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Christophe Zemmour

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Un mercato à malices

Reds Anatomy

Bibliothèque – Dix matches pour conter et marquer les étapes de la riche histoire sportive de l’un des plus grands clubs du monde. Voilà le pari réussi par Jonathan Wilson et Scott Murray dans leur passionnant ouvrage The Anatomy of Liverpool.

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S’il est un club dont le mythe se prête aux récits et aux légendes, c’est bien le Liverpool FC. Son histoire, à nulle autre pareille, a déjà été retracée sous différents angles de vue. Jonathan Wilson et Scott Murray, journalistes officiant notamment pour The Guardian et The Blizzard, ont publié en novembre 2013, aux éditions Orion, The Anatomy of Liverpool: A History in Ten Matches, un ouvrage anglophone sur le sujet reprenant le format de The Anatomy of England (2010), déjà écrit par l’auteur de Inverting the Pyramid. Le but est de retracer l’histoire d’une équipe à travers dix rencontres clés. Dans la multitude de sujets liés au club de la Mersey, c’est surtout l’évolution sportive qui constitue ici la ligne directrice du récit – même si l’introduction part de l’atmosphère de la soirée du 25 mai 2005, et du changement induit par le but de Steven Gerrard, pour décrire le caractère particulier de Liverpool.

 

 

Pas un top 10

Cette préface pose également les difficultés techniques d’une telle entreprise, entre recherche documentaire dans les journaux d’époque et visionnage de DVD pour les matches plus récents. Et de la sélection des dix rencontres, le but premier justifiant le choix de ne pas retenir les funestes dates du Heysel et de Hillsborough. La liste est la suivante: Aston Villa-Liverpool 1899, Wolverhampton Wanderers-Liverpool 1947, Liverpool-Leeds United 1965, Liverpool-Étoile Rouge de Belgrade 1973, Liverpool-Borussia Mönchengladbach 1977, Liverpool-AS Roma 1984, Liverpool-Nottingham Forest 1988, Everton-Liverpool 1991, AS Roma-Liverpool 2001 et Milan AC-Liverpool 2005. Il y a forcément une concentration importante autour des années 70 et 80, périodes les plus fastes du club, mais les matches ne correspondent pas tous à des victoires. Certains marquent des points de basculement (1973, 1991, 2001), d’autres des pics dans la domination de Liverpool (1984, 1988) voire des premières fois (lutte pour le titre de champion en 1899, Cup en 1965, C1 en 1977). Par exemple, l’élimination face à l’Étoile Rouge de Belgrade a fait prendre conscience au staff de la nécessité d’opérer une révolution, comme s’inspirer davantage du style continental pour espérer atteindre un jour le sommet européen.

 

 

 

 

De la création du club à sa conquête du titre de champion [1], du sacre de 1947 à l’avènement de Bill Shankly, du déclin initié à la fin de l’ère Kenny Dalglish au redressement lié à l’arrivée de Gérard Houllier, le livre prend le temps dans chaque chapitre de décrire les liens entre les époques, de narrer les événements, avec force détails sur les positions au classement, les transferts, les orientations sportives et les moments charnières, présentant certains résultats importants ou consacrant tout de même des passages plus ou moins longs à d’autres matches marquants, comme le quart de finale retour de C1 1977 face à Saint-Étienne ou les drames du Heysel et de Hillsborough.

 

 

Les dix rencontres ne sont donc pas seulement contées, elles bénéficient constamment d’une remise en contexte longue et appéciable. Servi par une bibliographie remarquable et colossale, des extraits de journaux, des anecdotes et des citations, le propos est également digne du style analytique et élégant des autres ouvrages de Jonathan Wilson. Si la plupart des chapitres gardent la trame chronologique et attendent leurs dernières pages pour parler du match éponyme, d’autres optent pour un récit en parallèle, alternant entre passé et présent, entre parcours précédant la rencontre et récit de cette dernière. On pense notamment à la finale de Cup 1965, ainsi sublimement contée et décortiquée.

 

 

Les hommes de l’histoire

The Anatomy of Liverpool, c’est une histoire dont les personnages principaux sont les entraîneurs: Tom Watson, George Kay, Bill Shankly, Kenny Dalglish, Bob Paisley, Joe Fagan. Puis les joueurs, d'Alex Raisbeck à Steven Gerrard, en passant par Billy Liddell, Ron Yeats, Kevin Keegan, Ray Clemence, Emlyn Hughes, Ian Callaghan, Graeme Souness, Ian Rush, Alan Kennedy, Peter Beardsley et John Barnes. Les dirigeants sont surtout évoqués dans les premiers chapitres relatant la fondation du club par John Houlding.

 

Les figures centrales restent tout de même Shankly et Dalglish. De l’arrivée du premier, en 1959, jusqu'au départ du second, en 1991, se sont écrites les pages les plus belles pages et les plus tragiques, l’ascension puis la chute de laquelle Liverpool ne s’est jamais complètement remis, malgré les succès intermédiaires en coupes (notamment en 2001 et 2005). À partir des bases posées par Shankly se sont établis un style, une tradition et un héritage perpétués par la fameuse Boot Room, par des hommes du cru, les assistants (Paisley, Fagan) ou l’ancien joueur Dalglish. On apprend aussi beaucoup sur le caractère de ces personnes. Le flegme et la réserve de Paisley le disputent au paternalisme de Shankly, qui n’osa par exemple pas dire en face à certains de ses joueurs de longue date qu’il ne comptait plus sur eux, le renouvellement et le rajeunissement de l’effectif étant devenus sur la fin de son mandat des nécessités.

 

Ou encore les raisons de son départ, motivé notamment par l’échec européen de 1973 qui le plaçait dans une situation d’attente d’au moins deux ans [2] avant de pouvoir retenter sa chance en C1. Et une usure inévitable, comme l’a connue Dalglish, mais apparemment pas irrémédiable puisque si les dirigeants avaient dans les deux cas attendu un peu, les intéressés seraient probablement revenus sur leur décision après une période de coupure. Pour Shankly, la réactivité de Liverpool ne s’est pourtant pas révélée une mauvaise idée et a dénoté d’une vision pertinente des événements.

 

Comme Rafael Benítez, perçu par les auteurs du livre comme un coach à l’envergure nécessaire pour continuer le travail et dépasser les limites de Gérard Houiller, dont le style de jeu pragmatique n’est pas épargné et certains choix d’hommes critiqués. L’analyse des qualités et caractéristiques des joueurs bénéficient également de cette acuité qui décrit et cerne les différentes révolutions tactiques connues par le club de la Mersey. The Anatomy of Liverpool ne se détourne jamais de son but, s’en tient essentiellement au sportif et n’en fait pas trop sur les parallèles avec le rayonnement économique (port, docks) et culturel (The Beatles) de la ville, les supporters ou les rivalités avec Everton et Manchester United. Mais il n’hésite pas à saluer la dignité et la réaction des joueurs après Hillsborough, et à soulever l’importance malheureuse de ces moments dans le passé de ce club immense.

 

[1] Fondé en mars 1892 et vainqueur de la Football League pour la première fois en 1901, Liverpool est le club anglais le plus rapidement sacré de l’histoire.
[2] Les Reds ne conserveront pas leur titre cette année-là.

 

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