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Propos recueillis par Jérôme Latta et Julien Momont

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La FIFA met du vent dans le voile

Pascal Garibian : « Nous n'avons pas à rougir du niveau des arbitres français »

Entretien – En poste depuis juillet, le Directeur technique de l'arbitrage doit restaurer l'image de l'arbitrage français, fragilisé par les luttes intestines et objet de critiques constantes. Il livre son sentiment sur la situation et les principes de sa politique.

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Dans la foulée de l'adoption de la réforme de l'arbitrage votée en juin dernier lors de l'assemblée générale de la FFF, Pascal Garibian a été nommé à la tête de la Direction technique de l'arbitrage (DTA). Il succédait ainsi à Marc Batta, dont le mandat a été marqué par de vives critiques sur la gouvernance de l'arbitrage français, agité par des conflits qui ont contribué à la fragilisation, dans les médias et l'opinion, des arbitres eux-mêmes.


Ancien arbitre international, rompu aux exigences de la communication après avoir exercé les fonctions de porte-parole de la Direction générale de la Police nationale, Pascal Garibian n'avait pas coupé les ponts avec sa corporation sportive puisqu'il a officié en tant qu'observateur des arbitres professionnels, mais aussi comme président de la Commission de discipline de la LFP. Techniquement et "politiquement", il présentait donc un profil assez idéal pour mener une restauration urgente, et faire face à des déconvenues comme la non-sélection d'arbitres français pour la prochaine Coupe du monde – sans parler des inévitables polémiques sur les décisions arbitrales.


Initialement sollicité pour commenter nos statistiques sur "l'interventionnisme" des arbitres, il nous a accordé un long entretien dans son bureau, au deuxième étage du siège de la Fédération. Moquette beige au sol, deux posters promotionnels et un dessin comme seuls ornements muraux. Des dossiers en pagaille. Médailles de la police, trophée de la LFP et quelques fleurs exposés dans un coin, au bord de la fenêtre. Sobre, presque austère. Comme pour souligner l'ascétisme de la cause de l'arbitrage.
 


 

Votre prise de fonction s'est déroulée dans un contexte assez critique pour les dirigeants de l'arbitrage. Quelles ont été vos priorités?
Ce que m'a demandé le président Noël Le Graët, dans le cadre de la réforme de l'arbitrage, qui a été adoptée à une large majorité lors de l'assemblée fédérale, c'est d'abord de pacifier, puisqu'il y avait des luttes de personnes, des luttes de clans qui s'étaient installées au fil des années. C'est ce à quoi je me suis attelé immédiatement, sur une ligne très simple: arrêtons de nous entredéchirer. Ayant toujours évité, par conviction, de me laisser entraîner dans ce genre de luttes, je crois que je bénéficiais de cette image de garçon assez intègre et indépendant. Parallèlement, nous avons mis en chantier des évolutions dans l'évaluation, la notation, le classement des arbitres.
 

Donc l'objectif prioritaire, c'est cette pacification et cette restauration de l'image de l'institution?
Ce qui compte aujourd'hui, c'est de redorer l'image, en général, de l'arbitre et de l'arbitrage. Il y a beaucoup de chantiers, mais la première des choses, c'était effectivement de pacifier l'arbitrage, et faire en sorte de mieux faire savoir qui sont les arbitres. L'arbitrage est souvent attaqué dans les médias. Je suis convaincu que les arbitres doivent s'exprimer et expliquer, de manière ordonnée et organisée.
 

Justement, le premier effet tangible de votre nomination semble avoir été l'autorisation, pour les arbitres, de communiquer à nouveau...
La priorité, c'est d'abord la communication entre les acteurs. La première chose que j'ai demandée aux arbitres, c'est d'avoir un esprit ouvert, qu'on leur reprochait, souvent à tort, quelques fois à raison, de ne pas avoir. Le climat pouvait être par moments délétère, incitant le groupe et sa direction à se renfermer. C'était un vrai cercle vicieux. Le respect, la protection de l'autorité de l'arbitre doivent être présents, omniprésents, c'est un socle incontournable. Mais les arbitres doivent aussi comprendre que, par moments, après le match, très rapidement, un coach, un capitaine voire un président ont le droit d'avoir une explication. Il ne s'agit pas de tomber dans la justification, mais simplement d'expliquer techniquement ce qui s'est passé. Après, cela n'empêchera pas la frustration en cas d'erreur.
 

