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Ilf-Eddine alias Raspou

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La Baie déchante

Qui l'eût Cluj ?

La Roumanie étant la première victime des Bleus sur le chemin de leur troisième titre européen, partons à l’autre bout de l’Europe clinquante de Chelsea et Manchester pour nous intéresser à ce qui tient lieu de championnat aux vampires des Carpates... D'autant que cette édition 2007-2008 a connu un suspens peu commun.
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Depuis 2004 et son accession en première division, le CFR Cluj est le club qui monte en Roumanie. Dès sa première saison parmi l'élite, sous l'impulsion de son entraîneur Dorinel Munteanu, le club des cheminots de Cluj-Napoca (la CFR est la SNCF roumaine) se qualifie pour l'Intertoto, y élimine Bilbao puis Saint-Étienne, avant de s'incliner en finale contre Lens. CFR Cluj finit cinquième du championnat en 2006, puis troisième en 2007, même sans un Munteanu qui a démissionné entre-temps.

cluj_logo.gifLors des matches aller de la saison 2007-2008, CFR Cluj réalise un parcours remarquable, creusant un écart allant jusqu'à douze points avec un Steaua Bucarest englué dans ses difficultés (parcours calamiteux en Ligue des champions, éviction de la star Hagi du poste d'entraîneur, arrivée à sa place du presque aussi célèbre et presque aussi mauvais Lacatus, etc.). Mais durant les matches retours, CFR Cluj peine à maintenir le rythme: le goleador argentin Cristian Fabbiani (venu de Lanus) est hors de forme, le Steaua se reprend, l'avance fond comme neige au soleil... À deux journées de la fin, c'est le club bucarestois qui a repris la main et possède deux points d'avance – les choses semblent être revenues à la normale... Sauf que lors de cette avant-dernière journée, CFR Cluj reçoit une équipe moyenne, Gloria Bistrita, pendant que le Steaua se déplace chez son grand rival du Dinamo Bucarest, troisième du championnat. CFR Cluj l'emporte, le Steaua s'incline 2-1 dans un derby ultra-tendu... Ce sont désormais les cheminots de Cluj qui, à l'orée de la dernière journée, comptent un point d'avance.


Le Steaua sort de sa réserve

La dernière journée se joue le mercredi 7 mai, soit exactement vingt-deux ans après le triomphe du Steaua face à Barcelone en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. En ce jour anniversaire, l'équipe bucarestoise est opposée à Gloria Buzau, une formation couramment appelée "Steaua 2" ou "Steluta" ("la petite étoile", Steaua signifiant "l'étoile") car elle sert plus ou moins de réserve au grand club de Bucarest – les jeunes du Steaua y font leurs gammes avant de réintégrer la maison mère.

Dès lors, victoire assurée en cette dernière journée pour le Steaua? Sans doute, mais un imprévu est toujours possible, comme le match aller entre les deux formations l'a montré, constituant l'une des pages les plus tragi-comiques d'un football roumain pourtant peu avare en la matière. Le 30 novembre 2007, en effet, Gloria Buzau reçoit le Steaua... L'équipe bucarestoise mène un à zéro dans les arrêts de jeu et s'achemine vers la victoire "normale" qu'induisent les liens entre les deux clubs... Et puis, coup franc à vingt-cinq mètres pour Buzau, et le dénommé Romica Bunica s'avance, prend son élan, frappe... et trouve la lucarne adverse! Le stade explose de joie alors que le buteur, ses coéquipiers et son staff ont l'air abasourdi de ceux qui viennent de faire une grosse, grosse bêtise...



Le coup franc de la disgrâce (on ne voit malheureusement pas les réactions dépitées du camp qui vient pourtant d'égaliser).

Et effectivement, le malheureux Bunica va payer au prix fort son acte de lèse-Steaua. Le président du club de Bucarest, Gigi Becali, sorte de Berlusconi version mystique, fait pression sur la "filiale" et Bunica doit quitter Gloria Buzau dès la fin 2007... Destination? Inconnue: personne ne l'a plus revu fouler une pelouse en Roumanie. Autant dire qu'au match retour, en ce 7 mai 2008 décisif pour l'attribution du titre, la probabilité de voir une seconde surprise venant de l'équipe de Buzau est quasi-nulle... Et de surprise il n'y a pas, c'est par cinq buts à zéro que les "Stelist" l'emportent.


cluj_prez.jpg
Fortune dans l'immobilier, nostalgie de la Garde de fer: Gigi Becali ferait passer Berlusconi pour un aimable humaniste.

