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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Ukraine-France : les gars

Renverser les plateaux télé

Si on perd, ce sera parce que l’Ukraine aura mérité de passer. Si on se qualifie, ce sera parce que les experts télévisés auront mérité qu’on leur coupe les micros.

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C’est comme si la défaite était réellement interdite. Lorsque "nous" perdons (la France, les clubs français), c’est nécessairement que nous sommes en crise, que nous sommes nuls, que quelque catastrophe couvait, là, depuis longtemps, et qu’il fallait bien qu’elle nous explose à la gueule – et puis voilà, elle a explosé: c’est la débâcle, ridicule, dégradante, scandaleuse. "Symptomatique". D’une psychologie défaillante, d’une sociologie déviante, d’une économie immorale. Jamais la défaite n’est sur les plateaux télé une conséquence, une possibilité du jeu.
 

D’ailleurs ce n’est plus "nous", car "nous" c’est lorsqu’on gagne, c’est "ils" qui deviennent perdants, insupportables, trop payés, trop cons, incapables de mouiller le maillot, de se bouger un minimum pour faire honneur à la France – la France! Qui leur a fait le cadeau de les autoriser à porter le maillot frappé du coq! Comment peut-on perdre lorsqu’on est la France? C’était prévisible, on avait commencé par ne pas chanter l’hymne…
 


Défaite sportive interdite?

Même au rugby. Perdre contre les Blacks quatre fois dans l’année a justifié le constat d’échec d’un sélectionneur, la nécessité d’en changer. L’OM perd tous ses matchss en Ligue des champions? Honte à lui... Mais si les autres sont plus forts? En quoi l’OM serait-il ridicule de sortir de la C1 avec zéro point? L’OM n’a fait que des matches courageux, en Ligue des champions, cette année. Et si la France était tombée sur une équipe qui avait remporté le match, "tout simplement", comme un match peut se perdre logiquement, sur le terrain, parce qu’on a moins su tenir ses nerfs, parce qu’on y a mis de l’engagement, mais que cela n’a pas suffi contre ceux qui ont su mieux que nous se transcender un jour béni? Même aux consultants ex-footballeurs, la simple idée qu’une défaite puisse être d’abord sportive ne vient jamais à l’esprit. Ça ne veut pas dire qu’on se refuse à critiquer, ça veut juste dire qu’il est proprement indécent d’évacuer le jeu et les lectures objectives qu’on est susceptible d’en faire.
 

 



 

Les plateaux-télé pensent manifestement que la victoire leur est un dû: si on ne leur offre pas, on a alors, à leurs yeux, une dette. Sous prétexte que nos joueurs jouent dans des clubs prestigieux, notre équipe n’a pas le droit de perdre contre une autre qui la devance au classement FIFA. Ah, que ces créanciers cyniques l’aimaient, cette même équipe de France, lorsqu’elle égalisait en Espagne il y a quelques mois…
 


Baroud d’honneur

La seule table rase qui vaudrait la peine, c’est celle de cet environnement médiatique nauséabond, dont le moralisme corporatiste dégénère dans son désir d’une autorité pour nous remettre toute cette m... fainéante au travail. Puisqu’elle ne bougera pas, qu’elle aime son reflet dans le miroir au point de mettre en scène le duel "Zlatan / Ronaldo" en faisant le montage des déclarations où l’un et l’autre demandent de ne pas réduire les sélections à leurs personnalités, puisqu’elle continuera de faire son beurre sur le ressentiment et les arguments ad hominem, et bien trouvez-y, chers joueurs, une motivation supplémentaire. Ne pliez pas sous les injonctions à "respecter les médias". Pensez football, pensez supporters, pensez à vous. Charte ou pas charte, Brésil ou pas Brésil, glorieux passé ou non, de toute façon, à leurs yeux, on ne les respecte jamais assez. Le plus drôle est que… plus ils sont méprisés (par Mourinho s’il faut un exemple) plus ils aiment ça. Ils peuvent faires des montages, des zappings. Ils sont contents.
 

Envoyez paître ces donneurs de leçon qui bandent à l’idée de saquer vos notes, qui se réjouiraient d’aller au Brésil d’abord pour tout ce que ça leur rapporterait, qui s’empresseraient en même temps de vous solliciter, comme si de rien n’était, pour mettre leurs caméras dans vos quotidiens qui seraient alors lissés, et policés, par leurs présences. Laissez-les s’essouffler en défendant un football moralisé, eux qui au moindre reproche se justifient lâchement en expliquant qu’en Angleterre les médias c’est pire.
 


Allez la France

Si vous triomphez, les insulter serait leur faire trop d’honneur en leur donnant l’opportunité de continuer à vous accuser. Soyez poli avec eux, adressez-vous aux supporters par leur intermédiaire. Exultez entre vous, bizutez les jeunes en les envoyant en conférence de presse, savourez.
 

Si vous perdez, alors que c’était loin d’être inaccessible, il vous faudra alors faire profil bas – ce que les plateaux télé et les grands quotidiens n’ont jamais le courage de faire. Trop imbus d’eux-mêmes pour faire preuve de lucidité, les mecs avaient volontiers méprisé Lille et son entraîneur Rudy Garcia, lorsque ce dernier avait fait aveu d’impuissance après la défaite à Munich l’an dernier. Il avait fallu que le Bayern batte le joli Barça pour que les plateaux télé, qui voulaient leur finale Barça-Real, commencent à s’interroger. Soyez plus nobles qu’eux, qui se distinguent d’abord par leur miraculeuse aptitude à avoir manqué toutes les occasions (et elles ont été nombreuses) de mea culpa ces dernières années.
 

Ceux qui aiment l’équipe de France seront heureux avec vous si vous passez, et seront tristes avec vous si vous êtes éliminés. Ceux qui vous maudiront n’auront rien compris. Bon courage à vous.

 

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