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Mevatlav Ekraspeck

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Le Ballon d'Or, ce si vain mythe...

Petites histoires de tacles

Selon qu'il soit réussi ou raté, ce geste défensif spectaculaire n'a pas les mêmes conséquences. Surtout quand, en plus du ballon, le tacle arrache un bout du joueur adverse. Cas pratiques, ambiance district.

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Le tacle est un geste d’amour, aurait un jour dit un certain Francis L. Et comme toute belle histoire romantique entre deux êtres, il y a un début et une fin à cette technique ancestrale qui consiste à se coucher pour, d’un geste auguste et maîtrisé, priver l’adversaire du contrôle du ballon. Un choix stratégique qui n'offre que quatre issues.

 

 

Le tacle dans le vide

Le pire, l’humiliation suprême. La même que celle qui vous a assailli quand vous avez appris les heures militantes de papa au RPR ou quand la 103 n’a jamais voulu redémarrer et que vous avez fini le premier (et dernier) rencard avec Jennyfer à pied sous la flotte du cinoche jusqu’à chez elle. Bref, vous avez taclé. Trop lent, trop prévisible, mal coordonné, mal foutu… Voilà votre œuvre partie mourir au cimetière des bonnes intentions avec votre décision d’arrêter de fumer et de changer vos manuelles habitudes les premiers samedi du mois. Vous êtes le nez dans les pissenlits et, le temps de recentrer vos points cardinaux, vous voyez votre proie manquée tirer un amour de centre au cordeau, et le ballon de finir sur la tête de la fouine qui titille Marcel et Raymond, votre paire de centraux, depuis plus d’une heure. Lucarne, Gérard est battu malgré une belle détente – enfin à l’échelle du Gégé…

 

 

L’insupportable buteur s’agite, court, se permet une allusion généalogique et sexuelle sur la charnière battue, et vient narguer ce qui reste de votre individu en entamant une parade nuptiale avec le poteau de corner deux mètres sous vos yeux. Oh, vous vous en foutez un peu, dans une demi-heure vous ne reverrez plus jamais son museau et son arrogance. Non, ce qui vous gène vraiment, c’est Lulu, entraîneur de son état, qui, depuis son banc de touche, a assisté atterré à votre tentative de meurtre sur Éole. Vous savez que les enfers éternels (comprenez le banc ET la place à côté de Gusse, celui qui ne se douche jamais) vous attendent. Vous vous relevez péniblement, faisant semblant de ne pas entendre Marcel chercher quelque métaphore pour vous exprimer son courroux. Épuisé, il arrêtera sa quête sémantique à "gros con", mais vous savez que vous aurez droit à la dictée de Pivot version grasse dans les vestiaires.

 

Raymond, lui, se contentera d’un regard et d’un mutisme qui vous laisse finalement une chance de rédemption à la stricte condition de changer de club, d’identité et de sexe dans le quart d’heure à venir. Vous envisagez donc de laisser la 205 au garage et viendrez au stade en footing. Il doit avoir des ancêtres dans la mafia des Balkans pour avoir des yeux pareils, le garçon... Votre ailier lui, repasse devant vous pour rejoindre son camp, triomphant, et vous entendez bien distinctement leur meneur de jeu sortir un petit "on insiste à gauche" qui vous laissez augurer d’une fin de rencontre bien occupée. Derrière la main courante, Tonton Paul vous regarde, consterné.

 

 

Le tacle dans le ballon

Le mouvement est beau, bien exécuté, la gonfle est en touche et l’ailier fort marri. Il a sauté pour éviter vos crampons, et ne daigne pas vous regarder. Lui comme vous savez qu’il va y revenir. Le gars qui reste debout après un tacle glissé de cette beauté, c’est frustrant, finalement. Il manque quelque chose. Vous n’avez pas marqué au fer rouge ce fichu roquet qui vous aboie dessus depuis le début, il va s’y recoller, réessayer, continuer sa danse du ventre. Marcel et Raymond, qui craignent les centres comme un bachelier l’oral de rattrapage, le savent aussi, et ils vous demandent de muscler un peu les débats. Marcel, d’un mime sobre, exige l’amputation de la cheville au prochain contact, quand les deux yeux de Raymond approuvent cette demande de sacrifice humain.

