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Arnaud Galinat

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Huit mois

Oskar Rohr, le Bomber oublié

Dans les années 30, il a offert son premier titre au Bayern Munich avant de devenir le premier footballeur pro allemand et l’un des buteurs les plus efficaces de la D1 française. Pourtant, l'histoire d'Oskar Rohr tend à s’oublier.

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Juin 1932, stade de Nuremberg. En finale du championnat, le Bayern Munich défie l’Eintracht Francfort. Après trente-cinq minutes de jeu, les Francfortois concèdent un penalty et c’est un jeune attaquant bavarois de vingt ans qui prend la balle et s’élance. Il frappe fort, raclant la pelouse au niveau du point blanc où se tenait le ballon. Un nuage de craie se forme alors autour de lui, tandis que le cuir se loge au fond des filets. Victorieux 2-0, les Munichois gagnent là leur premier titre national. Et Oskar Rohr se fait un nom.

 

 

Une photo devenue célèbre outre-Rhin immortalise le moment, inspirant même un tableau. "Que j’ai prêté au Bayern, et qui est au musée de l’Allianz Arena", sourit Gernot Rohr. Il est le petit-neveu d’Oskar – dit "Ossi" – et probablement son plus grand admirateur. "Il a vécu une vie riche en aventures, mais une carrière gâchée par la guerre et la politique", souffle-t-il.

 

 

« Der Bomber » avant l’heure

Qu’aurait-elle été, en effet, si l’avant-centre avait poursuivi sur son rythme effréné de 0,87 but par match, qu’il a connu à Strasbourg (1934-1939)? Avec 118 réalisations en 136 matches de championnat, il reste le buteur le plus prolifique du club alsacien et l’attaquant au ratio de but par match le plus élevé en Ligue 1 derrière Zlatan Ibrahimovic (PSG, 0,93), à égalité avec Josip Skoblar (OM). Il était ainsi "Der Bomber" (le bombardier) avant l’heure.

 

Probablement "le meilleur avant-centre de son époque", lâche, sans sourciller, Gernot Rohr. Et le petit-neveu, qui a joué avec Gerd Müller au Bayern, de comparer: "Les deux étaient assez trapus, pas très grands, mais des machines à frapper! Ils étaient aussi très bons dans les petits périmètres, avec une bonne protection de balle."

 

L’ancien joueur des Girondins de Bordeaux partage avec un plaisir non-dissimulé l’histoire de son grand-oncle. Pour qu’elle ne s’oublie pas. Car Ossi a beau avoir sa place dans le musée de la Fédération allemande, "seuls les anciens ont son nom dans la tête", admet Hartwig Hasselbruch, reporter pour Kicker, magazine allemand traitant essentiellement du football. Les différents champions du monde, à commencer par ceux de 1954, ont pris toute la lumière. Et puis il y a eu ces "troubles", dixit Gernot Rohr. La politique, d’abord. La guerre, ensuite.

 

 

Coincé entre deux lignes

En Allemagne, l’amateurisme règne encore dans le football (la Bundesliga naît en 1963). Alors, ces contrées qui connaissent un début de professionnalisme font office d’Eldorado pour le jeune Ossi. "Il n’a jamais fait de politique, souffle l’actuel sélectionneur du Nigeria. Lui ne pensait qu’à jouer au foot, à gagner sa vie avec." Strasbourg lui donne cette occasion, faisant de lui le premier footballeur allemand professionnel. "Ce départ du sol natal laissa en Allemagne une double vision, expose Didier Chauvet, auteur de Histoire du football allemand, 1888-2015. La compréhension des opposants à Hitler et la colère, même parfois le rejet, des autres."

 

Malgré un début prometteur avec la sélection (cinq buts en quatre matches, dont deux face à la France), il ne sera donc jamais rappelé. Surtout, le professionnalisme est alors perçu comme "une maladie juive" par le régime nazi. Le voilà donc considéré "comme un traître à la patrie", relate Gernot Rohr.

 

 

L’invasion de la France par les troupes d’Hitler n'arrange rien. Et là, les versions divergent. Pour son petit-neveu, il se serait réfugié en zone libre, à Sète, pendant trois ans, avant d’être capturé par la Gestapo et envoyé sur le front de l’Est. Selon le Mannheimer Zeitung, en revanche, il aurait été placé dans un camp par les Français pendant deux ans et demi, puis transféré aux Allemands en 1942, pour qui il aurait bien combattu l’Union Soviétique.

 

Pour d’autres encore, il aurait choisi de lutter dans la Légion étrangère, voire aurait demandé la nationalité française. "Il ne s’est jamais épanché là-dessus, cède Gernot Rohr, qui ne résiste pas à une dernière anecdote. Sur le front, un tir l’a blessé en lui frôlant la cuisse. L’avion devant rapatrier les blessés était plein mais le pilote, un supporteur du Bayern, l’a reconnu et l’a fait monter."

 

À la fin de la guerre, Oskar Rohr rentre en Allemagne, joue pour quelques clubs. Mais ses plus belles années sont passées, et la possibilité de marquer le football germanique également. "Sa trace s’efface peu à peu car il n’a pas laissé suffisamment de souvenirs sportifs forts en Allemagne pour être une légende", conclut Didier Chauvet. Mais tant qu’il y aura des Rohr…

 

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