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Osvaldo Piazzolla

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Red Star : une montée à la Pyrrhus

Promu en Ligue 2, le club audonien ne sait pas où il jouera la saison prochaine. Stade Bauer pas aux normes, président qui veut construire une nouvelle enceinte et détruire l'actuelle et public divisé... La réussite sportive du Red Star n'est pas que positive.

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Quel autre public en France est plus attaché à son stade que celui de Bauer? Presque tous les chants de supporters de la tribune Rino (où est rassemblé le kop) le mentionnent. Le slogan officiel de son club résident, "Notre cœur, notre force", sonne aussi creux qu'une publicité, mais son détournement par les supporters ("Notre stade, notre force") est au contraire puissant et explicite: le Red Star c'est seulement à Bauer. Pourtant, comme il y a trois ans, lors de la précédente montée en Ligue 2, le club francilien va devoir se délocaliser pour ses matches à domicile. Le stade Bauer n'est en effet toujours pas homologué par la LFP... pour exactement les mêmes raisons qu'il y a trois ans. Selon Patrice Haddad, le président du club, la différence est qu'à l'époque "il n'y avait pas de projet".  

 

 

Et, effectivement, rien n'avait été anticipé pour pouvoir évoluer à Bauer dans la division supérieure. Pas de travaux entrepris ni même prévus, une dernière rénovation d'ampleur remontant au milieu des années 1970... Ni la mairie, ni le club ne comptaient investir quelques millions d'euros pour mettre l'enceinte aux normes et, pour ne rien arranger, le président Haddad et le maire UDI, William Delannoy, ne s'entendaient pas du tout. L'édile, élu en 2014 après un demi-siècle de communisme municipal, ne voyait alors aucun intérêt à investir dans le club ou dans son stade, voire les jugeait indésirables. Mettant systématiquement en avant l'argument de la dette et celui du "poids de l'héritage", il croyait sans doute trouver dans l'emplacement de Bauer, voisin des puces de Clignancourt et idéalement intercalé entre les portes de Paris et le centre-ville audonien, le terrain rêvé pour une opération d'urbanisme augurant de rentrées fiscales.

 

 

L'Arlésienne

Aujourd'hui, le Red Star remonte après une saison en National et le scénario est identique. Comme il y a trois ans, le stade est aux normes pour la troisième division (gérée par la FFF) mais pas pour la deuxième (gérée par la LFP). Comme il y a trois ans, rien n'a été fait pour qu'il le soit. Comme il y a trois ans, le club cherche un stade pour la saison à venir. Il y a même pire: la solution de repli envisagée, le stade Yves-du-Manoir à Colombes, n'est lui-même pas aux normes et nécessite des travaux similaires à ceux que personne ne veut entreprendre à Bauer.

 

Tout ceci est d'autant plus incompréhensible qu'il y a encore quelques mois, Patrice Haddad déclarait qu'il serait possible de jouer à Bauer en Ligue 2 en cas de montée, moyennant quelques travaux dans le stade historique de Saint-Ouen pour un investissement modeste. Il a changé d'avis entre-temps, sans qu'il existe une explication officielle. Le discours des élus locaux a aussi un côté de déjà-vu. Que ce soit à la municipalité, au département ou à la région, derrière les encouragements, la position est claire: aucun fonds publics ne sera attribué pour la rénovation. Le discours est même parfois mot pour mot le même qu'il y a trois ans, quand Mathieu Hanotin, délégué aux sports au conseil départemental du "9-3", promet d'aider le Red Star à recréer son centre de formation au Parc des Sports de Marville à la Courneuve. L'autre Arlésienne, avec la rénovation du stade.

 

Carte complète réalisée par AWOL.

 

Pourtant, la situation politique n'est plus la même qu'il y a trois ans: les relations entre Delannoy et Haddad se sont réchauffées, la région est passée de gauche à droite, les ambitions urbanistiques de la Métropole du Grand Paris concernant la Seine-Saint-Denis font l'objet d'intérêts nationaux, voire de bras de fer entre gouvernement "En Marche" et région gérée par la droite, surtout depuis l'attribution des JO de 2024 à Paris. Mais alors, si trois ans auparavant, il n'y avait pas de projet et qu'il y en a maintenant un, quel est-il?

 

 

L'investissement

Une chose est d'abord devenue certaine, et Patrice Haddad va jusqu'à prendre des accents mélodramatiques en clamant qu'il ne quittera pas la présidence tant que ça ne sera pas fait: cela sera sur le lieu où est actuellement le stade Bauer. Le projet de construire un stade-salle de concert dans le quartier des Docks n'a pas marché malgré le soutien de l'ancienne municipalité, et celui de profiter du stade Jean-Bouin pour attirer un public parisien et une politique de loges s'est révélé un gouffre.

