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Waddle 1991, un instant inoubliable

Stéphan avait un plan

Julien Stéphan a quitté le Stade rennais après l'avoir guéri de bien de ses maux – mais pas de tous. Il lui laisse un titre et des souvenirs. Un héritage? 

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"Le Stade rennais FC a pris acte de la démission de son entraîneur Julien Stéphan. Le club remercie Julien pour ces neuf années passées au sein des 'Rouge et Noir' et pour l’ensemble des résultats exceptionnels qu’il a obtenus à la tête de l’équipe professionnelle."

 

C’est ainsi que le communiqué officiel formulera la chose. Julien Stéphan représentait une petite anomalie dans le football professionnel moderne.

 

Son départ, car c’est bien d’une démission qu’il s’agit, nous conduit à interroger le lien qui unit le supporter de football à son club. Ce jeu n’est-il qu’un simple objet de divertissement? Est-il un symbole du rayonnement de sa ville? Ou alors un objet de culture au même titre que la langue ou l’orientation politique?

 

 

 

 

"Je pense que ça pourrait te plaire." Le petit mot, glissé entre les pages du roman, est laconique. Il s’agit du dernier bouquin d’Aurélien Bellanger: L’Aménagement du territoire. Mon pote Lancelot a vu juste, ce livre aura une influence déterminante sur ma façon de percevoir les gens, ou plutôt, il étayera une conviction qui se dessinait déjà: les lieux façonnent les êtres.

 

Le thème est casse-gueule car la caricature menace: les Corses ceci, les Auvergnats cela, les Nantais sont des [censure de la rédaction]. Il suffit pourtant de quitter son pays Gallo pour comprendre que les Bretilliens sont des gamins du bocage. Les champs, les haies. La mer n’est pas loin. Festifs, mais pas délurés. Surtout pas. Mesurés. Presque prudents.

 

Julien Stéphan a quitté le Stade rennais et la ville a perdu bien plus qu’un entraîneur. C’est un Rennais qui est parti.

 


Notre drame

Supporter un club de football est un sacerdoce. À plus forte raison lorsqu’il s’agit du Stade rennais. Club moyen, club de rien, parfois talentueux, mais condamné à vivoter dans le haut du ventre mou. Dans la poitrine? On avait fini par s’en convaincre, tout ceci était finalement en accord avec les ambitions mesurées de l’actionnaire, peut-être même son émanation: 

 

"Notre démarche n’est pas la même que celle de M. Abramovitch avec Chelsea. On n’a pas acheté le Stade rennais pour en faire le meilleur club. En 1998, mon père décide d’investir dans le Stade rennais. Sa volonté? Redonner à la Bretagne ce qu’elle nous a donné. Cette région mérite une équipe de foot ambitieuse qui procure de la fierté à ses habitants."

 

Jamais, donc, les Pinault ne feront de leur club une danseuse russe virevoltant sous les rafales de méthane. Des milliardaires du bois, vous voyez le genre… Alors, avec notre club, on vit la petite relation tranquille, chaussons-pyjama. On se prend parfois à rêver de la grande Europe, à voir se recoloriser les reportages de musée: joueurs gominés et shorts courts. Mais bon, Quevilly, Guingamp… On a mis le temps, mais c’est bon, on a compris. Ne pas savoir rester à notre place, c’est ça notre drame.

 

Si l’ambition cabosse, on peut toujours s’en remettre à la fierté. De la Bretagne bien breizhonnante, bien ostentatoire. On aimerait écrire que la région s’inscrit au cœur du "projet rennais", mais le football professionnel a massacré ce poncif il y a bien longtemps. Il n’y a plus de projets. Le long terme n’est pas conciliable avec l’époque. Alors on brandit du Gwenn ha du à tous crins, on fait hurler du Bro Gozh tant qu’on peut: ça coûte rien, ça peut rapporter gros.

 

Frédéric de Saint-Sernin, président en son temps, l’avait bien compris: faire du SRFC une succursale d’office du tourisme de Morlaix l’aiderait à se mettre le RCK dans la poche. Banco. L’ancien chiraquien jouit encore d’une belle image dans la communauté des supporters. Les choses ne sont jamais simples, surtout quand on n’y réfléchit pas.

 

Et puisque le patrimoine fait florès, et que ceux d’à côté sont toujours plus cons que ceux d’ici, le concept d’un Stade rennais bretonnant sera développé jusqu’aux hommes. Hélas, l’anachronisme du reboot Ruello-Gourcuff l’emportera sur le terroir, et l’idée d’une Real Sociedad sur les bords de la Vilaine fera long feu.

 


Un plafond de verre cède

C’est ainsi qu’en novembre 2017, place nette est faite pour la présidence dents blanches, LinkedIn, MBA. Olivier Létang, homme pressé, prend les commandes. Son premier choix détonne. Le Manceau prend Sabri Lamouchi comme entraîneur, un homme dont l’expérience se limite au banc d’El Jaish SC au Qatar.

