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Rayo Vallecano 2/2 – Le club populaire de Madrid ne serait ce qu'il est sans ses supporters, bouillants et militants.

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Le Rayo est un club à part, à l'histoire originale (lire la première partie, "Vallecas, l'autre Madrid"). Mais ce qui le rend définitivement unique, c'est l'identification de l'afición à son club. Face à la gestion catastrophique des dirigeants, les Vallecanos se mobilisent pour faire entendre la voix des sans-grades.

 


 


Bukaneros, entre militantisme...

Parmi les opposants au président Martín Presa, les plus radicaux sont les Bukaneros, les ultras du Rayo. Le groupe, fondé en 1992, s'est implanté dans le virage du stade. Dans un pays où le phénomène ultra est relativement marginal et discret en comparaison des autres pays "méditerranéens" (Italie, Grèce, Turquie ou Ex-Yougoslavie, et même le Maroc depuis les années 2000), l'importance des Bukaneros surprend. Au sein même de Madrid, ils détonnent: dans les deux autres stades de la capitale, le Frente Atlético et les Ultras Súr sont marqués très à droite, quand le groupe rayista est à l'opposé de l'échiquier politique. Ouvertement antifascistes, ils sont à l'origine des journées contre le racisme dans les stades de football en Espagne. Ainsi, pour la première édition en 1997, les Bukaneros invitent cinquante immigrants à passer la journée avec eux, avec en point d'orgue le match du Rayo. Ils sont également représentés chaque année au rassemblement mondial antiraciste en Italie.
 

Le groupe va changer de dimension au tournant des années 2000, lors d'un voyage européen au Parc Lescure, où 700 Rayistas se déplacent pour voir leur équipe triompher des Girondins [1]. Les tifos et chants des ultras bordelais servent de déclic et de marche à suivre aux Bukaneros qui se développent et dépassent le côté artisanal pour ressembler de plus en plus à un groupe sur modèle italien. Ils "profitent" des années de vaches maigres en Segunda B pour se structurer et forger un noyau d'actifs qui permet au club, aujourd'hui en Primera, de proposer une des meilleures ambiances du pays, illustrée notamment par le chant La vida pirata [2] .
 

La crise qui sévit depuis 2008 à Vallecas (plus de 20% de chômeurs) comme dans toute l'Espagne n'a fait que renforcer la fibre militante des Ultras Rayistas. En plus des revendications "habituelles" des ultras (horaires décents pour les matches, fin de la toute puissance audiovisuelle et de ses matches le lundi, baisse du prix des places...) les Bukaneros multiplient les appels à la grève, à la solidarité ouvrière, à la lutte contre le capitalisme, la corruption et contre le gouvernement.
 

 

... et répression

Depuis cet hiver, la répression est montée d'un cran. Plusieurs perquisitions ont eu lieu au sein du local des Bukaneros et treize membres actifs été mis en examen fin février – pour être finalement relâchés quelques jours plus tard. Le tout à la suite d'accusations de menaces et dégradations de la part... du président du Rayo, et sans compter les soupçons infondés de menaces terroristes, comme aux plus sombres heures de la dictature. La tension monte au sein de Vallecas et de nombreux autres groupes ultras du pays ont apporté leur soutien aux Bukaneros.

 


"Pour bosser, chercher du travail, étudier, décuver... le lundi est fait pour tout, sauf pour aller au stade"
"Esperanza démissionne avec la conscience tranquille, elle ne s'en est jamais servie" – banderole faisant suite à la démission de l'ancienne présidente de la Comunidad de Madrid, membre du Partido Popular et qui traîne de nombreuses casseroles liés à des détournements de fonds publics.
"Ce ne sont pas des suicides, ce sont des homicides. Banques coupables, politiques complices. Non aux expulsions".