S'exprimer auprès des acteurs est une chose, le faire auprès des médias en est une autre...
La médiatisation, c'est le deuxième temps. La vraie communication, c'est la communication sincère entre les acteurs. Lorsqu'il y a l'explication factuelle de ce qui s'est passé, et éventuellement bien sûr l'arbitre qui reconnaît qu'il s'est trompé, l'entraîneur ou le capitaine va mieux comprendre. Cela permet de limiter l'incompréhension, et assez souvent d'éviter le lynchage médiatique. Les arbitres ont besoin de sérénité pour bien arbitrer. Quand ils sont attaqués trop souvent, dévalorisés, ou quand on salit l'arbitrage, cela ne les aide pas à être sereins et à prendre les bonnes décisions dans la seconde qui leur est accordée. Cette sérénité, ils ne peuvent l'avoir qu'à partir du moment où ils travaillent dans un climat sain, pour se remettre en question match après match. C'est ce qu'on fait au quotidien: au-delà de l'observateur qui est présent pour former, évaluer et débriefer, tous les matches sont visionnés et séquencés pour identifier ce qui a été bien fait et surtout ce qui ne l'a pas été.
 


« Un arbitre qui prend une mauvaise décision, c'est comme un joueur qui manque un penalty important »


Mais avez-vous donné des consignes pour que les arbitres reviennent vers les médias? Sont-ils formés pour s'exprimer devant les caméras?
Effectivement, et Noël Le Graët m'a soutenu dans cette démarche, j'ai demandé aux arbitres d'être plus ouverts vis-à-vis des médias. Il est hors de question qu'un arbitre ou que le DTA répondent à des déclarations qui, au final, ne feraient qu'alimenter une polémique. En revanche, donner de l'information factuelle sur une erreur, la reconnaître, cela participe à une meilleure image et à une humanisation de l'arbitre. Un arbitre qui prend une mauvaise décision, non seulement cela lui coûte pour son classement, mais au-delà, c'est comme un joueur qui manque un penalty important. Côté formation, nous avons organisé une journée media training pour, dans un certain nombre de situations, exercer les arbitres à parler face à la caméra. Parce que la communication, cela peut aussi être dangereux.
 

Répondent-ils aux sollicitations après un match de leur seule initiative?
Je suis en veille en permanence. Ils doivent normalement me contacter, parce qu'il est important d'avoir un point de vue extérieur afin de déterminer si intervenir est opportun ou pas. Il ne s'agit pas d'une validation obligatoire, plus d'un soutien, d'un avis qu'ils peuvent solliciter. Je ne voudrais pas que cette volonté d'expliquer puisse se retourner contre un arbitre s'il se laisse entraîner dans des polémiques.
 

Vous parlez d'une démarche éducative pour expliquer comment les décisions sont prises. On constate souvent une méconnaissance des règles au sein des médias, notamment avec l'exemple des mains, du dernier défenseur, et de bien des idées fausses...
J'ai reçu des journalistes récemment, et nous avons abordé différents thèmes, par exemple pour rappeler qu'une main n'était pas une faute en soi, qu'elle n'était sanctionnable par la loi 12 qu'à partir du moment où elle était intentionnelle, complètement intentionnelle. Nous avons participé à l'émission Les Spécialistes, aussi avec la volonté d'expliquer. Pour les mains, il y a des outils d'aide à la décision, simples: est-ce que c'est le ballon qui va à la main, ou la main qui va au ballon? Est-ce que le ballon, s'il n'avait pas été touché par la main, aurait été arrêté par une autre partie du corps, ou le joueur cherche-t-il à augmenter la surface corporelle? Quelle est la distance entre le départ du ballon et le contact?
 

Mais ce que vous désignez-là, justement, ce sont des éléments d'interprétation. On a souvent constaté qu'il y avait une confusion entre les dix-sept lois du jeu et le corpus des recommandations qui s'y ajoutent. Est-ce qu'on n'a pas, de surcroît, ajouté à la confusion en donnant des consignes de début de saison?
Pas à ce début de saison-ci. Mais c'est vrai, il faut le reconnaître – et c'est peut-être le seul point sur lequel j'évoquerais le passé – l'ancienne équipe dirigeante, en voulant aider les arbitres et rechercher une uniformité de décision, avait effectivement proposé des outils qui avaient en définitive amené un peu de confusion. Par exemple, en disant que les joueurs, dans certains cas, anticipent le départ du ballon avec des gestes non naturels. On en était arrivé à ce qu'il y ait un peu trop de mains non intentionnelles sanctionnées. Aujourd'hui, en dehors des mains qu'un arbitre ne peut pas voir, il y a très peu d'erreurs.
 