 

En dépit de résultats plutôt convaincants (Rennes finit 5e de Ligue 1), celui-ci est remercié sans ménagement à l’approche de l’hiver, son premier coup de mou en championnat faisant écho à quelques rencontres médiocres en coupe d’Europe. Pour ceux qui en doutaient encore, les choses sont désormais très claires: Olivier Létang ne fait pas dans la dentelle.

 

En parallèle à cette éviction, les rumeurs se font insistantes quant aux méthodes musclées du président Létang. Dans les coulisses, le personnel administratif – peu habitué à être bougé de la sorte – subit un management décrit comme exigeant ou tyrannique. Le Stade rennais, centenaire endormi est bousculé. Pour le moment, il faut cependant parer au plus pressé: trouver un entraîneur.

 

C’est dans ce contexte de révolution de palais que Julien Stéphan, ancien entraîneur des U19, en pleine bourre avec la réserve, est nommé pour un intérim auprès de l’équipe fanion. Dans son édition du lendemain, Ouest-France évoque une série de trois matches pour "faire ses preuves".

 

Le natif de Rennes commencera par une victoire 0-2 à Lyon qui sera le premier jalon d’une série de cinq victoires consécutives. Celle contre Astana permettra au club de sortir miraculeusement des phases de poule d’Europa League. Donné perdant par tous les calculs, Rennes déjoue les statistiques. Un premier plafond de verre a cédé. Au même instant, Nicolas Fauvergue s’entaille le front avec un tesson.

 

Olivier Létang se retrouve pris à son propre jeu; il n’a d’autre choix que de conforter Stéphan dans ses nouvelles fonctions. Commence alors une période qui sera la plus florissante de l’époque moderne du club. L’impensable va se produire: le Stade rennais va abandonner son habit élimé de loser, la fierté rouge et noir va exploser de l’Andalousie à l’Angleterre en passant par Saint-Denis.

 


Premier des supporters

Au fil des semaines, le public découvre en Julien Stéphan un professionnel pédagogue, enclin à expliquer son projet de jeu en conférence de presse. Un type qui prend le temps de détailler son approche tactique des rencontres. L’homme est souriant, élégant. On sent poindre, derrière le regard sondeur, une fermeté morale et une volonté terrible de contrôler sa communication.

 

Le club a trouvé un formateur en phase avec son époque. Un homme intelligent et jeune, au fait des codes, proche de ses joueurs, respecté par ses joueurs, craint par ses joueurs. Aucun passe-droit ne sera alloué. De mauvaises performances sur le terrain se traduisant par une sortie du onze. À l’inverse, personne ne sera jamais placardisé, Clément Grenier revenant plus souvent d’outre-tombe que Charon en personne.

 

Surtout, Julien Stéphan offre à tous les suiveurs du Stade rennais, du plus fervent des membres du RCK au dernier des pigistes des éditions locales, une chose rarissime, une quasi-anomalie: il est à la fois l’entraîneur et le premier des supporters du SRFC. À mille lieues des mercenaires ou des épouvantails en survêtement, Julien Stéphan incarne les Rouge et Noir. Il est le Stade rennais.

 

C’est donc gorgé d’une confiance nouvelle que le Stade rennais se rend le 21 février 2019 au Benito-Villamarín de Séville pour ce qui restera comme le plus beau des déplacements pour des milliers de supporters. Un moment de communion comme une récompense, une compensation pour les années de moqueries et de vexations. M’Baye ne marque pas un but, il nous exorcise. 

 

Enfin! Enfin la France du football voit ce que tous ici nous savions sans pouvoir le prouver. Une vague rouge et noir défile dans Séville, festive, respectueuse, euphorique. Rennaise. Combien de messages reçus par ces lointains amis, heureux de nous savoir heureux. Si seulement Julien Stéphan pouvait comprendre ce qu’il vient de nous offrir. Ah mais oui, il le sait, il le vit, lui aussi.

 


Remboursement de karma

Deux mois plus tard, le 27 avril 2019, les hommes de Stéphan se rendent à Saint-Denis pour une troisième finale de Coupe de France en dix ans. Entre-temps, ils ont dérouillé Arsenal au Roazhon Park. Bien qu’un match retour sans saveur au Supermarket Stadium les élimine, leur force semble plus grande que jamais. Pourtant, c’est peu dire que les finales passées ont laissé des séquelles dans les esprits bretons.

 

Sans surprise, Rennes est pris de vitesse par le PSG. Les Rouge et Noir sont rapidement menés d’un but, puis de deux. Tout va trop vite. L’adversaire est trop fort. La récente marotte très en vogue sur les réseaux qui voudrait que Juju ait un plan fait face à un mur. Il faut l’admettre, cette fois-ci l’aventure tourne en eau de boudin.

