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Julien Momont

 

Journaliste SFR Sport. Membre encarté des Dé-Managers


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Revue de stress #24

Rapport Dréossi : les mauvaises solutions pour sauver le football français

Un énième rapport visant à relancer la compétitivité des clubs français propose quatre mesures qui renforceraient avant tout les clubs historiques et les plus riches, et marqueraient un premier pas vers une ligue fermée.

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Le foot français a peur. Son déficit financier se creuse (92,6 millions d'euros de pertes la saison dernière pour les clubs de Ligue 1) tandis que ses voisins ne cessent de s'enrichir. Les réussites européennes ponctuelles et très particulières du PSG et de l'AS Monaco cachent difficilement la forêt de déceptions continentales du commun des clubs hexagonaux. On en vient même à questionner la place de la Ligue 1 dans les “grands” championnats d'Europe.

 

Pour nous sauver de la déchéance et nous arracher au marasme, la Ligue de football professionnel et l'UCPF, merci à eux, ont fait appel à deux vieux briscards, deux experts rédempteurs. Deux hommes qui incarnent la gagne, la réussite et la compétitivité au plus haut niveau. Deux sauveurs providentiels qui permettront enfin à l'OGC Nice de rivaliser avec le Bayern Munich et la Juventus Turin. Ces deux libérateurs? Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin…

 

 

 

 

Sereinement, les instances ont donc fait appel à deux représentants du club qui incarne le plus la lose en France pour apporter les solutions miracles à leur diagnostic de décrochage (avec lequel on n'est pas totalement en accord, mais c'est là un autre sujet). On force évidemment volontairement le trait, car Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin, s'ils n'ont rien gagné, ont été deux dirigeants compétents, installant le Stade rennais comme un prétendant régulier aux compétitions européennes en dépit du cimetière indien qui le maudit.

 

Ils ont donc rendu un rapport de dix-sept pages (oui, à nous aussi, ça ne nous paraît pas beaucoup) contenant leurs recommendations, après consultations des “principaux présidents de clubs” et des représentants des joueurs et des entraîneurs notamment, dixit L'Équipe du samedi 28 mars dernier, qui a dévoilé les points principaux du document. Au vu du contenu, on peut légitimement s'interroger sur la représentativité des dirigeants consultés par rapport à l'ensemble des clubs professionnels, tant quelques propositions semblent vouloir renforcer les puissants et mettre des bâtons dans les roues des petits.

 

 

1. “Revoir le système de montées et descentes”

La proposition : Deux montées et deux descentes plus un barrage entre le dix-huitième de Ligue 1 et le troisième de Ligue 2 OU deux montées et deux descentes sèches.

 

Notre avis : Le système de barrage de montée/descente existe en Bundesliga, mais dans une élite à dix-huit clubs. Aucun championnat européen à vingt ne compte pour l'heure un tel dispositif. Le premier scénario aurait les faveurs des présidents consultés, mais, même moins extrême que le second, il marquerait un premier pas vers l'établissement d'une ligue fermée, l'objectif annoncé étant de limiter les risques de relégation pour ne pas effrayer les investisseurs.

 

À nos critiques, certains répondront que le troisième promu est généralement trop faible pour la Ligue 1. Or, si, sur les dix dernières saisons, les troisièmes ont généralement de moins bons résultats la saison suivant leur montée que ceux qui les avaient devancés en L2, il y a suffisamment de contre-exemples (à commencer par Metz, champion de L2 l’an dernier et lanterne rouge cette saison) pour ne pas en faire une règle universelle. Sur le même échantillon, trois clubs ont une présence continue en Ligue 1 depuis leur montée (Nantes, Montpellier et Lorient) contre deux dauphins (Guingamp et Reims) et quatre champions (Monaco, Bastia, ETG et Saint-Étienne).

 

 

(Cliquez sur l'infographie pour l'agrandir)

 

 

L'écart entre les positions moyennes et le nombre moyens de points récoltés entre les trois catégories est par ailleurs minime: 16e avec 41 points pour les troisièmes; 15e avec 44 points pour les deuxièmes; 13e avec 45 points pour les premiers. La seule motivation de cette proposition est donc de protéger les clubs les plus riches des aléas sportifs. Mais au final, cela ne risque pas de changer grand-chose au problème de base, à savoir la compétitivité des clubs français.

 

 

2. “Encadrement de la masse salariale en Ligue 2”

La proposition : fixer un salary cap aux clubs de Ligue 2, avec un ratio masse salariale globale/chiffre d'affaires hors transferts de 55% la première année, avant de descendre à 50% la deuxième puis 45% la troisième.

 

Notre avis : La masse salariale pèse en effet trop lourd dans le budget des clubs de Ligue 2. En 2012/2013 (rapport de la DNCG le plus récent, celui de la saison 2013/2014 étant attendu dans les prochaines semaines), le ratio salaires/produits d'exploitation était de 80% dans l'antichambre de l'élite [1]. Cette saison-là, le déficit de la division dépassait 21 millions d'euros. Le redressement passe donc effectivement, en partie, par une réduction de cette masse salariale.

 

 

(Cliquez sur l'infographie pour l'agrandir.)

