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Julien Momont

 

Journaliste SFR Sport. Membre encarté des Dé-Managers


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Revue de stress #25

La fissure Canal

Sanctionner sur la base d’images avant d’en critiquer la diffusion: la LFP n’est pas à une incohérence près. Mais la Ligue renie aussi à Canal+ le statut de média indépendant dans son traitement de la Ligue 1. Le début d'une rupture?

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"Laurent? Bonsoir, sur votre droite, un peu plus haut. Simon Dutin, pour iTélé et Canal+..." Légère hésitation. Dans la salle de presse du Stade de France, tous les regards sont braqués sur Laurent Blanc, en quête d'une réaction. Le journaliste du groupe Canal ne pourra pas poser sa question. Il a peut-être obtenu la non-réponse qu'il était venue chercher en se présentant de la sorte au préalable, chose qu'aucun de ses confrères n'a faite.

 

 

 

 

Voilà à quoi en sont donc réduits le Paris Saint-Germain et l'Olympique de Marseille, les deux locomotives de la Ligue 1: à jouer au chat et à la souris avec Canal+ jusqu'à la fin de la saison. Dans leur entreprise infantile, ils ont le soutien de la schizophrénique Ligue de football professionnel, qui s'est pourtant basée sur les images diffusées pour sanctionner Zlatan Ibrahimovic (quatre matches) et Dimitri Payet (deux matches). L'instance a envoyé un rappel à l'ordre au diffuseur, l'accusant de ne pas respecter son engagement contractuel de "ne pas ne pas promouvoir des scènes contraires à l’image du football (attitudes inappropriées des acteurs ou des spectateurs)" et "donner une image positive du football en mettant l'accent sur les beaux gestes et le beau jeu", ainsi que “ne pas dévaloriser l’image de la Ligue 1, des clubs, de la LFP et du football professionnels”.

 

 

Pas vu, pas pris ?

Précisons-le d'emblée: on peut comprendre la logique des deux clubs, même si l'on ne souscrit pas à leur sentiment de persécution. Ils sont les plus exposés, les plus épiés et risquent de pâtir de cette surmédiatisation par rapport aux autres. La diffusion des images captées en coulisses relève en outre de choix éditoriaux, forcément subjectifs. On n'a certainement pas connaissance de tous les dérapages d'après-match, et tous ne sont pas montés par la suite comme des affaires d'État. "Je tiens à dire qu’on n’utilise pas toutes nos images et tous nos sonsaffirmait ainsi fin mars Karim Nedjari, directeur de l’information à la rédaction sports de Canal. Avec tous les micros et les caméras qu’on a, on ne pourrait faire que cela, diffuser des insultes… Mais notre rôle, cela reste de faire des émissions de football."

 

On notera que dans les cas Ibrahimovic et Payet, il ne s'agit pas d'images volées ou de caméras cachées: le Parisien et le Marseillais ne pouvaient ignorer la présence des objectifs là où ils se trouvaient. Jean-Michel Aulas, le président de l’OL, opposé à la stratégie du PSG, de l’OM et de la Ligue, a d’ailleurs glissé qu’il était “plus facile de ne pas insulter que de ne pas filmer”. On ajoutera également que la plupart des caméras présentes pour la couverture des rencontres de Ligue 1 ne sont pas celles des chaînes, mais celles de la LFP elle-même, qui produit ses propres images et les met ensuite à disposition des diffuseurs. Ces derniers n'en sont donc pas propriétaires. Les clubs peuvent ainsi, dès le lundi suivant la journée de championnat, vendre elles-mêmes les droits de leurs matches à domicile à d'autres chaînes. Canal+ mobilise cependant ses propres caméras sur les grosses rencontres, notamment pour alimenter l'émission J+1.

