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Rémi Belot

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« Olive et Tom était très mal dessiné »

Des bulles au ballon, ou l’inverse: rencontre avec Bastien Vivès, auteur de BD et amateur de football joyeusement dilettante.

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La dernière fois que Bastien Vivès – auteur de deux couvertures du magazine – a croisé la route des Cahiers du football, c’était en 2007. À l’époque, le site fête ses dix ans. Et organise pour l’occasion une exposition d’œuvres avec le collectif Waba, dont Bastien est l’un des membres actifs: "J’avais fait des dessins de vieux joueurs, genre Van Basten, aux crayons de couleur" se souvient-il. "Je les ai d’ailleurs toujours, ils doivent traîner dans un coin quelque part." Il a alors vingt-trois ans, et vient juste de publier Elle(s) et Poungi la racaille. Mais la première véritable consécration professionnelle intervient un peu plus d’un an après: en janvier 2009, le Festival de la BD d’Angoulême lui décerne le prix Révélation pour l’album Le goût du chlore. Depuis, l’auteur a pas mal usé ses crayons et pinceaux. Une sorte de box to box de la BD, couvrant l’ensemble du spectre de son art, de l’œuvre intimiste au porno soft, en passant par le jeu vidéo ou le dessin animé. Et le foot, dans tout ça?

 

* * *

 

Tu as beaucoup produit, malgré ton jeune âge, mais tu n’as jamais vraiment parlé de foot. Le sujet ne t’inspire pas plus que ça, d’un point artistique?
Non effectivement. Mais d’un point de vue général, il n’y a pas beaucoup d’œuvres sur le foot intéressantes au niveau artistique, même en dehors de la BD. Je trouve cela extrêmement compliqué du point de vue de la mise en scène. D’abord, les poses dans le foot ne sont pas très jolies, contrairement à celles du basket par exemple: les joueurs en train de courir, c’est rarement élégant. Et puis c’est compliqué de mettre en scène de grands espaces. On m’a proposé d’aller vers des aspects plus politiques, des enquêtes mais je trouve que la BD ne s’y prête pas vraiment…

 

Photo Myrabella.

  

Pourtant ça se fait: il y a beaucoup de reportages en BD désormais…
Oui, mais c’est beaucoup plus intéressant du point de vue journalistique ou documentaire que d’un point de vue artistique, selon moi. Par exemple la récente enquête sur la FIFA diffusée par Arte, en BD ça n’aurait pas été adaptable en l’état: ça ne marche pas très bien s’il s’agit simplement de recopier de la photo.

 

Le sport fait malgré tout partie du cadre de tes histoires: tu as déjà parlé de natation ("le Goût du chlore"), de danse ("Polina") ou de boxe ("Lastman")…
Oui, c’est vrai. Et même, il m’arrive de mettre un peu de foot dans certaines scènes. Mais pas plus que ça. Finalement, même dans le cinéma, il y a très peu de choses à garder. Pour moi, à la limite, le truc le plus intéressant, c’est Didier d’Alain Chabat. Je pense qu’il y a des grands films quand il y a des grands duels: ça crée une dramaturgie. Même si ce n’est pas vraiment du sport, on peut penser à la Diagonale du fou (un film sur un jeune champion d’échecs) qui est grandiose.

 

On ne peut pas parler de foot quand on fait de la BD, alors?
Si, mais je trouve que les gags humoristiques se prêtent mieux au traitement du football. C’est ce que j’ai fait pour Le Monde par exemple, lors de l’Euro: ça s’appelait Muscle ton jeu, je faisais un strip par jour. J’en ai fait douze, avec un dessin fixe sur un personnage, et un dialogue avec une scène marrante à chaque fois.

 

C’est ce qui explique, selon toi, qu’il y ait énormément de production pour les enfants, mais assez peu pour adultes? Il y a eu récemment "Un maillot pour l’Algérie", avant ça "Ceux qui t’aiment" de Davodeau… Et puis "Hors-jeu", de Bilal et Cauvin. Tu les as lues?
Je ne connais pas bien. En fait je ne suis pas client en tant que lecteur, même si l’histoire est intéressante. Ce n’est pas ce vers quoi je vais naturellement.

