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Christophe Kuchly

 

Parlait tactique sous l'identité de L'apprenti Footballologue chez horsjeu.net, et a créé le site L'instant X avant de rejoindre les Dé-Managers. Traîne sur le forum sous le nom de Radek Bejbl et écrit dans La Voix du Nord et La Voix des Sports.


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Dégagement en pleine tête

Réforme de Ligue des champions : la lente mort de l'aléa sportif

C'est officiel: les quatre meilleurs championnats à l'indice UEFA enverront leurs quatre meilleurs clubs en C1 dès 2018. Si l'incertitude sur un match n'est pas encore tout à fait morte, cette décision va encore agrandir le fossé entre les riches et les autres.

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Vendredi 26 août 2016. Le Bayern, pourtant pas spécialement réaliste, bat le Werder Brême 6-0 pour son premier match de championnat. Quelques heures plus tôt, l’UEFA a annoncé que la Ligue des champions serait composée (a minima) pour moitié de clubs venant des quatre grands championnats, les quatre premiers de chacun d’entre eux obtenant un droit d’entrée immédiat. Une décision soutenue par les entités les plus riches et impulsée par… Karl-Heinz Rummenigge, le président du conseil exécutif du club allemand et de l’Association européenne des clubs (ECA). L’ancien ailier a donc toutes les raisons de zouker dans son salon: en plus de bien lancer sa saison, le Bayern Munich vient virtuellement d’assurer sa présence en Ligue des champions pour les cinquante prochaines années.

 

 

 

Le monde des puissants Depuis 1978, les Bavarois n’ont terminé que deux fois hors du top 4, au début des années 90. C’est arrivé trois fois au Real Madrid, la dernière en 2000, et quatre au FC Barcelone, dont deux entre 1979 et 1981. À l’ère pré-Bosman, ces trois géants du football actuel n’étaient pas intouchables mais ne connaissaient quasiment jamais de saisons ratées, c’est-à-dire loin des premières places. Les saisons “sans” d’alors sont désormais des saisons sans titres. Des cas de figure devenus bien rares alors même que seuls trois trophées majeurs sont mis en jeu chaque année et que deux de nos trois compères évoluent dans le même championnat. Le suspense, le doute autour du résultat pourtant inhérent à ce sport parfois si injuste, ne les concerne presque plus en dehors de quelques affiches – et des rares fois où un plus petit les accroche. Michel Platini voulait modestement essayer d’inviter le peuple à leur table, son successeur Theodore Theodoridis a préféré accéder à la demande des puissants.

 

Dans l’épisode pilote de la série Mr. Robot, le personnage principal parle d’une “élite” à faire tomber en ces termes: “The top 1% of the top 1%. The guys that play God without permission.” Contrairement à ce monde (virtuel?) où le peuple se voit cacher ce qui pourrait le faire se rebeller, tout est ici étalé au grand jour. Pire, Rummenigge et les autres présidents de clubs assoient leur puissance sur l’intérêt populaire grandissant accordé au football. L’Asie, beaucoup plus que les États-Unis où la Premier League écrase tout, vient majoritairement au football pour ses stars et non pour le jeu. La victoire 10-2 du Real face au Rayo l’an dernier, si elle a déprimé une partie de l’Espagne, a enchanté la Chine, où la programmation (un dimanche à 22h heure locale) a permis d’attirer un nombreux public devant la télé. Et, par ricochet, d’installer encore un peu plus la marque du club. La promesse de vente de spectacle est tenue, que les autres passent leur chemin.

