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Pierre Martini

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Por la puerta Grande...

Qui franchit la ligne ?

La bêtise règne et son siège est évidemment celui des chaînes de télévision. Là opèrent des arbitres encore plus mauvais que dans vos pires cauchemars: les commentateurs. Illustration avec le Lille-Monaco par lequel est venu le scandale.
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Bien que le phénomène n'ait rien de nouveau, il reste tout de même fascinant: les "débats" sur l'arbitrage sont un extraordinaire facteur d'excitation de la bêtise humaine, tout le long de la chaîne des acteurs du football. On pourrait en faire l'exégèse pour cette journée particulière, dont la raison ne voudrait retenir qu'un seul constat: l'application de la règle concernant l'annihilation d'une occasion de but s'apparente à une double peine lorsqu'elle redouble un penalty (réparation pourtant suffisante) par une exclusion. Le conflit entre l'esprit (Sochaux-Lyon: faute de Bodmer, penalty sec) et la lettre (Saint-Étienne-Strasbourg: faute de Lacour, penalty et carton rouge) trouve si souvent des illustrations qu'on attend désespérément un éclaircissement de la part des instances.


Commentateur et juge de ligne
Mais pour le reste, les polémiques continuent de racler les grands fonds. Prenons le résumé de Lille-Monaco lors de Jour de foot. Un chef d'œuvre dans son genre. Dès le lancement, Alexandre Ruiz donne le ton: "L'acteur principal de cette rencontre, cela a été monsieur l'arbitre". Tant pis pour les joueurs et les entraîneurs, qui auraient pu s'épargner de transpirer. Confirmation par l'envoyé spécial, Thomas Guichard, qui rappelle d'emblée que M. Thual a déjà été "impliqué dans l'affaire de l'exclusion de Kim Källström lors de Toulouse-Lyon". Rappelons que l'arbitre en question n'a été "impliqué" dans cette "affaire" que par Jean-Michel Aulas (lire La montée d'acide de Jean-Michel)...

koller_ligne.jpgLe premier fait du match, ce serait donc ce ballon dégagé in extremis sur sa ligne par Jan Koller. "Ce ballon semblait avoir franchi entièrement la ligne", affirme Guichard. Arrêtons-nous un instant sur cette merveille de phrase. Elle dit clairement les choses: son auteur ne sait foutrement pas si la balle a franchi la ligne. Et pour cause: les images ne permettent absolument pas de se faire opinion formelle (1). Mais comme personne n'a besoin de preuves pour se faire une opinion, le journaliste ne se prive pas de décréter la sienne. La précaution oratoire (l'usage du verbe sembler) n'y change rien: il s'agit bien d'imposer l'idée que le trio arbitral s'est trompé (2). Pourquoi? Parce que c'est "l'angle" unique de son reportage, parce que le journaliste est incapable de trouver autre chose pour composer son commentaire et parce que la circonspection et – n'ayons pas peur des gros mots – l'intelligence des situations ne font pas partie de son cahier des charges.


"Petits effets, grandes conséquences"
D'autres faits de jeu auront retenu l'attention de notre Rouletabille des bords de Seine. La faute de Plestan à l'origine du coup franc qui amène le but monégasque est décrétée imaginaire, alors que les images ne sont absolument pas formelles (3). "Petits effets, grandes conséquences" (sic), affirme pourtant le commentateur, qui insiste lourdement: "On le rappelle, il n'y avait pas faute au départ"...
C'est encore l'accrochage dans la surface entre Obraniak et Bolivar qui nous vaut un autre jugement définitif: "Et pourtant, regardez le ralenti, la faute, ici, le tirage de maillot". Le ralenti ne permet pas de savoir avec certitude si cette empoignade, réelle mais furtive, a vraiment suffi à déséquilibrer le Lillois, mais peu importe, le jugement est sans appel: "Les Lillois auraient dû avoir un penalty". Logiquement, Thomas Guichard trouve des excuses à Obraniak pour une "faute de dépit" (!) qui lui vaudra l'exclusion après un tacle les deux pieds décollés à hauteur des genoux de Muratori. L'image la plus parlante est celle des coéquipiers du Lillois qui n'hésitent pas à entourer l'arbitre pour protester à grands cris contre cette injustice. Comment s'en étonner, lorsque les médias dressent littéralement les spectateurs et les joueurs à hurler contre les décisions arbitrales?