 

 

Le "c’est bien garçon" que vous crie Lulu depuis son banc n’a finalement pas de valeur, et vous le savez… Il est branché sur coaching automatique et aurait demandé un demi au bar que l’intonation aurait été la même. Vous avez fait le job, mais pas assez pour le transcender. Quand à Gérard, contrôleur aérien dans le civil mais moins dans la surface, il vous demande de bien vouloir vous relever fissa afin de perturber la remise en touche. Le monde est rempli d’ingrats, mais le match continue et il faudra de nouveau faire le job sans attendre quoi que ce soit d’autre de la part des dix malotrus qui vous entourent. Chienne de vie. Tacler propre, c’est comme un fromage sans odeur: suspect, ou insipide. Vous vous mettez alors à rêver d’Angleterre ou d’Écosse, terres saintes où ce geste aurait été salué par des clameurs de kop débordants de bière, quand la grande tribune du stade d’ici somnole paisiblement en digérant son après Jacques Martin. Derrière la main courante, Tonton Paul vous regarde, distrait…

 

 

Le tacle dans le ballon, joueur inclus, validé par l’arbitre

La perfection faite football. Le pied gauche qui sort le cuir du terrain, annonciateur de la suite: bien collé au sol, le reste du corps termine sa course dans un bel élan de solidarité avec la godasse et, une demi-seconde plus tard, déséquilibrera le suceur de ligne pour le faire finir dans la pancarte publicitaire de la quincaillerie Dugomoir et fils, sponsor à hauteur de 300 francs par mois ravi d’accueillir le fessier de l’opposant. Malgré les réclamations des Rouges, une simple touche est signalée. Cette reconnaissance du corps arbitral de la légalité de votre geste est un chèque en blanc pour le mois à venir. Gérard vous fait sa déclaration d’amour depuis ses cages, Marcel et Raymond se tourne vers Bibi, votre alter-ego de gauche, pour l’assassiner d’un "tu vois que même lui y arrive" qui vous laisse pantois, et Lulu est en transe sur son banc et vous crie balance un "c’est bon ça, encore" qui vous fait prendre conscience que vous avez mis la barre un peu haut.

 

 

Cependant, tandis que le soigneur s’affaire à rétablir votre adversaire, qui n’a rien mais qui en rajoute quand même parce qu’on sait jamais, des fois que l’arbitre soit un peu émotif, vous jubilez. Quelle superbe sensation vous procure ce tacle… La bonne vitesse, suivie d’une flexion parfaite et d’une projection du pied qui allie esthétisme et puissance. L’herbe vous accueille avec la douceur d’un sourire d’hôtesse de l’air, et, légèrement humide, se transforme en un tapis roulant qui vous emmène droit au nirvana: le ballon puis la cheville. Les bras équilibrent le tout, la tête bien relevée pour vérifier la qualité d’exécution et l’air bruyamment expiré afin de signifier à votre cible que c’est le tout-puissant défenseur droit de Fouzy-sur-Latronche qui vient lui affirmer que non, ça ne passera pas dans son couloir. Vous êtes le Rubens du tacle, le Surya Bonali de la glisse sur herbe, vous êtes un défenseur, non vous êtes LE défenseur. Ce pauvre petit ailier a eu beau faire un triple lutz une fois au sol, rien n’y fait et le jury n’est pas dupe. Artistiquement, c’est irréprochable et techniquement, c’est parfait. Récompense ultime: vous récupérez même la touche, que vous faites dans la foulée à un Gégé qui vous regarde comme sa bouteille de Suze au Tchikiboum Nightclub. C’est dire s’il vous aime. Derrière la main courante, Tonton Paul vous regarde, satisfait.

 

 

Le tacle dans le ballon, joueur inclus, sanctionné par l’arbitre mais validé par les pompiers

D’emblée, vous sentez que ça va mal tourner. Pas le ballon, non, mais le genou de l’autre, ça, oui. Une petite voix, similaire à celle du patron du stage de cet été, vous glisse d’un ton sec au fond de vous même: "en retard". L’autre imbécile, aussi, quelle idée d’aller si vite pile à cet instant... Vous voilà débordé, et vous sentez sur vos épaules fluettes le poids du regard du duo comique Marcel- Raymond tandis que la grosse gorge velue de Gégé vous envoie un "sèche-le" au fond des tympans. Alors forcément, vous, docile, bon camarade, coéquipier modèle sans jamais un mot plus haut que l’autre, vous montrez votre sens du devoir. Du fond de votre sac à solutions, rien ne sort, si ce n’est celle du tacle. Et, comme dit Gérard, vous le séchez. Net. Un bon vieux tacle par derrière, sans équilibre ni précaution. Une petite impulsion, et c’est parti.