 

Cette dernière est particulièrement ciblée, car elle fait précisément de ces séquences en coulisse le coeur de son traitement. Dans leur souci de verrouiller au maximum leur image, le PSG, l'OM et leurs joueurs voient d'un mauvais oeil cette intrusion dans une sphère qu'ils souhaiteraient garder privée. L'équation est simple: pas vu, pas pris. Pas de caméra, pas de crime. Derrière le Paris Saint-Germain plane par ailleurs l'ombre du grand rival de Canal+, beIN Sports. Mais le directeur de la rédaction de la chaîne, Florent Houzot, avait expliqué que c’était le rôle des diffuseurs "de mettre le téléspectateur en immersion, dans les couloirs, près du banc, etc. Même s’il y a des limites car un diffuseur ne pose pas des caméras et des micros où il veut, il y a un cahier des charges à respecter."

 

 

 

 

Les médias des clubs, seule fenêtre d’accès ?

Plaçons-nous ainsi un instant dans la peau d'un diffuseur qui dépensera 540 millions d'euros par an sur la période 2016-2020 pour retransmettre les rencontres de Ligue 1, et qui doit trouver des moyens de vendre au mieux un produit généralement peu reluisant sur le terrain [1]. C'est un peu l'idée de J+1: prendre de la distance avec le terrain, traiter de la L1 avec humour, car après tout, ce n'est que du foot. Les séquences qui y sont généralement diffusées humanisent les joueurs et valorisent bien plus la Ligue 1 que la soupe habituelle débitée en conférence de presse par des robots formatés devant des panneaux de sponsors. Sauf peut-être quand on y voit le président de la LFP s'excuser comme un petit garçon devant le président du PSG.

 

Ceux qui échappent à cette logique et restent naturels devant les micros sont devenus tellement rares qu'on en est venu, ici même, à leur décerner un trophée. Pour les autres, c'est dans les coulisses qu'ils redeviennent hommes, avec leurs défauts, leurs erreurs, mais surtout leurs qualités. Les clubs et la Ligue se trompent lorsqu'ils pensent qu'il est dans leur intérêt de vendre un produit lisse. Ce sont ses aspérités qui font son charme et son authenticité. Accepter ce constat implique de tolérer l'existence de réactions à chaud, ces propos que le footballeur ne saurait pas contrôler sous le coup de la colère. Il est impossible d'exiger des footballeurs une exemplarité que l'on ne s'impose pas à nous-mêmes (même s'il n'est pas acceptable qu'il soit si naturel pour certains d'insulter les arbitres). On doute d'ailleurs que la sortie d'Ibrahimovic, qui a fait parler de la Ligue 1 partout dans le monde, ait réellement nui à l'image du championnat, comme le prétend la LFP.

 

En élargissant, ce boycott s'inscrit dans la lignée de la généralisation des huis-clos et de l'accessibilité décroissante des joueurs hors du cadre strict de la communication organisée (conférences de presse, opérations marketing...). L’obligation de passer en zone mixte tourne parfois à la farce, même si dans certains clubs, comme à Paris justement, les joueurs ont ordre de s’arrêter. Les clubs veulent garder la main sur l'intégralité du traitement médiatique qui les concerne. De plus en plus, les médias des clubs (OLTV, OMTV…) deviennent les seules fenêtres d'accès à la vie en interne, et il n'est d’ailleurs pas inhabituel que les chaînes leur achètent des séquences, faute de pouvoir les tourner eux-mêmes. À Lille, après les matches – et c’est sans doute pareil dans d’autres clubs –, certains joueurs s’échappent par une porte dérobée ou passent sans s’arrêter devant la presse après avoir répondu, à part, aux questions de la chaîne LOSC TV, qui alimente le site officiel. Laissant de fait les médias “traditionnels” sur le carreau, au profit d’organes de communication du club, forcément plus bienveillants et bien moins indépendants.

 

À travers son injonction, c’est un peu ce que la Ligue voudrait faire de Canal+: un organe de pub plutôt qu’un média à part entière. On attend maintenant la riposte...

 

[1] On ne juge évidemment pas exclusivement la qualité d'un spectacle en fonction du nombre de buts marqués, mais la Ligue 1 reste bien à la traîne des dix championnats européens les mieux classés à l’indice UEFA, tout comme dans le nombre de tirs par match. De quoi illustrer une rigidité et un manque d'audace beaucoup trop répandus et qui ne relèvent pas du cliché. 

 

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