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Mevatlav Ekraspeck

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Revue de stress #90

Petites histoires d’un face à face… vues par le gardien

Un duel est un moment important et qui peut être difficile pour celui qui a obligation de marquer, comme pour celui qui est censé l'en empêcher. Pour ce dernier, tout ne se déroule pas toujours comme prévu.

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Une rumeur tenace affirme que le gardien est un être solitaire, différent, de la caste de ceux qui n’ont besoin de personne. C’est faux. Un gardien n’est pas seul, il est abandonné, nuance. Lâché par sa défense, par un arbitre, par les dieux du football. Il est même étonnant de ne pas voir, l’été venu, des gardiens attachés à un platane sur le bord d’une nationale par des entraîneurs sans cœur qui abandonnent leur goalkeeper devenu trop vieux ou trop encombrant. Il paraît que la SPA a été fondée par un ancien gardien, c’est dire.

 

 

Le gardien, pourtant, il ne demande que ça, être entouré. Deux gars aux poteaux sur les corners, des types qui accourent vers lui en défense, une surface de réparation bien occupée par des copains bien accrochés au maillot des assaillants, ou même une bonne âme qui vient vous tirer les six-mètres. Le gardien, c’est le timide de la boum, qui se fout dans un coin mais qui est heureux d’être là, en attendant d’être le sauveur de la soirée pour une copine ou un DJ en mal d’inspiration. Si tout le monde dans l’équipe fait son travail, normalement, vous êtes tranquille. Quelques centres à gober, quelques frappes lointaines à sortir pour se faire plaisir sur une petite horizontale ou une grande claquette, et puis fin des hostilités. Mais quand ça coince et que vous vous trouvez livrés à vous-même en un-contre-un, là, c’est autre chose. Le grand moment de solitude, il est là, mais ce n’est pas de votre fait.

 

C’est alors là que tout le monde vous regarde, comptant sur vos talents et votre force de dissuasion pour annihiler le danger. Ben voyons. Soit vous réussissez et c’est absolument normal et votre arrêt sombrera dans une mer d’oubli et d’ingratitude (et même certains taxeront l’attaquant de nullité crasse), soit vous encaissez le but et vous êtes bons pour les reproches et les quolibets. Petit tour des options possibles, et présentation préalable de votre défense, histoire de bien comprendre la situation.

 

 

Les protagonistes

Donc le 11 adverse, une espèce de nain tout râblé qui tourne autour de votre défense depuis le coup de sifflet initial, vient de trouver la faille. Lancé d’une amour d’ouverture par leur grand meneur tout chauve, le démarrage est fulgurant. Pétrifiée, votre charnière centrale s’engueule copieusement concernant l’évadé. À gauche, Buda. Lui, c’est un garçon avec un nom interdit au scrabble, parce qu’il est Hongrois. Enfin Hongrois, hongrois mais on n’est pas sûrs, alors plutôt que de questionner ce grand gaillard soupe-au-lait sur ses origines, on l’a surnommé comme la capitale magyare, ce bon Buda... Et puis ça tombe bien parce que la peste est à côté de lui, en la personne de Fifi. Quarante ans dont vingt-cinq passés à broyer des chevilles et à enfoncer des côtes flottantes, avec des talents hors-norme pour cacher son vice. À tel point que, avant que l’époque n’exige des défenseurs centraux qu’ils sachent un minimum manier le ballon, il avait été faire un petit tour à l’étage semi-professionnel pour faire l’étalage de ses talents, envoyer des briques et démolir de l’avant-centre. Un succès, mais l’arrivée des techniciens à son poste chassa Fifi et sa caste aux étages inférieurs. Il est donc venu prendre du plaisir au côté du hongrois afin de continuer à perpétrer des méfaits, et avec le sourire. Enfin quand ils s’entendent sur le hors-jeu.

 

Aux ailes, à votre gauche Mamadou, Malien d’une gentillesse sans égal, d’une endurance hors-norme et qui a fait de la relance un art abouti. À droite, Kévin, sprinteur de son état, du football plein les pieds mais un grand verre d’eau tiède entre ses deux oreilles qui ne veulent entendre que ce qu’elles veulent, surtout s’il s’agit d’un motif d’accrochage avec l’arbitre, l’adversaire, le spectateur, le coéquipier, la taupe, le poteau de corner, le vent du nord, voire lui-même. Kévin, c’est la certitude d’apprendre plein de gros mots durant quatre-vingt-dix minutes ou moins, puisque il collectionne les expulsions.

 

À la coordination de tout ce bon monde, Lulu, entraîneur mythomane. Il ment à tout le monde, tout le temps: sur ses compositions d’équipes supposées changeantes, mais en fait immuables; sur ses tactiques, qui passent du 4-4-2 au 5-5-0 sans qu’on s’en rende compte, aux arbitres sur des hors-jeu douteux, au président du club, sur son CV, le contenu des entraînements ou ses contacts en D2 pour faire venir des bons joueurs. Il n’y a qu’au trésorier qu’il ne ment pas et pour cause: c’est sa femme. Et encore, on a des doutes sur son emploi du temps, au Lulu...