 

La dernière fois que vous aviez fermé les yeux alors que vous étiez en mouvement, c’est lors d’une leçon de conduite à l’auto-école. C’est le coup de frein rageur du moniteur qui avait permis d’épargner le platane. Là, pas de voiture à double commande, juste votre grand corps un peu couillon qui va aller inexorablement s’entremêler à celui, encore debout, d’un futur infirme. Quand vous osez enfin ouvrir une paupière, la première chose que vous voyez c’est un grand soleil rouge. Enfin, l’astre n’est pas rond mais rectangulaire et c’est l’arbitre qui vous le brandit sous le pif. Les sons vous parviennent un peu en vrac, et il faut faire un début de tri pour distinguer d’abord parmi les hurlements le "oh l’enculé" de Marcel. Alors attention, il ne faut pas se méprendre: dans sa bouche c’est un compliment certain, une médaille du travail, les palmes académiques de la grande école de la boucherie footballistique. Rien que là, vous savez qu’il y a du gras sur le jambon. Objectivement, ça pue.

 

 

Lulu, vingt mètres plus loin, invoque le divin. Pour un mécréant de sa trempe, c’est un signe. Son "nom de Diou de bordel" sonne comme le tocsin dans la plaine à l’arrivée des Prussiens. En fond sonore, le gémissement de l’autre lapin de garenne que vous venez de plomber. C’est simple, vous avez tout emporté. La balle, le joueur et ses deux membres inférieurs, la pub pour la quincaillerie, et tonton Paul près de la main courante. Derrière vous, la trace de votre grande glissade vers les rives du Styx. Si on était sur la route, il y aurait les marques des pneus avec la maréchaussée en train de mesurer les distances pour les besoins de l’enquête, la traînée noire s’arrêtant à une silhouette dessinée à la craie au sol. Là, on constate deux grosses escalopes de terre et de gazon, l’herbe couchée et la godasse gauche du blessé. La chaussure droite est restée accrochée, elle. Une battante. Au milieu, un protège tibia qui se demande bien ce qu’il fout au milieu de ce Picasso. Le peintre, pas la bagnole. La chaussette, elle, garde les stigmates des amours contrariés entre vos crampons et le tissu, un trou béant témoignant de la violence du dépucelage.

  

Autour de vous, la cohue règne. L’arbitre essaie de calmer tout le monde, Marcel et Raymond se sont mués en casques bleus, les Rouges vous entourent et vous couvrent de tout leur amour verbal. Seul leur petit milieu de terrain reste à l’écart, un sourire en coin parce que le salopard qui le fait cocu depuis si longtemps vient d’en prendre pour trois mois de plâtre et de béquilles. Vous offrez au passage à la victime, facteur de son état, de longues semaines de vacances et un poste au guichet, loin de son vélo. Et il n’a même pas un mot de remerciement. Vous osez enfin jeter un regard furtif aux conséquences de votre incontrôlable pulsion défensive, puisque c’est là le fond de votre plaidoirie à venir devant le tribunal de votre conscience. Vous n’avez pas fait médecine, certes, mais en voyant cette magnifique équerre tibia-pied, vous vous doutez qu’à l’hôpital les internes auront le droit à un QCM sur les tendons, les arrachements ligamenteux et les fractures. Pour le reste, le genou aurait tenu: ecchymose selon les forces de l’ordre, entorse selon la CGT. Le vétérinaire est formel: faut abattre.

 

Vous voilà expulsé, créateur du plus beau puzzle humain de la Ligue pour ce week-end, héros pour les uns, bourreau pour d’autres, et flanqué d’une belle panoplie de sentiments à explorer pour ce dimanche. Vous attendrez la fin de la rencontre reclus dans le vestiaire, comme en garde à vue. Simplement, au lieu des parents, c’est Lulu qui va venir vous libérer. "On a gagné", lâche-t-il sobrement quand il rentre dans la pièce. Les autres suivent, sans un mot, ou alors avec quelques gestes, des mimiques, une main qui se secoue verticalement, une moue de répulsion… Vous tenteriez bien un "j’ai glissé, chef" façon Septième Compagnie, mais Jean Lefèvre n’a pas fait une belle carrière de footballeur. "Au moins on ne t’approchera plus quand tu vas rejouer, tu es peinard", lâche votre Raymond, capitaine et philosophe. Vous prendrez des nouvelles de la fracture de la malléole doublée d’une légère entorse du genou de votre adversaire, avant que les autorités arbitrales du district ne vous autorisent à renfiler le maillot au bout d’une demi-douzaine de matches de suspension. Les ailiers vous regarderont bizarrement, et vous vous souviendrez pourtant que le tacle est un geste d’amour. Et même bien fait, l’amour, parfois, c’est un peu sale...

 

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