À l'inverse, même sous Zapatero, les groupes ultras des deux grands clubs madrilènes sont toujours restés à peu près libres de leurs actes. Les signes néo-nazis sont fréquents et ostensibles sans que cela ne fasse beaucoup réagir. A contrario, les Bukaneros n'ont pas attendu 2012 pour subir un acharnement difficilement compréhensible [3]. Ainsi, de septembre 2005 à juillet 2010, Emilio Berjano, alors Coordinateur de la Sécurité délégué par le Gouvernement à Madrid, n'a eu de cesse de sanctionner ou réprimer tout ce qui pouvait l'être au sein du groupe. Cette tentative de neutralisation s'est traduite notamment par les faits suivants (liste non exhaustive):
• Amendes de 3.000 euros minimum pour des motifs plus farfelus les uns que les autres : entrée d'alcool au stade, port d'un mégaphone, distribution de tracts...
• Charge au flashball au sein même de la tribune, alors qu'aucun mouvement de foule ou comportement violent ne le justifiait.
• Entrée refusée aux éléments d'un tifo pour non-ignifugation.
• Interdiction de certains drapeaux, pancartes ou étendards.
• Retrait de la sono du groupe au stade.
• Maintien des grillages de séparation avec la pelouse, les derniers d'Espagne, tous clubs pros compris, malgré leur dangerosité établie.
 


Stade reculé

Ces mesures pourraient passer pour du simple zèle de la part de responsables à cheval sur la sécurité et le règlement. Mais ce serait mal connaître le stade du Rayo, d'une capacité de 14.708 spectateurs, qui date de 1976. Pas très grand, pas spécialement beau, ce stade planté au cœur de Vallecas a cependant un charme certain. Il fait un peu foot amateur, avec son unique virage: à l'opposé des Bukaneros, la cage est adossée... à un mur de publicités. Il sent la débrouille et le foot à l'ancienne. Et ça tombe bien, car tout est ancien ici. Le stade n'a pas quarante ans, mais il est déjà délabré. L'entretien quasi inexistant a mené l'ouvrage dans un état de dangerosité et de crasse inacceptables [4].

 



 

En 2008, le 1er juin, le stade est plein à craquer pour le match de barrage face à Benidorm. La montée en Segunda se joue sur ce match retour. Les Vallecanos rugissent depuis le début de la partie. Ils vont alors exulter, crier à tue-tête après l'ouverture du score sur pénalty. Sous cette explosion de joie et la cohue, les barrières du virage, rongées par la rouille, cèdent. Heureusement, il n'y aura pas de mouvement de foule et seuls quelques blessés légers seront à déplorer. Mais la catastrophe n'était pas loin [5]. Après une demi-heure d'interruption du match pour mettre un pansement sur la jambe de bois, le match reprend et voit finalement le Rayo s'imposer. Malgré cette alerte pour le moins sérieuse, ces grillages ne seront finalement enlevés qu'en 2011, laissant planer la menace et l'insécurité pendant trois longues années.
 

Le projet d'un nouveau stade a été enterré avec la crise et le Rayo prolongera sans doute encore de nombreuses années son histoire d'amour vache avec son stade à trois tribunes. Abîmé par les ans, négligé par les dirigeants, raillé par les opposants mais toujours debout, ce stade, c'est le Rayo. Souhaitons aux deux entités de se refaire rapidement une santé.

Rayo Vallecano 1/2 : "Vallecas, l'autre Madrid".


[1] Si vous pensiez que Bordeaux n'avait jamais fait rêver personne (et si vous avez des notions d'Espagnol), la lecture de "El Dia mas grande" va vous faire changer d'avis.
[2] Voir la rencontre à domicile, ou celle à Bernabeu, malgré un score de 2-6 à ce moment-là.
[3] Pour être précis et ne pas tomber dans l'angélisme, il convient de préciser que quelques débordements condamnables ont parfois eu lieu, notamment face au Betis ou aux Ultras Sur Madridistes. Ces faits sont heureusement restés relativement exceptionnels.
[4] Lire cet article de rayoherald.com.
[5] La vidéo, effrayante.

 

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