 

Son "putain on l’a travaillé jeudi à l’entraînement" n’est qu’un pavé de plus posé sur l’avenue de sa mauvaise foi, puisque ça fait deux mois qu’on n’a rien fait au sujet de l’alignement du quatre de derrière. Mais il faut bien faire croire au président, en déplacement chaque semaine, qu’on fait autre chose que des oppositions sur moitié de terrain les mardis et jeudis. Et son "dimanche prochain Fifi je le laisse à la sieste" est tout aussi mensonger, puisque le garçon peut se trouer dix fois par rencontre que son passé d’ancien combattant en D2 lui confère le statut d’élément indéboulonnable. Là où ce bon Lulu est un indicateur fiable, c’est sur son cri. Il a beau être d’une mauvaise foi absolue en toute circonstance, quand on fait une connerie, il émet cet espèce de son rauque, mariage subtil de mugissement bovin et de boîte de vitesse qui craque. C’est le bruit de la sincérité chez Lulu, car il vient aussi saluer la joie du but. Et là, le Lulu, il vient de se faire plaisir durant trois longues secondes, fustigeant la rupture de sa muraille de Chine. Il va donc accompagner de la voix et du regard la suite des événements...

 

 

Option 1: la sortie ratée

Vous partez une demi-seconde trop tard, le temps de réaliser que Buda et Fifi se sont loupés. L’ouverture est splendide, le départ au ras des moustaches de l’autre nabot est imparable. Au départ, vous vous transformez en publicité Manpower géante, De Vinci n’aurait rien renié de votre gesticulation bras tendus et jambes écartées. Conscient du ridicule de la chose, vous décidez de tenter malgré tout d’aller récupérer le ballon, en comptant sur une motte de terre ou autre miracle qui fasse que vous soyez sur la gonfle avant l’autre. Peine perdue. Vous voilà giclant au sol pour rien, et votre bourreau de vous achever d’une splendide balle piquée. Vous avez même le temps de voir cette petite louche survoler votre corps inutilement étalé sur l’herbe et finir sa belle courbe oblique dans vos filets désertés. Hu-mi-lié. Vous avez tout faux, en n’effleurant ni le cuir, ni le onze, ils vous ont tous les deux soigneusement évité. La honte et les lazzis, eux, ne vous ratent pas.

 

 

Introspection zoologique en cours: buse, chèvre, méduse, blaireau, muge, tout le règne animal y passe, seul Kévin, qui n’y connaît rien au monde du vivant, vous propose d’envisager des relations intimes tarifées et sodomites. L’élégance faite homme. Ce qui est bien c’est que du coup Fifi et Buda sont passés à autre chose, en vous suggérant le passage rapide d’un test de QI. Vous ne dites trop rien, parce qu’au fond de vous l’évidence s’illumine: vous vous êtes totalement troué. Tandis que le buteur termine sa transe entouré des siens, sans manquer de vous toiser d’un oeil narquois, vos coéquipiers repartent engager le match, en vous tournant le dos, sans même un regard pour vous. Seul ce grand Mamadou vous envoie un petit geste, les deux poings serrés pour vous inciter à repartir. Quand il n’y a plus que les gentils qui pensent à vous, c’est que vraiment vous avez touché le fond.

 

Lulu a éructé deux fois: une fois pour les centraux, une deuxième fois pour votre sortie d’ectoplasme. Avec son bel accent narbonnais et sa pénurie habituelle de ponctuation ça donne à peu près "nonmébordelcépapocibmékeltanchasse! La semaine prochaine tu vires toi et ta caravane accrochée au fondement et tes gants en peau de chibre tu va me les oublier pour les quinze années à venir espèce de tonneau de Lézignan de mes deux!" Le tout envoyé en moins de dix secondes. Bon, première bonne nouvelle, vous êtes reconduit pour le déplacement à la préfecture pour le derby; quant à la deuxième, c’est qu’il regarde déjà de nouveau vers Fifi et Lulu en leur assénant un "eh les mecs quand on a rat crevé en guise de gardien derrière ses fesses on évite les plaisanteries du genre jouer le hors-jeu..." le tout finissant dans une litanie de reproches adressés à un Buda qui a quand même une belle tête de coupable. Reste à identifier ce que les barriques du nord-audois ont de spécifique, mais ça attendra un peu.

 

Et c’est ainsi que, enfoncé par chacun et oublié de tous, tout vous pousse à confirmer la théorie du gardien abandonné. Dans un élan de profonde mélancolie, vous vous souvenez de cette sémantique guerrière et morbide avec laquelle la presse évoque le sort des gardiens: "fusillé à bout portant", quelquefois "exécuté", les termes militaires sont sans équivoque sur le sort réservé à la caste. Pire, le gardien est souvent "trompé". Cocufié, donc. Comme si les déboires conjugaux avaient un rapport avec un défenseur central qui s’oublie. Il faudra vérifier le portable de Buda, quand-même.

