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Jean-Baptiste Mauvais

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OM-OL : Troisième mi-temps

Sigmund Freud : "Seul le football réunit à ce point l’amour et la violence"

Le 23 septembre 1939 mourait le père de la psychanalyse, Sigmund Freud. Cela n'empêche pas, soixante-seize ans plus tard, de lui demander son avis sur le football: tactique, sexe, argent, supporters, transferts, il livre des analyses précises.

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Docteur Freud, comment expliquez-vous le succès planétaire du foot ?
Le foot, c’est de la pulsion sublimée. Pulsion de vie, pulsion de mort. Eros et Thanatos. La pulsion de vie, qui crée, relie et réalise: la passe, le but, la célébration collective, la victoire... La pulsion de mort Thanatos défait le lien et réduit à néant: tacler pour faire mal, renoncer à faire corps tactiquement, lâcher l’entraîneur…

 

Ce que vous décrivez pourrait être appliqué à n’importe quel sport, cher Docteur…
(Il allume un cigare) Sûrement pas! Dans les autres sports de balle, le ballon est lancé sans choc ni décharge entre le corps et l’objet. Au foot, celui qui frappe dans la balle revit dans ce simple geste cet amour et cette guerre, cette naissance et cette mort: le contact, ce lien à l’autre – la balle puis le coéquipier – qui font la vie, et ce choc qui, s’il libère, est aussi un coup, une violence et une rupture. Seul le football réunit à ce point la vie et la mort, l’amour et la violence dans le même geste.

 

Pulsion de vie, pulsion de mort… et le sexe dans tout ça ?
Il est au cœur du jeu, bien sûr! Le foot, c’est la rencontre rêvée du masculin, le pied, ce merveilleux phallus jamais flasque, le poteau d’une part, et du féminin d’autre part, que chaque lieu et chaque objet du football semblent réincarner. (Rêveur…) Le ballon, courbes rassurantes de l’amante ou de la mère; le rond central, centre de tout jeu et de toute jouissance, à moins que ce ne soit la coupe, forme oblongue, et creuse, à conquérir; le tunnel, sombre conduit qui donne accès au terrain de tous les plaisirs, gazon entretenu ou sauvage. Le but, ce "territoire interdit, le mystère féminin ou le corps de la mère, au choix", comme le dira Guy Maruani. Le stade, conque close et ouverte qui ouvre sur l’infini…  (Il marque une pause, songeur, regarde le ciel et déclame) L’un de mes confrères, Daniel Sibony, le dira à l’occasion d’une compétition importante qui aura lieu sur vos terres en 1998: "Et chacun dans la foule se transfère par image sur l'un des deux corps collectifs qui s'emmêlent et se pénètrent; ils portent avec eux des narcissismes publics, plutôt mâles, qui se font l'amour rageusement; le creux femelle étant le but; plutôt passif". De même que l’anthropologue Beatriz Velez verra dans "les lobs, les roulettes, les talonnades des équivalents symboliques de l’accouplement".

 

 

 

L’amour, le sexe, soit. Quid de la violence ?
Le "foot", c’est le pied, non pas seulement le plaisir, mais le pied enflé d’Œdipe, l’homme au pied enflé, qui couche avec sa mère après avoir tué son père. Amère défaite (je dirais: à mère défaite) de celui qui, en gagnant, perd son propre père. C’est peut-être ce qui lie si intimement Paris et Marseille dans votre football français: ces deux équipes, et les villes qu’elles représentent, incarnent à jamais la rencontre érotique et guerrière tout à la fois du Père (Par-is) et de la Mère (Mar-seille), ou de l’enfant rebelle (la Province) avec le parent (la Capitale).

 

Hein ?
Rejouer encore et encore le conflit fondateur qui, surmonté, permet de devenir adulte. Ou tout conflit: la rivalité entre frères et sœurs, entre pays. J’ai appelé cela "narcissisme des petites différences": c’est parce que l’autre équipe est proche, par sa localisation, son histoire, son statut, que la conflictualité s’exacerbe, en se fondant sur des différences dérisoires. D’où la dramaturgie propre aux "derbys" et autres "classiques", au sein d’un même pays ou entre nations (France-Allemagne, France-Italie, Allemagne-Pays-Bas).

 

Et la psychanalyse des foules ? Ce qui se passe non pas sur le terrain… mais dans les tribunes ?
Admirer, hurler, commenter, s’indigner, conspuer en tant que spectateur, c’est vivre transitoirement une régression collective, un retour à l’enfance codifié. Les accoutrements, les visages peinturlurés, les accoutrements, le torse nu des supporters les plus radicaux: sadisme et masochisme, exhibitionnisme et voyeurisme, voilà réunies toutes les composantes des pulsions que l’enfant ressent et expérimente lors des tout premiers mois et années de sa vie, lors des "stades" (est-ce un hasard?) prégénitaux, au début du long chemin qui le mènera vers une sexualité adulte.