Cela ne suffira pas pour Canal+. Après le résumé, "l'homme de terrain" Philippe Lefèvre est montré harcelant le délégué de la DTNA (Direction technique nationale de l'arbitrage), Rémi Harrel, qui refuse que le journaliste aille interviewer l'arbitre du match. Quel dommage qu'une telle intransigeance et une telle volonté d'investigation ne soient pas à l'œuvre, au sein de la chaîne cryptée, concernant tous les autres aspects infiniment plus alarmants qui minent le football.


Une justice rendue par des vigiles
Dans les deux situations les plus discutées (accrochage Obraniak et dégagement de Koller), il n'est pas besoin d'être monégasque pour avoir un avis (si l'on tient absolument à en avoir un) opposé à celui du commentateur, en interprétant autrement ces ralentis forcément ambigus. Et si l'on n'est ni lillois, ni monégasque, ni stupide, on en conclura simplement que ces actions était sujettes à interprétation. Qu'une telle constatation vienne à l'esprit du commentateur, et son monde binaire s'écroulerait dans un épouvantable fracas: dieux du ciel, il y aurait donc des choses indécidables, des gestes qui refuseraient de basculer soit dans l'univers des "y a faute", soit dans celui des "y a pas faute"? Car il y a, pour lui, un gouffre manifestement infranchissable entre la proposition "Les Lillois auraient dû avoir un penalty" et la proposition "Les Lillois auraient pu avoir un penalty" (4).

Olivier Thual a peut-être mal arbitré ce Lille-Monaco, mais que dire de la prestation du journaliste qui s'est permis de lui infliger un procès entièrement à charge? L'arbitrage vidéo, tel que préfiguré et mis en œuvre quotidiennement par ses principaux promoteurs – les journalistes sportifs de télévision –, c'est une justice rendue par des vigiles plantés devant des écrans qui bondissent à chaque fois qu'une caméra de surveillance filme quelque chose. Pour tirer dans le tas.

Claude Puel, qui avait pourtant opté pour une certaine retenue, lâchera devant les caméras ce lieu commun, presque par acquis de conscience: "Les images parlent d'elles-mêmes". Eh bien non, les images sont muettes. En revanche, on leur fait dire n'importe quoi. Et les commentateurs s'en chargent, comme de mauvais ventriloques dont on verrait la bouche bouger quand Tatayé dit une énorme connerie.


(1) La règle étant que le ballon doit avoir entièrement franchi la ligne, cela signifie que l'on devrait théoriquement mesurer le franchissement au centimètre près, voire au millimètre dans les cas les plus "limites". En attendant qu'un système électronique quelconque se charge de trancher ces litiges, prétendre affirmer que le ballon a – ou pas – franchi la ligne dans ces cas-là, à partir des images diffusées, est d'une bouffonnerie sans fond.
(2) Selon le commentateur, l'arbitre assistant était "mal placé" sur cette action. Or, il est à deux mètres du poteau de corner, et peut difficilement être mieux placé compte tenu du positionnement de l'ensemble des joueurs et du déplacement du ballon. Thomas Guichard s'appuie sur une contre-vérité pour étayer un propos déjà fallacieux.
(3) On peut aussi les interpréter en estimant que le défenseur, qui ne regarde plus le ballon, se place délibérément sur la trajectoire de son adversaire.
(4) Il serait temps de comprendre qu'une règle est une convention, pas un dispositif destiné à faire surgir une vérité scientifique ou transcendante.
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