Même si parfois, il est très difficile de trancher ?
Et c'est pour ça qu'il y a une ligne de conduite dans l'arbitrage: dans le doute, on s'abstient. Une main, notamment dans la surface, ce n'est pas anodin.
 


« Nous devons progresser sur la lecture du jeu »


On entend beaucoup de critiques sur l'arbitrage français. Comment s'explique l'absence d'arbitres français à la prochaine Coupe du monde, et est-ce l'indice d'un niveau défaillant?
Il faut être très clair : la non-qualification de Stéphane Lannoy n'est pas un échec de sa part. S'il n'avait pas eu cette blessure quelques mois après l'Euro, qui l'a fragilisé physiquement, la FIFA aurait été plus en confiance, même s'il n'a pas eu de souci particulier ces derniers mois. Il faut aussi tenir compte d'une sélection plus forte. On est passé de 36 trios il y a huit ans à 30 il y a quatre ans et 25 aujourd'hui, dont neuf européens. Stéphane Lannoy aurait peut-être été pris s'il y en avait eu un de plus... C'est aussi, à quarante-quatre ans, le plus âgé des 57. Bien sûr, on peut s'interroger sur l'absence d'autres arbitres français dans la top list. Ce n'est pas à moi de faire le bilan de l'équipe précédente, je fais des constats. Nous travaillons au présent, avec des signes encourageants: beaucoup de jeunes arrivent, nous avons de nouveaux arbitres internationaux dans les différentes catégories, un dixième arbitre central FIFA – soit autant que les Allemands, les Italiens ou les Espagnols.
 

Comment se présente la relève ?
Nous sommes dans une période de transition générationnelle, il est important que des arbitres en fin de carrière internationale ne disparaissent pas, ne serait-ce que parce que nous en avons besoin, et aussi parce que les plus jeunes, comme Benoît Bastien ou Benoît Millot, peuvent se former en tant qu'arbitres additionnels sur les très grandes compétitions. Il faut nous laisser un peu de temps. Le travail effectué au niveau amateur est également essentiel. La DTA, ce n'est pas que l'élite: il s'agit de décliner, en amont, une politique technique, de développer et détecter les profils athlétiques et de personnalité que nous souhaitons, pour ensuite peaufiner la technique. Il faut former les formateurs au niveau régional, avoir une ligne directrice très claire sur le type d'arbitres souhaité, dès dix-huit ou dix-neuf ans chez les jeunes arbitres de la Fédération (JAF), avec des capacités athlétiques, des têtes bien faites, de vraies personnalités.
 

Comment jugez-vous le niveau des arbitres français en général ?
Je considère qu'aujourd'hui, nous n'avons pas à rougir du niveau des arbitres français. Ce sont de vrais athlètes, qui profitent d'un vrai suivi, avec un préparateur physique, des techniques comme le GPS. Tous ceux qui arrivent dans l'élite aujourd'hui ont cette capacité à lire le jeu qui est essentielle. Dans un climat apaisé, avec une confiance retrouvée, on va pouvoir étudier tranquillement et objectivement les défauts.
 

Mais quels sont ces défauts ?
Nous devons progresser sur la lecture du jeu et l'approche tactique des équipes. C'est la raison pour laquelle j'ai demandé à la DTN de nous aider. Il s'agit d'avoir une vraie culture tactique, même si les arbitres, en particulier les plus jeunes, préparent déjà les matches à la manière des coaches qui étudient les équipes qu'ils vont affronter.
 

Vous parlez là des jeunes, cela signifie que les autres sont moins dans cette démarche?
Il y avait moins de culture tactique auparavant, et je me mets dans le lot de cette génération. On préparait les matches psychologiquement et physiquement – avec des moyens pas aussi développés aujourd'hui –, mais il y a dix ou douze ans, il n'y avait pas de formation tactique à proprement parler. Nous avons besoin de cette formation, avec les évolutions du football.
 