 

 

Mais limiter cette proposition aux seuls clubs de L2 interpelle. En Ligue 1, toujours en 2012/2013, les salaires représentaient 63% des chiffres d'affaires, soit un pourcentage supérieur aux limites proposées par Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin. Parmi les mauvais élèves d'alors: Rennes (86%), l'AC Ajaccio (82%), Bordeaux (79%), Saint-Étienne (78%) et Valenciennes (76%). Les Verts ont toutefois, grâce à un salary cap fixé en interne, su contrôler leur masse salariale.

 

Il faut d'ailleurs noter que la Ligue 2 est en plutôt bonne santé financière, contrairement à la Ligue 1, avec un résultat positif de 9,5 millions d'euros. De quoi relancer le débat sur la deuxième division “la plus riche du monde”, dixit Jean-Michel Aulas, qui souhaiterait diminuer la part des droits télés revenant aux clubs de L2. Et si le président lyonnais, comme Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin, cherchaient plutôt des solutions équitables pour assainir les finances des clubs de Ligue 1 plutôt que de faire payer la note à la Ligue 2?

 

 

3. “Revenir sur l'autorisation des pelouses synthétiques”

La proposition : Face aux interrogations, aux doutes voire aux critiques adressées aux pelouses synthétiques, Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin proposent tout simplement une volte-face: “Mettre fin à l'autorisation de disputer des matches de compétitions officielles sur terrains synthétiques”. Le rapport propose un délai de trois saisons pour que les clubs se mettent en conformité.

 

Notre avis : Tout d'abord, le cadre d'application d'une telle mesure n'est pas encore précisé: serait-elle limitée à la Ligue 1? Auquel cas se poserait éventuellement le problème de promus dotés d'une pelouse synthétique.

 

Mais cette proposition est surtout un gros retour en arrière. En mai 2008, la LFP avait autorisé les pelouses synthétiques, dans le sillage de la FIFA. Les premiers (et les seuls) dans l'élite à s'en être dotés: Lorient et Nancy, pour le début de la saison 2010/2011. Cela a coûté un million d'euros au club lorrain.

 

L'idée était alors de profiter des économies d'entretien et de bénéficier, par tout temps, d'une surface de jeu de qualité. Finis les matchs au coeur de l'hiver sur un terrain gelé à Marcel-Picot. En étant contraints de faire machine arrière, ces clubs subiraient donc un coût supplémentaire pour reposer une nouvelle pelouse naturelle (entre 140.000 et 400.000 euros), qui leur reviendrait ensuite plus cher à entretenir (même si les synthétiques, à Lorient notamment, se sont usés plus rapidement que prévus et nécessiteraient des travaux de rénovation). Pour ces cas particuliers (Châteauroux serait également potentiellement concerné, sans compter les éventuelles promotions de clubs amateurs), difficile de faire accepter que des dépenses supplémentaires sans garantie d'y gagner un terrain de qualité égale soit synonyme de meilleure compétitivité – hormis peut-être dans le domaine de l'image renvoyée à l'extérieur, aucun autre club d'un “grand” championnat européen n'ayant opté pour une pelouse synthétique.

 

Cette proposition a au moins le mérite de poser la question des pelouses, de qualité fluctuante – on est gentil. Elle est directement liée à celle de la propriété des stades, puisque ce sont généralement les mairies, aux moyens limités qui sont chargées de l'entretien des terrain. C'est donc avant tout un problème de modèle économique, au-delà du débat sur la pertinence ou non des surfaces synthétiques.

 

 

 

 

4. “Adapter l'aide à la relégation à l'ancienneté du club dans la division”

La proposition : Pondérer l'aide à la relégation en fonction du nombre d'années de présence dans la compétition, avec un plafond de dix ans. Pierre Dréossi et Frédéric de Saint-Sernin considèrent 500.000 euros pour une saison comme “une base de travail acceptable”.

 

Notre avis : Les clubs relégués de Ligue 1 en Ligue 2 bénéficient, pendant les deux saisons suivantes, d'une aide (divisée par deux la deuxième année) gérée par le Conseil d'administration de la LFP, qui “fixe notamment chaque saison le montant des sommes qui seront versées à chaque club bénéficiaire en fonction des disponibilités de la caisse”. Malgré des recherches poussées, impossible d'en trouver les sommes détaillées des dernières saisons. Elles ne sont pas précisées explicitement dans les bilans publiés par la DNCG.

 

Comme la première, cette proposition va dans le sens d'une protection renforcée des supposés “gros clubs”, qu'il faudrait plus aider que les autres à supporter une relégation inattendue. Le mérite historique prendrait ici le pas sur le mérite sportif, même si l'on peut comprendre que tomber en Ligue 2 puisse être plus douloureux pour des clubs installés depuis longtemps en Ligue 1 que pour ceux qui font régulièrement l'ascenseur.

 

Reste à savoir d'où proviendrait l'argent supplémentaire dédié à cette caisse: le montant des aides pourrait atteindre 15 millions d'euros en cas de relégation de trois clubs présents dans l’élite depuis dix ans chacun...

 

[1] L'AS Monaco n'a pas été incluse dans ce calcul, puisqu'elle se reposait sur un modèle économique basé sur l'apport de son propriétaire milliardaire, alors pas encore soumis aux règles du fair-play financier.

 

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