 

 

L’exemple du tennis Si l’UEFA avait un intérêt à réformer, ce n’était pas seulement pour des raisons financières. Évidemment, multiplier les affiches permettra a priori de créer plus de rendez-vous intéressant le grand public, là où une partie des rencontres actuelles de la phase de groupe ne plaisent, sur le papier, qu’à ceux engagés par l’une des deux équipes. Mais l’institution n’avait pas non plus le choix: la vieille menace de sécession, qu’on imaginait plus récemment sous la forme d'une Dream Football League – et dont la plausibilité avait fait tomber le Times dans le panneau –, se renforçait de mois en mois. Citons Rummenigge: “Il ne faut pas exclure que, dans le futur, on puisse créer un championnat européen avec les grands clubs d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne et de France, sous l'égide de l'UEFA ou d'une organisation privée. Il s'agirait d'une compétition avec une vingtaine d'équipes et peut-être que l'on pourrait jouer quelques matches en Amérique et en Asie.” Deuxième couche, sur la C1: “Il faut débattre de l’introduction de la ‘voie des champions’, qui est ouverte à tous les champions européens, même des petits pays, et voir si c’était une bonne idée.” Le meilleur pour la fin: “Ce qui ne me plaît pas c'est que l'on soit tous dépendant du sort. L'UEFA devrait considérer s'il ne faut pas penser à des têtes de série ou autre chose du genre. Ce n’est pas acceptable, j’en ai assez du sort.

 

En attendant que le foot devienne définitivement comme le tennis, où des tournois soporifiques pendant dix jours s’excitent quand les quatre mêmes joueurs se livrent de superbes mais répétitives batailles pour la victoire, il emprunte une partie de la philosophie de la NBA… mais sans ses avantages. La ligue de basket américaine, fermée, met le communisme au service du capitalisme. Le basculement des forces en présence au fil des années, provoqué par le système de draft et que le plafond salarial aide à maintenir, permet à tous les propriétaires d’avoir des chances raisonnables de réussir sportivement et donc de gagner de l’argent. Faute de pouvoir aller au bout de ses réformes côté portefeuille (voir le cas du fair-play financier, qui contribuait de toute façon à figer les positions), l’UEFA semble ne plus avoir de levier. Pour garder les quelques clubs qui la font vivre, elle doit exclure symboliquement tous les autres. Car, contrairement à la NBA, le football se joue hors des grands clubs. Ceux qui rêvent de ligue fermée passent 95% de leur temps à affronter la plèbe. Et les duels autrefois incertains peuvent vite devenir des exhibitions façon Harlem Globetrotters.

 

 

L’évolution continue Si l'on se projette, le vrai problème de cette réforme n’est pas sa teneur. Après tout, le changement n’est finalement pas radical, et seule l’Italie gagnera deux tickets, l’Angleterre, l’Espagne et l’Allemagne réussissant régulièrement à qualifier quatre clubs. Non, c’est ce qu’elle dit du sport, de sa situation et de son avenir. Ce n’est ici qu’un pas, un de plus, vers la mort des championnats, écrasés pour la plupart par une ou deux équipes depuis plusieurs années. La menace que semblaient être les droits télé du football anglais, qui font de Bournemouth un club richissime à l’échelle européenne, pourrait presque constituer une bonne nouvelle. Surdimensionnés, ils empêchent les habitués de la C1 de faire d’énormes différences financières, les gains européens paraissant presque maigres en comparaison. La concurrence interne, permise par une répartition égalitaire en championnat, permettrait ainsi à un nouveau Leicester de se mêler à la lutte à l’avenir, laissant une deuxième compétition incertaine en plus de la Ligue Europa.

 

À moins que… Et si les Anglais, beaucoup plus riches et bientôt mieux équipés que la majorité des seize qualifiés des pays hors du top 4, demandaient quelques strapontins en plus? Et si des clubs légendaires en petite forme, comme ceux de Milan, demandaient des wild cards? Si, tout simplement, un investisseur pouvait acheter sa présence? Beaucoup de choses sont envisageables mais aucune n’implique un retour vers plus d’égalité. La concentration de talents au sein de quelques équipes a eu pour effet pervers de dégrader la qualité des matches des laissés pour compte, donnant une impression de beauté encore plus grande à ceux des gros. Si le nouveau supporter veut des stars, beaucoup de passionnés, quand bien même ils déplorent la tendance, veulent du spectacle et détournent les yeux de leur championnat national. C’est aussi compliqué à justifier qu’humain. Et ça arrange bien les puissants, pour qui le cercle vertueux semble sans fin...

 

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