« Parfois, il y a des postures trop rigides »


On reproche souvent aux arbitres français leur manque de psychologie ou leur caractère trop autoritaire...
Généraliser est une erreur, de toute façon. Si nous étions, de manière générale, trop autoritaires, les chiffres du nombre d'interventions par match que vous avez exposés devraient nous faire figurer parmi les pays qui sanctionnent le plus disciplinairement. La formation des arbitres a toujours mis au centre la psychologie et la nécessité de faire la différence entre la lettre et l'esprit, même s'il reste beaucoup de marge à chacun pour imprimer un management personnel. Ce qui est très important aux yeux des joueurs et des entraîneurs, qui y sont très sensibles, c'est la cohérence technique et la justesse des décisions, le curseur des sanctions disciplinaires en relation avec le nombre de fautes commises et le comportement des joueurs. L'impression générale de rigidité tient probablement au fait que la profession s'était un peu renfermée sur elle-même. Parfois aussi, il y a des postures trop rigides. Nous travaillons pour les corriger.
 

Vous intervenez aussi sur les attitudes?
Bien sûr. Un joueur va beaucoup mieux accepter la décision si la sanction est exprimée avec respect. Donner un carton de manière agressive, c'est quelque part un excès d'autorité, qui peut être mal vécu. Mais il ne faut pas croire que c'est du mépris de la part de l'arbitre envers un joueur, cela révèle souvent un stress excessif. Tout cela passe par des gestes, mais il faut que la démarche soit sincère, parce que le joueur n'est pas dupe.
 

On a le sentiment que les contestations sont devenues encore plus systématiques ces dernières années...
Il y a un vrai travail à faire à ce sujet, même s'il ne faut pas noircir le tableau, et éviter de comparer des sports très différents. Un des thèmes majeurs de notre travail, c'est la protection de l'autorité de l'arbitre. C'est un tout. L'objectif de rapprocher tous les acteurs et de mieux faire connaître les arbitres vise aussi le soutien des coaches. Il est plus facile d'obtenir du respect si les entraîneurs disent aux joueurs d'arrêter de chercher des avertissements évitables. Depuis le début de cette saison, j'ai le sentiment que de vrais efforts ont été fournis, qu'un respect mutuel s'est établi. Mais il y a encore trop de contestations, notamment de la part, peut-être, d'équipes dans lesquelles des stars étrangères sont arrivées...
 

De quelle équipe parlez-vous ? (rires)
De plusieurs équipes (rires). C'est une chance, y compris pour les arbitres, d'avoir des joueurs d'un tel talent. Plus le niveau d'un championnat est élevé, mieux c'est pour les arbitres internationaux. Les arbitres doivent apprendre à gérer cette contestation. J'ai donné des instructions très fermes: dissuasion, prévention. Mais quand la ligne est franchie: sanction, quelle que soit la notoriété du joueur. C'est ce qui fait le crédit de l'arbitre et de l'arbitrage, aucun joueur ou club ne doit avoir de sentiment d'impunité. Et de notre côté, nous sanctionnons les arbitres s'ils n'adoptent pas un management respectueux des joueurs. Je veux être fort pour les défendre, mais fort aussi quand ils ne sont pas irréprochables. Le respect dû à tous les acteurs par les arbitres est un incontournable.
 

Comment entretenir les vocations, dans un contexte difficile pour l'arbitrage?
Notre objectif, à la DTA comme à la Fédération, c'est de mieux faire savoir qui sont les arbitres et quelles qualités ils doivent avoir. Quand on démarre dans l'arbitrage, on est passionné, on est forcément courageux et ce courage, on apprend à le développer en se confrontant à des situations difficiles, on apprend la responsabilité, la prise de décisions. Aujourd'hui, il y a de vraies structures pour les jeunes arbitres, de vraies filières de progression personnelle, mais aussi une volonté d'amener les joueurs à arbitrer, notamment au cours des entraînements et même dans le sport scolaire. Tout le monde ne peut pas être arbitre de Ligue 1, mais l'arbitrage est une école de la vie extraordinaire, qui apprend la gestion des conflits, le management, la prise de hauteur, l'autonomie. Tout cela sert dans la vie étudiante, professionnelle, personnelle. Nous devons arriver à faire comprendre, en particulier aux jeunes, ce que l'arbitrage peut apporter.
  

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Les règles et l'arbitrage


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