rien fait pour l’apaiser. Cet état de guerre civile qui ne dit pas son nom a marqué la Premier Liga. Déjà touchée par la banqueroute, fin 2013, de l'Arsenal Kiev dont il a fallu annuler tous les résultats, elle a perdu cet été ses clubs basés dans une Crimée conquise par les Russes au printemps: adieu à la Tavriya Simferopol – premier champion de l’Ukraine indépendante – et au promu Sébastopol. Idem en First League, où le Titan Armiansk a été dissous. Si les deux premiers ont espéré intégrer l’élite russe "à l’allemande" [3], ils ont déchanté: leur renaissance russe, comme celle de la Jemtchoujina Yalta, s’est faite dans une anonyme troisième division.

 


Candidats à l’exil

Ainsi l’élite ukrainienne s'est-elle trouvée à treize. Pour déterminer le nombre de participants et leur calendrier 2014/15, les tergiversations ont duré. Prévu à la base pour douze ou seize, le championnat a finalement adopté une structure à… quatorze, avec pour seul promu l'Olimpik Donetsk, champion de First League, suite au refus d’Oleksandriya de monter. Mais ceci n’a pas résolu les soucis liés à l’instabilité prévalant à l’Est. Les combats à Donetsk ont rendu impensables les déplacements des équipes et la tenue des matches. Solution: délocaliser les rencontres du Shakhtar, du Metalurg et de l'Olimpik, qui ont dû s'exiler à Lviv ou Kiev. Plus à l'Est, la Zorya Lougansk a déménagé à Zaporijia.

 

Au Sud-Est, après avoir opté pour l’inversion de terrain pour ses premiers matches à domicile – ce qui pourrait poser problème au retour, quand viendra le moment de recevoir – l'Illitchivets Marioupol s'est réétabli à Dniepropetrovsk en septembre: si Marioupol n'était pas initialement contrôlée par les séparatistes, la zone est devenue instable fin août, ce qui a poussé le club à déménager. Un tiers des clubs de l'élite ne joue donc plus à domicile en Ukraine – un cas hélas déjà connu à Chypre. Ce n’est pas plus brillant en D2: situé dans une zone jugée trop dangereuse, l'Avangard Kramatorsk, basé dans la région de Donetsk, a été suspendu par la Ligue ukrainienne.

 

Des clubs bougent? Des joueurs aussi: dès mars, en raison de l'instabilité du pays et du silence des instances, le Tchernomorets Odessa, au bord de la Mer noire, laissait libres cinq de ses joueurs non-slaves, dont l'ex-joueur de L1 Franck Dja-Djédjé. Cet été, d’autres joueurs sont allés au bras de fer avec leur employeur. Les clubs les plus touchés ont été les plus richement pourvus en étrangers: à la suite de la destruction en plein vol d'un avion de la Malaysian Airlines, une demi-douzaine de joueurs non-ukrainiens du Shakhtar Donetsk ont ainsi refusé de revenir.

 


Le foot ukrainien a-t-il un avenir?

Si la plupart sont rentrés en Ukraine – après les menaces du patron du Shakhtar – il n'en a pas été de même au Metalist Kharkiv, lequel a perdu plusieurs de ses Argentins qui ont dû être transférés. En fait, seules peuvent garder leurs étrangersles équipes proches des cercles du pouvoir. Les gros moyens financiers et les nombreuses relations qu’entretiennent des oligarques comme Rinat Akhmetov (Shakhtar Donetsk) et Igor Kolomoïsky (Dniepropetrovsk) garantissent une connexion étroite avec les plus hautes autorités. Ils ont le bras très long, et leur choix en faveur du camp pour l’unité de l’Ukraine les a maintenus dans une position de force – Kolomoïsky est devenu gouverneur de la région de Dniepropetrovsk.

 

À l'opposé, le propriétaire du Metalist Kharkiv, le jeune milliardaire Serguey Kourtchenko, catalogué comme pro-Ianoukovitch et donc pro-russe, a quitté le pays au début de l’année – il est sous le coup d’un mandat d’arrêt. Logiquement, le Metalist souffre de cet état: si les transferts de plusieurs joueurs sud-américains ont renfloué les caisses, ils ont affaibli l’équipe, qui stagne désormais dans le ventre mou. Faute de disposer des mêmes moyens et relations, les autres clubs ne peuvent pas envisager de faire sérieusement concurrence aux Shakhtar, Dynamo et Dniepro.

 

En fait, le championnat ukrainien est à l’image du pays: déséquilibré, désorganisé, incertain sur son avenir. Nul ne sait si les clubs du Donbass vont longtemps pouvoir continuer à jouer en exil. Si toutes les équipes ne vivent pas une situation aussi compliquée que Marioupol – où entre effectif amoindri et déménagement forcé, les affluences frôlent le zéro et la relégation paraît promise – ou le Shakhtar Donetsk – dont la Donbass Arena bâtie pour l’Euro 2012 a pâti des combats – seul le Dniepr Dniepropetrovsk, régulier quatrième mais deuxième en 2013/14, paraît en mesure de profiter du chaos ambiant pour jouer le titre, en s’appuyant des joueurs du pays, tels les attaquants internationaux Seleznyov et Zozulya.

 

Cela suffira-t-il à l’équipe nationale de ce grand pays de 45 millions d’habitants, dont la Premier Liga figure dans le Top 10 européen depuis 2009 [4], pour se qualifier pour un tournoi majeur, ce qu’elle n’a fait qu’une fois depuis 1992?

 


[1] La saison 2014/15 perpétue le grand écart: fin octobre, au tiers du championnat, le trio Dniepropetrovsk-Dynamo Kiev- Shakhtar Donetsk pointait en tête à 2,33 points de moyenne ou plus, loin devant les autres, où en queue de peloton Lviv, Oujgorod et Marioupol comptaient deux victoires… en tout.
[2] Sixième en 2013/14, le Metalurg était qualifiable pour le deuxième tour préliminaire de l’Europa League.
[3] Après la réunification, deux clubs de l’ex-RDA avaient rejoint une Bundesliga exceptionnellement élargie à vingt.
[4] Année où le Shakhtar Donetsk, sacré en Europa League, avait sorti en demi le Dynamo Kiev. Les deux clubs ont atteint les quarts de C1 et C3 en 2011.

 

 

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