 

Et puis, comme un vestige de temps résolus, voilà surgir une chose que l’on croyait oubliée: l’aléa sportif. Débordement de Traoré, centre, le ballon rebondit sur le plus beau des tibias qu’il nous ait été donné de voir: 2-1!

 

Les Parisiens vacillent, le stade entier le ressent. Mi-temps. Les joueurs rennais ressortent du vestiaire aussi remontés que le cours d’une action de boîte pharmaceutique. On ne le saura que plus tard, mais Julien Stéphan a harangué ses joueurs dans une causerie devenue célèbre, mais reconnaissons-le, un peu grotesque. 

 

Le karma, certainement conscient d’avoir trop déconné avec cette peuplade de Haute-Bretagne, de lui avoir latté la tronche pendant trop longtemps, se sent redevable. Le voilà qui rebondit sur le front de Mexer pour l’égalisation rennaise.

 

Le destin déraille, Nkunku dévisse, ou bien l’inverse. Plus rien n’a de sens. Rennes gagne son premier trophée depuis… longtemps. Julien Stéphan et Olivier Létang ont commis l’impensable. L’entraîneur jaillit de son banc, court les poings en avant, en secouant la tête, comme le faisait le capitaine Arribagé, vingt-cinq ans avant lui. Rennes gagne. On a gagné. Les larmes roulent sur les joues de tous ceux qui avaient abandonné l’idée d’un jour vivre cette émotion.

 


Retour sur terre

Tout va bien dans le meilleur des mondes. Pourtant, dans l’ombre, les tensions entre Olivier Létang et Julien Stéphan grandissent à en devenir intolérables. Le 7 février 2020, le président est subitement évincé par la famille Pinault. Motif officiel: "une divergence sur le mode d'organisation du club". Les milliardaires, père et fils, reprochent à Olivier Létang "son bras de fer avec le coach Julien Stéphan et son omniprésence dans toutes les composantes du club".

 

Quand on fraie avec du capitaine d’industrie, il faut savoir rester à sa place. À plus forte raison quand on est né du mauvais côté du Couesnon. Jacques Delanoë, fidèle parmi les fidèles assure l’intérim. Juju aura les coudées franches.

 

Au soir de la vingt-huitième journée, après avoir étrillé Montpellier 5-0, Rennes est troisième de la Ligue 1. Le championnat est stoppé. 

 

 

La saison 2020-2021 débute avec un nouveau président en la personne de Nicolas Holveck. Le club se structure et recrute Florian Maurice en qualité de directeur technique. Le retour sur terre est aussi inattendu que brutal. Un mercato raté voit Mendy et Raphinha filer à l’anglaise. Prémices à ce qui deviendra une campagne de Ligue des champions cruelle et éprouvante.

 

Rennes retrouve vite la monotonie du championnat, mais quelque chose est cassé. La défense n’est pas sereine, les ailiers en dessous des attentes, et c’est tout le collectif qui patauge. Le 1er mars, après une série de cinq défaites – miroir parfait de ses débuts – sans solution, sans prise sur des joueurs peu concernés, éreinté, Julien Stéphan démissionne, renonçant à son indemnité de licenciement. Une anomalie. On l’avait dit.

 


La voix des résultats

Julien Stéphan et le Stade rennais, c’est l’histoire d’une aventure humaine dans le marasme des impératifs économiques du football pro. Celle d’un Rennais resté fidèle à ses principes. Un garçon qui a tenu bon quand la médiocrité des médias nationaux le tançait. Un mec resté droit dans un environnement d’opportunisme et d’immédiateté. Un formateur brillant, garant des valeurs locales, et devenu par la force des choses un excellent entraîneur.

 

C’est aussi l’histoire d’une relation de confiance entre un actionnaire qui voyait en Stéphan la pierre angulaire de ce qui serait devenu une institution bâtie autour de lui.

 

Il serait toutefois erroné de voir en Julien Stéphan un chevalier blanc empli de candeur en lutte permanente avec le terrible Olivier Létang. La réalité est certainement bien plus nuancée. Et des jeux d’influence à couteaux tirés ont émaillé les quinze mois de Stéphan à la tête du SRFC. On notera par ailleurs que la plus belle période du coach aura coïncidé avec la présence oppressante d’Olivier Létang.

 

Une chose est certaine, les résultats parleront toujours pour ce coach singulier. Et la décision de partir, même si elle lui appartient, n’atténue en rien la tristesse et les regrets des supporters. La vaste majorité d’entre nous aurait accepté une saison ratée si elle avait permis de prolonger l’aventure pour quelques saisons, pour s’inscrire dans un réel projet. Quelque chose d’identifiable. De rare. Devenu impossible, peut-être…

 

Julien Stéphan n’en pouvait plus. Victime de sa trop grande droiture? Personne n’a pu le retenir. Quelle valeur représente l’attachement humain dans ce grand barnum? Merci de nous avoir rendus fiers d’être rennais. Merci Julien.

 


 

 

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