 

Revenons au jeu. Selon vous, quelle est la recette d’une équipe qui gagne : la technique ? La tactique ? Le physique ? Le mental ?
Rien de tout cela. La clé réside dans l’équilibre entre le Ça, le Moi et le Surmoi. Le Ça, ce réservoir chaotique de pulsions nécessaires à toute performance, et qui revêt des formes très différentes: la course effrénée, l’envie de tacler, le coup de sang, les invectives contre l’arbitre, le petit pont taquin et rageur! Le Surmoi, ce sont les interdits, les limites, les exigences extérieures: la ligne blanche, les règles, la passe en retrait à défaut de mieux, l’arbitre, l’attachement au club, le fair-play. Et puis le Moi, cette instance qui régule et organise en conciliant les exigences du Moi et du Surmoi. Le Moi, c’est l’entraînement, la mise en place tactique, la passe assurée, le milieu relayeur conscient de ses devoirs mais capable de se projeter vers l’avant.

 

Hmm.
Le Moi a fort à faire. Les pulsions inconscientes refont toujours surface: la passe ratée, le coéquipier secrètement jalousé et "oublié" alors qu’il était en meilleure position, le but contre son camp... L’équipe qui gagne est bien souvent celle où le Moi se réalise en tenant compte des besoins du Ça et du Surmoi. Il marque une pause. D’où mon conseil à tout joueur qui voudrait franchir un palier: puisque c’est le Je (le "Ich" allemand) qui organise le jeu, je dirais: "Muscle ton «Je» Robert", si vous me passez l’expression. (Il repose son cigare)

 

Transferts faramineux, salaires indécents, scandale à la FIFA... L’argent rend fou le foot ?
Fou, non. Il traduit en revanche un rapport au monde infantile des individus concernés: joueurs, agents, personnages haut placés. Les sommes brassées, échangées, données ou retenues, rappellent la rétention ou au contraire le don que l’enfant fait à sa mère lorsqu’il va au pot. Ou encore: le fantasme infantile de puissance phallique, voire de toute-puissance. Ou bien celui d’un sein maternel constamment à disposition.

 

Tristesse… Rétention des matières fécales, régression, meurtre du père. Moi qui voyais dans le foot un divertissement sublime…
Il reste ce divertissement, ce jeu sublime. Et bien plus. Le foot, c’est, je dirais, l’élaboration de l’absence. La perte et l’espérance. Songez au "jeu de la bobine" tel que je le décris chez le tout petit enfant dans Au-delà du principe de plaisir; lancée ("fort", loin, partie) puis retrouvée ("da", ici), cette bobine permet à l’enfant de revivre, en l’élaborant symboliquement, une expérience douloureuse, la disparition momentanée de sa mère puis son retour. Je vois le football comme la perpétuelle réactualisation, cette fois collective, de cette scène fondatrice, la perte et l’espérance dans le même mouvement. Le foot, c’est aussi les transferts. Mais le "transfert" tel que je le définis au sens psychanalytique. Cette possibilité de revivre dans la relation avec le psychanalyste, les désirs, peurs, frustrations vécues dans la prime enfance, de les interroger et de les surmonter pour accéder à une pleine possession de ses moyens et de ses potentialités d’adulte. Le footballeur moderne peut être, dans les multiples "transferts" qu’il vit, non plus cet Œdipe coincé dans des désirs enfantins inavouables, mais Ulysse, ce personnage qui, d’expériences en épreuves, progresse pour devenir le joueur et l’homme qu’il a toujours été. Ultime source d’espérance: jouer au football, regarder du football, c’est aussi faire l’expérience de la finitude. De la mort. Le match qui s’arrête. L’élimination. Les lumières qui s’éteignent. Mais c’est, aussi, accéder à une dimension transcendante. Celle où la main de Dieu rencontre celle du gardien du temple. Celle où la Coupe conquise brandie vers le ciel devient un calice porté haut en hommage à la création. (Il caresse sa longue barbe blanche, se lève et remet son chapeau d’un sourire narquois)

 

Sources :
Dictionnaire psychanalytique des images et symboles du rêve, www.abcdreve.fr
Bormans C., « La Marseillaise : champ oedipien ? », mai 2003 .
Descamps M.-A., Pour une psychanalyse du sport, Études psychothérapiques, oct. 1989, Privat, 168-174.
Elzer M., « Football et régression. Un commentaire d’un point de vue psychanalytique », Online Zeitung der Deutschen Psychoanalytischen Vereinigung, DPV, Juillet 2014.
Freud S. (1905 d), Trois Essais sur la théorie sexuelle, trad. fr. P. Koeppel, Paris, Gallimard, 1987 ; OCF.P, VI, 2006 ; GW, V.
Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi (1921), PUF, 2010.
Freud S., Malaise dans la civilisation (1930) in Le Malaise dans la Culture, PUF, 2004.
Frédéric Joignot, « Le ballon c’est comme une femme », Le Monde, avril 2015. Guy Maruani, « Ce que j'en pense... Des pieds à la tête... », Psychothérapies 2/2008 (Vol. 28), p. 135-139.
Pfister Richard, L’agressivité et la violence dans les sports, Études psychothérapiques, oct. 1989, Privat.
Reiss-Schimmel I., La psychanalyse et l’argent, Broché, 1993.
Daniel Sibony, « "Mondial", le jeu divin », Libération, Juin 1998.
Beatriz Velez, Football et érotisme au masculin. Une anthropologue au stade, Broché, 2015.

 

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