 

 

Option 2: la sortie réussie

Vous attrapez donc le ballon, un petit mètre devant la torpille qui vous file dessus. Le ballon, pour un gardien, c’est l’immunité diplomatique. Vous pouvez conduire en plein Paname à 100 km/h avec deux kilos de cocaïne dans le coffre, "ranafout" comme dit Kévin, vous avez la plaque verte de l’ambassade, la république bananière que papa gouverne vous offre impunité et protection. Le cuir dans les mains du goal, c’est pareil. Une fois la balle saisie, vous entamez donc la figure imposée de tout gardien qui se respecte, le repli en position fœtale pour protéger l’objet de votre amour. Tout la subtilité de l’opération consiste à amorcer le mouvement de jambe vers le torse tout en emportant par la même occasion l’auteur de la percée avortée. L’idéal étant que la lame ainsi créée fauche l’attaquant au niveau des protège-tibias afin de le précipiter au sol. Ainsi châtié, l’attaquant saura que le territoire est déjà sous le contrôle d’un animal dominant et impitoyable et qu’il ne doit pas y remettre les crampons. Lulu vous salue d’un "t’es le meilleur, poulet" assez suspect, vous cherchez où se trouve le mensonge l’espace d’un instant. Puis il fait son p‘tit cri. Sauvé.

 

 

Bingo, à vos compétences d’homme providentiel viennent s’ajouter un nouvel item: celui de la moissonneuse-batteuse. Découpé net mais en toute légalité, le roquet traverse plusieurs phases: celle de la douleur honteusement simulée par de grandes convulsions (c’est vachement sensible un protège-tibia), celle de la révolte offusquée exprimée à grands renforts de moulinets une fois debout (ça se remet vachement vite un protège-tibia), puis celle du sprint effréné vers l’arbitre pour réclamer justice (c’est qu’il a vachement souffert mon protège-tibia). Rien n’y fait, les lois du jeu sont là pour vous, et le nain à beau hurler sa rage à la face du monde, le match continue. D’une relance propre vers Mamadou, qui lui même fera de la dentelle avec ses pieds avant d’expédier une merveille de ballon vers votre attaque, vous constatez l’étendue de votre splendeur, débout, fier comme Artaban. Vous êtes grand, beau, puissant, infranchissable, vous êtes immense, vous êtes un albatros.

 

 

Option 3: la sortie à la con, penalty inclus

Bon, et bien l’albatros s’est mué en poulet... C’est un raté, c’est vrai. Vous avez tout arraché: l’attaquant, le ballon, un coup de sifflet courroucé à l’arbitre et un autre grand cri rauque à Lulu. Grincheux a volé comme un perdrix poursuivie par un épagneul, et vient de finir sa course deux mètres plus loin en beuglant comme si vous l’aviez estropié. Vos deux mains n’ont en effet trouvé que ses chaussures, le ballon ayant été préalablement poussé cinquante centimètres plus loin par l’adversaire. Le saligaud. Et en plus le vice a payé. Et bien évidemment, désormais il est debout, bien sur pied, prêt à se faire justice lui-même quand il était plus proche de la demande MDPH que de la résurrection il y a trente secondes. Le voilà réjoui, sur le point de vous crucifier. Ah oui, le champ lexical biblique fait aussi partie des éléments de langages sympathiques utilisé à l’encontre des gardiens: crucifiés donc, mais aussi mystifiés, parfois ils vivent un calvaire… Ils sont les fils spirituels du Christ rédempteur, à croire la presse. Tant mieux quelque part, c’est l’heure du miracle. Car oui, un arrêt sur un péno, forcément, ça relève de l’irrationnel, de l’inexplicable, donc du religieux.

 

 

C’est agaçant quand on est gardien, un penalty, parce qu’à voir la réaction de tout le monde, c’est comme si le but était déjà marqué. Vous pourriez vous asseoir tranquillement au pied du poteau en attendant l’exécution du coup de pied de réparation que ça reviendrait au même. Et pourtant rien n’est perdu. Un arrêt et hop, la situation se retourne. La bévue de Buda et Fifi, oubliée. La sortie version Stanley Menzo, envolée. L’ascendant psychologique de la petite frappe sur la charnière et vous même, évaporée. Vous voilà héros. Dieu était occupé, visiblement.

 

Non seulement vous prenez un carton jaune, mais en plus l’autre crevure vous finit le boulot d’une lucarne, forcément opposée à votre bon de cabri aussi pathétique qu’inutile. Lulu refait votre arbre généalogique, Kévin ne dit trop rien parce qu’il est le plus grand pourvoyeur en fautes dans la surface de l’équipe, Buda boude et Fifi fuit. Une fois de plus, abandonné de tous, vous balancez d’un grand coup de pompe rageur le ballon dans le rond central face à une dizaine de dos méprisants. Même Mamadou vous ignore, c’est dire… La prochaine fois, tant qu’à faire, vous sortez en boulet de canon, vous fauchez tout le monde (la balle, l’avant-centre, les pâquerettes), penalty et rouge derrière. Au moins, ce n’est pas vous qui encaisserez le but. Gardien abandonné, certes, mais on a sa fierté...

 

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