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Nicolas P.

 

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Trente-cinq

Perdu d'avance

Même si plus grand-monde n'est dupe aujourd'hui, le bilan économique et humain des grandes compétitions est encore plus désastreux vu de l'intérieur. C'est ce que propose La Coupe est pleine, ouvrage collectif aux accents pamphlétaires.

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Ce n'est pas tant une “sorte d'omerta” qu'il s'agit de briser ici: les manifestations au Brésil comme la situation tragique des travailleurs népalais au Qatar ont été largement relayées dans les médias. Quiconque a suivi un peu attentivement l'actualité sportive de ces dernières années se souvient aussi de ces centaines de milliers de déplacés en Chine à l'approche des Jeux olympiques, ou des bilans désastreux de l'Euro portugais et des jeux d'Athènes. L'intérêt de l'ouvrage du CETIM (Centre Europe-Tiers Monde) n'est pas de dresser le catalogue de faits connus quoique révoltants, mais d'en offrir une présentation claire et de les inscrire dans la perspective plus large d'un monde néo-libéralisé.


  
 


Choc idéologique

Le premier des huit textes, signé Fabien Ollier, revient en quelque sorte à la source du problème: les "appareils hégémoniques gestionnaires du capital sportif" que sont la FIFA et le CIO, seuls gagnants, semble-t-il, de ces grand-messes dispendieuses. Il faut ici entendre ces institutions au sens large: c'est-à-dire accompagnées d'une longue traîne de sponsors et partenaires, toujours les mêmes et pas du genre PME locale, qui bénéficieront, entre autres privilèges, des "zones d'exclusion" que les instances internationales du sport imposent autour des stades (rayon de cinq-cents mètres en Afrique du Sud).


Rien ne sert d'empiler les chiffres attestant des coûts faramineux qu'entraîne l'organisation de ces manifestations pour les pays hôtes: il est généralement admis, aujourd'hui, qu'elles coûtent plus qu'elles ne rapportent. Le problème est qu'un tel événement agit aussi comme un "choc", à l'image d'une crise financière ou d'une catastrophe naturelle, qui permet de justifier des atteintes graves aux libertés et aux acquis sociaux, un urbanisme ségrégateur et sécuritaire, un creusement accéléré des inégalités, des dégâts écologiques. Le texte montre avec force chiffres et tableaux comment une minorité, constituée des instances sportives, des multinationales et de quelques patrons locaux du BTP, s'accapare la poule aux œufs d'or. En particulier dans les pays en développement, l'accueil de compétitions de cette envergure sert de tremplin au grand plongeon dans le capitalisme mondialisé.
 


Embarras démocratique

Les peuples ne sont guère consultés sur l'organisation de ces événements majeurs, ni sur les bouleversements qu'ils ne manquent pas d'occasionner. Il faut dire que les "festivités" telles que les imaginent la FIFA et le CIO s'accommodent assez mal du progrès démocratique. Ainsi, comme n'a pas craint de le dire Jérôme Valcke, secrétaire général de la première, "un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde. Quand on a un homme fort à la tête d'un État qui peut décider, comme pourra peut-être le faire Poutine en 2018, c'est plus facile pour nous, les organisateurs, qu'avec un pays comme l'Allemagne, où il faut négocier à plusieurs niveaux". Son patron Sepp Blatter estimait dernièrement que "le football est plus fort que l'insatisfaction des gens".


Pourtant, "les gens" sont les premiers à pâtir des contraintes écrasantes imposées par les règlements. Parmi les nombreux exemples relatés par les journalistes locaux qui ont participé au recueil, on retiendra celui de ces patients sud-africains relégués aux fonds de couloir de leur hôpital parce que la moitié des lits de celui-ci devaient rester vides le temps du Mondial. Le souci des pauvres et des travailleurs n'est certes pas la priorité première de la FIFA, dont la mascotte pour le Mondial sud-africain était fabriquée à Shanghai par des ouvriers payés trois dollars par jour.
 


Lois d'exception

Au fil du texte, la légalité semble elle aussi relever d'une gêne plus que d'une fin en soi. Les instances internationales du sport évoluent dans le cadre de juridictions spécifiques et leurs profits ne sont pas imposables. À Londres, elles agissent dans le cadre d'une "loi d'exception, à l'image des lois anti-terroristes", affirme Patrick Clastres. Pire, selon Patrick Bond, prenant exemple des concertations illégales des trusts du BTP pour surévaluer leurs ouvrages, la FIFA "perpétue" une "pure tradition de corruption et de connivence". L'illégalité, d'ailleurs, n'est jamais loin des stades: les violences entre supporters et le trafic de drogue sont souvent passés sous silence, de même que la traite de milliers de prostituées.


Au-delà du réquisitoire sans concession qu'il constitue, le mérite du CETIM est d'avoir cherché à comprendre les moyens de lutter contre le despotisme des institutions sportives. On mesure peut-être mal avec quel niveau de violence les contestations ont été, au mieux ignorées, au pire réprimées dans le sang. La contre-culture sud-africaine s'étant développée pendant le Mondial, la piste syndicale proposée par Eddie Cottle et Mauricio Rombaldi ou les grandes manifestations indiennes post Jeux du Commonwealth suscitent l'intérêt, et justifient peut-être à elles seules la lecture de La Coupe est pleine, qui parvient à montrer l'extrême cohérence d'un système nocif aux objectifs bien définis.


La Coupe est pleine – Les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs, (collectif, CETIM 2014).

 

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