Les rivaux de Painful Cluj

Avec un point d'avance, CFR Cluj dispose de son destin: peu importe que le Steaua batte Buzau, si les cheminots gagnent leur dernier match, ils seront champions. Et ils jouent contre la lanterne rouge du championnat... La victoire serait-elle une formalité? Sauf que oui, mais non... La lanterne rouge en question, c'est le club d'Universitatea Cluj. Encore mieux, vous direz-vous... Entre clubs de la même ville, avec les joueurs d'Universitatea condamnés à descendre, est-ce qu'ils ne vont pas un peu lever le pied?

cluj_haine.jpgQue nenni, et bien au contraire. Cluj, capitale historique de la Transylvanie, se situe dans le Nord-Ouest de la Roumanie. Jusqu'en 1918, elle faisait partie de l'empire austro-hongrois. Or, le club de CFR Cluj a été fondé... en 1907. Il a donc évolué lors de ses premières années d'existence dans le championnat magyar et garde jusqu'à aujourd'hui l'image du club de la minorité hongroise de Cluj, qui représente environ 20% de la population.
À l’inverse, le club d'Universitatea Cluj a été fondé en 1919. S'il n'a plus grand lien avec la fameuse université dont il porte le nom, il reste le club soutenu par la municipalité et celui auquel s'identifie généralement la majorité roumaine de la ville. Dans cette cité où la question ethnique occupe une place très importante (1), la rivalité entre les deux clubs dépasse largement le football. Pour les supporters d'Universitatea, réputés pour être assez violents (2), tout est préférable à une victoire du frère ennemi dans le championnat.


Le match qui valait trois millions

Les joueurs d'Universitatea, qui jouent à domicile, sont donc poussés par des tribunes survoltées pour faire barrage à CFR Cluj. Mais leur motivation ne s'arrête pas là: fidèle à ses habitudes (soyons justes: il n'est probablement pas le seul président de club roumain à en avoir de semblables), Gigi Becali fait le trajet Bucarest-Cluj en hélicoptère pour rencontrer les responsables d'Universitatea... D'après les médias, c'est trois millions d'euros de prime que le président du Steaua aurait promis à leur club dans le cas où il ferait chuter CFR Cluj – et, en effet, cinq personnes de l'entourage de Becali ont été interpellées à Cluj en possession d'une valise contenant 1,7 million d'euros (3). Gigi Becali a bien fait ses comptes: une qualification à la Ligue des champions rapportant au moins dix millions d'euros, en "redistribuer" trois ne serait qu'un moindre mal.

Pour rester dans les gros sous, ce match Universitatea Cluj – CFR Cluj est aussi une histoire de sponsors. Les clubs de cheminots comme CFR Cluj ou le Rapid de Bucarest n'ont plus de liens avec la Régie des chemins de fer roumains que via leur stade, propriété du ministère des Transports. Pour le reste, comme tous les autres clubs, ils sont financés par des capitaux privés. Dans le cas de CFR Cluj, l'actionnaire principal est le Polus Center, un centre commercial propriété de Trigranit Corporate, un groupe immobilier... hongrois. L'un des principaux sponsors d'Universitatea est également une chaîne de centres commerciaux, concurrente de Polus center mais roumaine, celle-ci: Iulius Mall. Nul besoin de préciser que cela ne fait que rajouter une couche à la rivalité "ethnique" entre les deux clubs.


Et le terrain, dans tout ça?

Le plus amusant dans cet antagonisme reste quand même la composition des équipes. L'effectif d'Universitatea est assez "normal", avec six étrangers pour vingt-sept joueurs – dont le Français Fabien Boudarène, ex-Stéphanois, Sochalien et Dijonnais, qui y est prêté par son club bulgare de Litex Lovech (dit ainsi, ça fait un peu plan lose... alors que euh... ben en effet, c'est un peu la lose, courage Fabien). Par contre, chez CFR, c'est le délire: trente-deux joueurs, seulement neuf Roumains, dix Portugais, cinq Argentins, deux Brésiliens, deux Suédois, un Nigérian, un Bolivien, un Chilien et un Canadien... et pas de Hongrois, on nous aurait menti?

Et le match? La conjonction d'un football médiocre et d'une tension élevée. Une première mi-temps où CFR Cluj ne propose rien, laissant mal augurer de ses chances de gagner le titre – zéro à zéro au repos. En seconde période, CFR pousse et finit par obtenir un penalty justifié pour un plaquage dans la surface, ce qui lève l'une de principales craintes de ses supporters: que l'arbitre ait été acheté par le Steaua. Après dix minutes de bagarres / négociations autour du point de penalty, la sentence est exécutée et CFR prend l'avantage. Les cheminots vont pourtant trembler jusqu'au bout: même menés, même réduits à dix, les joueurs d'Universitatea vont se procurer une grosse occasion dans les dernières secondes, mais le ballon filera à côté.

C'est fini: 1-0 et, pour la première fois depuis dix-sept ans, le championnat échappe à l'un des grands clubs bucarestois. CFR Cluj et sa cohorte cosmopolite gagnent le premier titre de leur histoire et accèdent à la Ligue des champions. Le Steaua, deuxième, devra jouer le tour préliminaire. Et comme il y a des années où tout sourit, CFR Cluj gagnera trois jours plus tard la finale de la Coupe de Roumanie, battant 2-1 Unirea Urziceni... Le football roumain tient son nouveau patron.

cluj_coupe.jpg


(1) En témoignent l'ajout du nom romain "Napoca" au nom de la ville pour en montrer la romanité ou l'élection d'un ultra-nationaliste anti-hongrois, Gheorghe Funar, comme maire de Cluj de 1992 à 2004.
(2) Les incidents survenus à l'occasion du match U. Cluj – CFR Cluj ont conduit à l'hospitalisation d'un gendarme et à l'arrestation d'une dizaine de supporters de Universitatea.
(3) Cette pratique de prime à la victoire, acceptée dans certains pays, est illégale en Roumanie: des poursuites pénales ont été depuis engagées contre le président du Steaua.
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