 

Quand on est comme toi dessinateur et fan de foot, j’imagine qu’on a quand même commencé par kiffer Olive et Tom?
En fait, à la base, je n’étais même pas fan de manga. Olive et Tom, je l’ai découvert après-coup, mais je n’étais pas assidu. Je ne regardais pas les dessins animés japonais quand j’étais gamin: je trouvais ça très mal dessiné. C’est après coup que je l’ai découvert en faisant de l’animation. J’ai plus maté Hurricane, un dessin animé américain qui parlait de foot. Remarque, c’était aussi très mal dessiné en fait! (rires)

 

 

« Je serais capable de devenir supporter de Nancy juste par empathie! »

 

Comment est née ta passion pour le foot?
Dans ma famille, à part mon grand-père, on ne suivait pas le foot. Je ne sais pas pourquoi ça m’a attiré. Peut-être parce que mon cousin le suivait assidument? J’aimais bien Patrice Loko, sans doute parce que le premier match que j’ai vu était un match de Nantes, au milieu des années 90. Mais bizarrement, j’ai totalement arrêté de regarder le foot après le Mondial en 1998. On avait gagné la finale 3-0, j’ai éteint la télé et je me suis dit: c’est bon on a gagné. J’avais quatorze ans et j’avais l’impression que ça n’avait plus aucun intérêt.

 

Tu étais comme Thierry Roland, en fait, qui avait déclaré à la fin du match qu’on pouvait "mourir tranquille"?
Exactement! Du coup j’ai complètement raté l’Euro 2000. C’est seulement après, à mon entrée à Penninghen [1] en 2001 que je m’y suis remis, en tombant sur deux potes qui étaient des fans de l’OM. À l’époque j’aimais bien les chambrer en leur disant que c’était un club de merde – ce qui était d’ailleurs vraiment le cas. Je soutenais Paris pour les faire chier. Et au final, j’ai fini par suivre tous les matches avec eux, et je me suis rendu compte que ça me faisait plaisir de pouvoir m’enflammer sur un but avec eux. Du coup, j’ai commencé à m’attacher à certains joueurs marseillais que je trouvais vraiment cools, genre Taiwo, Ribéry, Pagis… des mecs comme ça. Mais demain, si j’ai un pote nancéien et que je regarde tous les matches de Nancy, je pense que je suis capable de devenir supporter de Nancy juste par empathie! Je crois que c’est pour ça que mes potes m’appellent "Le Footix" en fait!

 

Tu vas au stade?
Si j’y vais c’est toujours avec quelqu’un. Je ne mate jamais un match tout seul: très vite, je vais me mettre à dessiner. Pour moi, un match, c’est avec des potes. La première fois que je suis allé au stade c’était un PSG-Strasbourg avec deux buts de Pascal Nouma [2]. Ce que je trouvais fou, comme toutes les personnes qui vont au stade la première fois j’imagine, c’était les proportions, le bruit, la dimension humaine… Voir les joueurs autrement que des points sur une télé.

 


Le Goût du chlore. 

 

Plus récemment, tu as commencé à participer à un projet de podcast sur le foot, "Passements de jambes": comment tu t’es retrouvé là-dedans?
On l’a lancé avec une bande de potes qu’on avait depuis super longtemps, avec lesquels le foot a toujours été fédérateur. Ce que j’aime, c’est l’énergie qu’on a à parler de ça. Je suis beaucoup moins calé que les autres, mais c’est ce qui fait l’intérêt du casting. Je dis parfois des conneries plus grosses que moi, ça peut être rigolo. C’est le concept d’une discussion de foot au comptoir. Les soixante millions de sélectionneurs…

 

C’est un exercice étonnant: c’est un média de son, alors que tu un artiste de l’image…
Oui, et c’est d’autant plus vrai que je n’ai vraiment pas une voix de radio, mais plutôt d’ado pré-pubère en train de muer.

 

Vous avez aussi lancé le concept d’un quiz foot, la "La Ligue des questions", que Passements de jambe organise chaque mois dans un bar parisien.
On avait un pote, Lucas Moulox, qui faisait des quiz de culture générale pour le pub Le Bombardier, à Paris. On lui a demandé de nous en faire un sur le foot. La première édition a été un énorme succès, il y avait trop de monde par rapport à la place dont on disposait. Mais c’est chouette, le niveau est assez élevé dans les questions, aucune équipe ne fait de sans-faute. Même pour un gros connaisseur de foot, il faut se prendre un peu la tête. C’est ce que j’adore dans le foot, toute la culture qui l’entoure: il y a des pays qu’on ne connaît que par ce sport, par exemple. Les gens qui s’y connaissent à mort dans leur domaine, ça me fascine totalement. Si certains avaient la même énergie pour le foot que pour l’Histoire de France, on aurait des types capables de dire comment était habillé Louis XVI pour telle ou telle cérémonie. C’est complètement fou.

