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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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La Gazette de la L1 : 18e journée

Peut-on vraiment faire dire n'importe quoi à une statistique?

Entre ceux qui attendent la vérité des statistiques et ceux qui n’attendent rien d’elles, un troisième camp est possible, et ce n’est pas celui de ceux qui s’en foutent à la télé.

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En entendant Pierre Ménès ("encore lui! Oh mais ils vont arrêter, oui!") déclarer, à la suite de la lecture des statistiques plutôt positives (97% de passes réussies) de Jérémy Ménez après le match à Benfica: "Eh ben décidemment les stats c’est vraiment n’importe quoi" (tellement il était clair que Ménez avait réalisé un match médiocre), j’ai compris plusieurs choses, concernant l’usage des statistiques et la rhétorique télévisuelle en général, et je m’en vais vous en faire part, si vous le voulez bien.
 

 





Le défi statistique

Premièrement, j’ai compris qu’on peut donc ne pas être intéressé par des statistiques qui contredisent notre impression. On voit un match, on ressent quelque chose, on est apparemment contredit, et on considère… que c’est inintéressant. Si, par exemple, on a le sentiment qu’un joueur a été transparent, qu’il a sans doute marché tout le match, et qu’on apprend qu’il a en fait davantage couru que tous les autres, certains vont donc considérer que leur sentiment est prioritaire. Qu’il est vrai (parce que c’est une perception directe? Parce qu’il est honnête? Parce qu’on s’y connaît?), tandis que les "chiffres" sont abstraits, aveugles (et il ne fait aucun doute que ceux qui mesurent n’ont jamais mis le pied sur un terrain).


J’ai compris, ensuite, que l’orgueil n’était pas la seule cause de ce genre de réactions: la superficialité est l’autre ressort du déni des statistiques. On va donc se permettre de le rappeler: aucune statistique n’impose de vérité. Sans même revenir sur leur impossible caractère prédictif, leur seule vertu de description est elle-même une vertu limitée: la statistique n’est pas la science du jeu. Le fait de mesurer "97% de passes réussies" n’impose absolument pas de considérer que Ménez a fait un bon match, même si son rôle est d’être passeur, et même il s’agissait d’un pourcentage effectué sur un nombre important de passes. A-t-il pris des risques? Ses passes ont-elles mis ses coéquipiers en condition favorable? N’a-t-il pas parfois fait la passe de trop au lieu de percuter ou tirer?


L’équipe de France défaite au match aller en Ukraine avait des statistiques plutôt honorables concernant son engagement (nombre de tacles, de ballons récupérés, etc.). Devait-on en déduire que son match était parfait? Bien sûr que non. On devait simplement affiner. Soit mettre un peu d’eau dans son vin, soit approfondir les raisons (si on voulait persister à enfoncer l’équipe de France) qui fondaient le jugement "Ils se sont fait écraser".



L’apport statistique

De manière synthétique: les statistiques ne disent pas les vérités du match, mais ça ne signifie pas qu’elles ne servent à rien. À ce constat, qui exige donc de faire des nuances, de développer une réflexion (quel usage puis-je faire de la statistique? Comment l’intégrer dans mon évaluation?), se greffe une autre angoisse, à laquelle Ménès arrivera peut-être bientôt, car il progresse. L’angoisse est que l’on puisse "faire dire tout et n’importe quoi à une statistique", puisqu’il est question, toujours, de les interpréter pour les intégrer à un jugement ("Ménez est nul").


Eh bien, il faut savoir qu’on ne peut pas faire dire "tout et n’importe quoi à une stat": les faits qu’elle mesure résistent toujours à certaines théories. Sans imposer, elles empêchent. Un joueur qui aurait couru quatorze kilomètres a objectivement beaucoup couru: a-t-il "fait son match"? On peut interpréter la statistique (en la rapprochant notamment avec d’autres – nombre de ballon interceptés, etc.) pour répondre oui, ou pour répondre non (il n’est pas impossible de courir pour rien, et quand on court pour rien, il n’est pas impossible d’avoir néanmoins fait un bon match, par exemple parce qu’on a multiplié les appels). Mais on ne peut pas faire dire à la statistique que le mec parcourant quatorze bornes s’en foutait royal.


Ça a l’air simple, mais nombre de commentaires ou d’"analyses" statistiques montrent que ça ne l’est pas. Voici donc un résumé: une statistique mesure des faits; ces faits n’imposent pas un jugement, mais s’imposent au jugement. En bref, elles n’imposent pas leur interprétation.



Que oui que non

Enfin, j’ai réalisé autre chose grâce à Pierre Ménès, et je l’en remercie: l’alternative est la logique indépassable des plateaux de télé. C’est oui ou c’est non. Ménez a fait ou bien un bon match, ou bien un mauvais match. Les statistiques servent à prouver, ou ne servent à rien.


Présenter les réflexions sous forme d’alternative est une stratégie rhétorique classique en politique ("Vous voulez la réforme des retraites ou bien la fin du système par répartition?"), et cette présentation des choses s’impose aussi à la télévision, avec les mêmes conséquences d’appauvrissement du débat. Il semble cependant qu’elle se fasse à l’insu des personnes présentes sur les plateaux télé. Presque malgré eux: la logique des plateaux télé étant celle de la prise de parole, dans les émissions en direct il faut mériter le cadre et le temps d’expression et, sans s’en rendre compte, les interlocuteurs sont obligés de faire valoir leur position par une opposition franche à la parole qui précède [1]. Les questions elles-mêmes appellent des jugements tranchés: une suite de référendum insensés tient lieu de débat public [2]. La nuance n’arrive généralement qu’en troisième position, après deux opinions trop radicales pour être vraies ou intéressantes – mais c’est généralement déjà l’heure de la pub, d’une "pastille", ou de zapper.


Bien sûr, l’opinion tranchée a ses vertus (elle souligne ce qui risquerait de passer inaperçu dans un jugement nuancé… elle invite à mettre l’accent sur une cause plus forte que les autres…), mais lorsqu’elle est mise en situation de s’affiner pour s’affirmer (les statistiques invitaient, non à remettre en cause, mais à creuser le jugement, sans doute vrai, sur le match de Ménez), il est inexcusable d’envoyer paître un outil de mesure qui ne veut de mal (ni de bien) à personne.


C’est comme si les plateaux télé imposaient l’alternative suivante: la prise de parole ou la prise de recul.


[1] Olivier Pourriol détaille cela dans le livre qu’il a publié au terme de son expérience au Grand Journal, On / Off.
[2] Recourir plus systématiquement à des référendums a d’ailleurs toujours été un pilier des programmes d’extrême droite.

 

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