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Thibault Lécuyer

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Peut-on regretter l'aseptisation des tribunes sans faire l'apologie de la violence et du racisme? À première vue, ce sera compliqué. 
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La semaine dernière, le FC Sankt Pauli a fini par interdire au Susis Show, boîte de strip-tease du quartier chaud de Hambourg, de pratiquer des effeuillages dans sa loge du Millerntor-Stadion. Problème d'image. Au delà du joli coup de pub, dans cette interdiction réside un paradoxe insoluble. Celui de l'adaptation des tribunes à la société qui les regarde.


Ma 6T va cracker un fumi
Les tribunes d'un stade de foot, comme celles d'aucun autre sport, sont un monde hors du monde. Une quatrième dimension où – et c'est ce qui fait tout leur intérêt – ce qui est interdit dans les trois premières est ponctuellement autorisé. Le strip-tease avant le dîner n'en est qu'un archétype.
Dans une tribune, on peut chanter et danser, seul ou en chœur. Certes, une salle de concert permet ce genre d'extravagance, qui ferait se lever une ribambelle de sourcils si elle était pratiquée en pleine rue. Cherchez cependant un autre endroit où l'on peut se jeter dans les bras d'un inconnu et lui hurler son bonheur en pleine poire. Mieux: essayez d'allumer un fumigène dans la file d'attente d'un cinéma qui diffuse le dernier film de votre réalisateur favori. Juste pour signifier votre impatience et votre ravissement.

Le stade permet ce qui est interdit de manière plus ou moins formelle ailleurs. Cet exutoire est indissociable de la transgression [1]. Or à mesure que la société tend à multiplier les interdictions pour protéger les siens, les tribunes continuent de lutter pour ce droit à la désobéissance, quand bien même leur liberté est rognée à mesure que le législateur avance. Ce qui est interdit ne devient véritablement intéressant lorsque cela devient délictueux.

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Children of the Revolution
Car c'est bien avec la frontière de la loi que la tribune joue. On peut y insulter, en masse. On y a légalisé de fait les drogues douces. Se complaire dans la transgression peut faire partie de l'expérience cathartique vécue en plein air, au vu de tous. Dans certaines tribunes, il est possible d'être homophobe, raciste, misogyne, de céder à diverses pulsions malsaines réprimées en dehors de l'enceinte. Il est amusant de constater qu'il y est également possible d'embrasser son voisin, expression physique d'un bonheur entre hommes tout aussi sévèrement jugée à l'extérieur du stade.

En évoluant dans le même pas que la société, le football cherche à raboter ces pulsions pour rentrer dans le rang. Une impossibilité métaphysique, quand on va au stade pour justement "sortir" de cette société le temps d'un match. Cela suscite un autre paradoxe: la médiatisation pousse à une forme d'exemplarité, puisque ce qui se passe dans le stade en sort via la télévision. Ce devoir d'exemplarité dépasse parfois celui demandé à la société. En France, le ministre en charge de dissoudre les associations racistes a lui même été condamné pour injures raciales.
Mais qui dit médiatisation dit spectacle. Et le spectacle des tribunes c'est aussi la jouissance de voir des milliers de personnes transgresser un interdit. À la télévision ou en tribune latérale, comment dissocier le spectacle du terrain de l'exultation de voir un kop en éruption?

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Solder l'héritage
L'ultime contradiction, c'est un spot de la Ligue de Football Professionnel – qui interdit formellement l'usage de fumigènes – promouvant un match au sommet avec des images de tribunes constellées d'engins pyrotechniques qui donnent un air plus "chaud" à la rencontre. L'amende payée par le club filmé à l'occasion a, qui sait, payé pour l'espace publicitaire ainsi utilisé. Un paradoxe dans la contradiction? C'est possible. Comme lorsque la même Ligue interdit tout message politique ou philosophique dans les stades, enfreignant elle aussi la loi. Au mépris des règles les plus élémentaires de la liberté d'expression.

L'inextricable nœud dans lequel les dirigeants de clubs sont enferrés est tenu d'un bout par la nécessité de faire respecter la loi, et de l'autre par l'envie de disposer d'une ambiance propice au spectacle. Ce nœud est impossible à dénouer. Il sera, tout du moins en France, compliqué de trouver quarante mille personnes prêtes à se déplacer pour faire ce que l'on attend d'elles. Il est illusoire de croire que faire cesser la violence résoudra le problème. Une fois ce bastion repris, la société voudra reconquérir le suivant, puis un autre, ad lib. L'autorisation de chanter comme un illuminé suffira difficilement au bonheur du supporter avide de visiter la quatrième dimension.

Faut-il en conclure que le football tel qu'il a existé est inadapté à une société moderne et responsable? Mai 68 a vécu, il est permis d'interdire. On ne s'insultera bientôt plus que sur les forums de supporters, le racisme ouvert n'est toléré que chez le troisième âge vivant sur la Côte d'Azur et la misogynie est l'apanage exclusif d'Eric Zemmour. Bien coiffé, notre foot a l'air un peu neuneu. Entourés de tous ces gens assis et sages, on aurait bien besoin de strip-teaseuses pour retrouver la trique.


[1] Dans Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Norbert Elias et Eric Dunning ne disent pas autre chose: "[Dans les sociétés] où les fonction sociales sont très différenciées, l'interdépendance proportionnellement élevée de toutes les activités publiques bien que privées, professionnelles aussi bien que non professionnelles, nécessite et engendre tout un ensemble de contraintes [...] Leur structure laisse peu de place aux éclats spontanés et irréfléchis, même chez les individus les plus puissants qui ne peuvent jamais relâcher, sans mettre en danger leur position dans la société, la circonspection et la prévoyance nécessaire au contrôle des émotions". Lire l'analyse de Pierre-Antoine Kremp pour aller plus loin.
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