 

Tu es l’un des rares dessinateurs qui aiment le foot, non?
Oui, clairement. Il y a Bouzard bien sûr, ou un mec comme Tronchet. Et à une époque, il y avait des matches de foot organisés entre auteurs au festival d’Angoulême. Mais par exemple, je me souviens d’une fois où j’étais au festival de Bastia: c’est un événement un peu indé, il y avait plein de gens de la BD assez calés, et des jeunes underground. On attendait pour prendre l’avion, et il y avait Aimé Jacquet à l’aéroport. J’étais tout excité j’hallucinais, sauf que personne ne le connaissait. Non mais c’est grave de ne pas savoir, il a gagné la Coupe du monde quand même! Merde, c’est de la culture! (rires)

 

 

«C’est vulgaire, il y a des nichons, ça fume… »

 

Parle-nous un peu de tes projets du moment: cet automne est sortie la série animée Lastman sur France 4. Raconte-nous la genèse de ce projet…
Au début on n’y croyait pas trop: on nous avait dit que France 4 pouvait être intéressé, mais ça nous semblait impossible. Le feuilleton n’existe pas en animé, c’est destiné à un public d’ados-adultes: c’est vulgaire, il y a des nichons, ça fume… On nous a mis en contact avec Jérémy Périn (réalisateur de séries TV et de clips), c’est le seul mec qui pouvait faire ça. Notre producteur nous a dit qu’il était chaud et que France Télé cherchait quelque chose comme ça. C’est passé, je pense, sur un malentendu!

 

Comment es-tu intervenu dans le projet?
Je suis intervenu au début du projet avec Jérémy Périn, je voulais juste qu’ils fassent autre chose qu’une simple adaptation de la BD. Plutôt un prequel, dix ans avant, la jeunesse du héros de Lastman. Et on s’est retrouvé là-dessus. Ceux qui ont lu la BD retrouveront plein de clins d’œil. C’est incroyable, tout le monde était à fond sur le projet. Quand on a lancé l’appel pour recruter des story-boarders, les mecs se sont battus pour travailler là-dessus: on a eu soixante candidatures. Ils ont lâché les Lapins Crétins pour venir sur Lastman. Ils nous disaient: "C’est pour faire ça qu’on s’est mis à faire de l’animation, on regardait des dessins animés japonais quand on était gamins " Il y a même des mecs qui sont resté jusqu’à la fin juste pour le plaisir de participer au projet, alors qu’il n’y avait plus d’argent pour les payer. Au final, Lastman sera peut-être le seul exemple de dessin animé pour adultes de cette ampleur, vu que la grille n’existe plus sur France Télé.

 

Le retour est positif?
Le succès critique est là. Pour l’audience, on fait le double de ce qui se fait d’habitude sur cette case.

 

Il y a aussi eu un jeu vidéo adapté de la BD…
Je suis plus intervenu que sur l’animé, je travaillais en même temps que sur le manga. On voulait faire un petit truc en indé, et au final c’est devenu un jeu de baston en 3D qui nous a pris quatre ans. C’était énorme. Maintenant il faut finir la BD: c’est éprouvant, je ne suis jamais resté aussi longtemps sur un projet. Les mêmes histoires, les mêmes personnages... Je ne sais pas comment font les mangakas qui bossent sur Naruto pour tenir soixante-dix tomes. C’est un truc à devenir fou.

 

C’est bizarre d’être parti sur du manga, parce qu’à la base, ton style est plus épuré…
Je ne suis pas calé sur un style en particulier, j’aime bien changer. On a toujours dans l’idée qu’en BD, un auteur est calé sur un style, un personnage comme Lucky Luke que tu es censé dessiner toute ta vie. C’est une question qu’on me pose souvent: "Tu as un héros?" Ben non. Je ne m’arrête pas à une technique, je m’adapte à celle qui est la meilleure pour l’histoire que je raconte. Au moment de la sortie de Polina, qui est une histoire intimiste, j’avais aussi sorti Les Melons de la colère, qui est une BD porno. Ils ont été publiés à deux mois d’écart, les libraires étaient obligés de le préciser aux gens qui achetaient les deux albums en même temps! (rires) J’avais beaucoup travaillé seul avant, j’avais envie de travailler en équipe avec des potes, être dans une autre énergie. Ce sont des cycles.

 

Quels sont tes projets pour la suite?
Outre la fin de la BD Lastman – il reste trois volumes –, j’ai travaillé cet été sur une BD de 200 pages, en solo cette fois, qui devrait sortir en mai. Je suis assez content, je renoue un peu avec mes histoires d’avant, plus minimalistes: de l’amour adolescent, un petit peu de cul. Se détendre quoi.

 

 

[1] École supérieure d’arts graphiques à Paris.
[2] Malgré des recherches intenses, notre service des archives n’a pas été capable de retrouver trace d’une telle rencontre. Qui devait plutôt être celle-ci.

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