 

Au bout de de dix ans de présidence et de différents projets à l'encontre des souhaits du public, Haddad adhère enfin au lieu. Une autre chose est certaine: le financement envisagé est 100% privé. Les PPP sont de nos jours considérés avec méfiance par les collectivités locales et ni la région, ni le département, ni la ville ne comptent investir un centime. En revanche, la mairie et la région (maintenant de la même couleur politique) facilitent l'inscription du site de Bauer à l'appel à projets "Inventons la métropole", piloté par la même couleur politique, ce qui est une façon d'encourager les investissements de projets privés compatibles.

 

Or, des investisseurs privés dans la pierre ne peuvent être intéressés par un stade que s'il génère des revenus prévisibles, donc s'il est accompagné d'un centre commercial. C'est là que l'emplacement de Bauer prend tout son sens pour un promoteur (ou un investisseur): il est idéalement placé pour un mall. Il est effectivement probable qu'il soit plus facile de trouver de gros investisseurs pour un projet d'envergure que des petits investisseurs pour des travaux de conformité. C'est une explication financièrement rationnelle du revirement de Haddad.

 

 

Le revirement

De nombreux stades de formations modestes comme Concarneau, Dunkerque ou Pau ont convaincu leur commune d'investir dans une mise aux normes alors même que le club ne monte pas en deuxième division. Mais l'enjeu commercial et la malédiction du vénérable stade Bauer – centenaire est qu'il est –, situé à un endroit beaucoup trop prometteur commercialement, est trop important pour "seulement" y mettre un stade aux normes. La situation est cependant toujours confuse. Malgré le communiqué commun du club, de la ville, du département et de la région, aucun investisseur ne s'est officiellement déclaré. Ce qui rend le revirement présidentiel, et la décision soudaine de détruire le stade plutôt que d'y continuer, à la fois difficile à comprendre et dure à avaler pour le public.

 

De son côté, le collectif Red Star Bauer, après des années d'opposition à la présidence du club (quand cette dernière ambitionnait de quitter le lieu), a décidé d'accompagner la nouvelle politique. Le collectif déclare être "vigilant" mais sa nouvelle attitude tranche avec l'ancienne. Dans un texte publié sur son site et intitulé "Un grand pas vers la rénovation", le collectif n'a pas du tout mal réagi à l'annonce du revirement, allant même jusqu'à être présent sur le communiqué de presse.

 

 

La division

Cette position est pourtant loin d'être partagée par tout le public, jusqu'ici unanime dans ses revendications: la rénovation du stade. Certains goûtent peu que cette rénovation corresponde en fait à une destruction et critiquent le fait que les futures galeries commerciales enterrent "l'âme" du Stade. Ils goûtent encore moins que le changement de perspective ait eu lieu en douce. Entre le moment des déclarations de Patrice Haddad assurant la possibilité de jouer à Bauer l'année prochaine, et le communiqué de presse annonçant le contraire, le collectif, pourtant de son propre aveu au courant du changement de cap, a en effet décidé de ne rien déclarer.

 

Et les sujets d'inquiétude ne manquent pas: où jouer (la question se pose aussi pour les équipes de jeunes) et est-ce que le public suivra? Combien de temps s'exiler? Est-ce que le public n'aura pas disparu après l'exil? Sera-t-il le même et se reconnaîtra-t-il dans un stade/centre commercial construit sur les ruines d'une enceinte aimée? Pourquoi s'exiler sans même savoir si un projet de reconstruction va exister? Et même, quelle assurance qu'une fois le club déménagé, ce sera effectivement un stade qui sera construit sur les ruines de Bauer? En ce sens, même si il y a trois ans "il n'y avait pas de projet", la situation est désormais pire parce que le public est divisé. À l'époque, la contestation était unanime et véhémente. Et cette division transcende les sempiternelles catégories cliché du public de Bauer.

 

Les vieux habitués et les jeunes de la Rino, le public "populaire" et le public "gentrifié", les anciens qui étaient là en CFA2, et ceux qui viennent depuis que Vice fait des articles de promotion, les antifa ultrapolitisés et les hipsters en afterwork. Dans chacune de ces catégories, on peut trouver des dégoûtés de la situation qui pensent que c'est la fin, et d'autres qui espèrent que cette "rénNovation" (sic) se passera bien d'ici quelques années....."avant les JO 2024". C'est dans six ans. Que restera t il du public de Bauer dans six ans?

 

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