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Kevin Quigagne

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Old couture

Teenage Kicks – Pour écrire la (pré-)histoire du maillot de foot, il faut remonter aux origines anglaises: retraçons l'aventure des premiers Jerseys.

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Cet article est une production Teenage Kicks.

 

Le consensus est unanime : le pire maillot de football jamais créé est le Rodeo Fringe. Instantanément identifiable à ses immondes franges en cuir, il fut porté par les éphémères Colorado Caribous en 1978 (club de NASL formé et déformé cette même saison). In-dé-trô-na-ble. Censé évoquer l’esprit conquérant des pionniers de la conquête de l’Ouest, il fait davantage penser à une tenue que porteraient les coquines du Bunny Rabbit Ranch d’un bled paumé du Nevada. La photo d’équipe est impressionnante.

 

 

Néanmoins, ne nous gaussons pas trop. Des horreurs, le football anglais en produisit aussi des wagons, surtout dans les années 90, la décennie de tous les massacres. Au cours de cette longue série qui promet d’être fertile, nous présenterons et analyserons des dizaines de spécimens tous plus affligeants les uns que les autres. Mais avant de plonger dans le Hall of Shame du maillot anglais, un peu de culture, c’est douloureux mais nécessaire. Première partie : historique du maillot anglais de la période amateur jusqu'aux années 20.

 


La période amateur

Avant le professionnalisme (officialisé par la Football Association en 1885), le cas du maillot est simple. Soit le club est affilié à une université ou école privée, et il arbore alors fièrement les couleurs de l’établissement huppé; soit c’est un pur produit de la classe ouvrière et les joueurs portent ce qui leur tombe sous la main ou ce qu’un commerçant généreux veut bien donner. Immanquablement, cette dernière approche se traduit par une absence d’harmonisation des couleurs, tailles, matériaux… Souvent, on ne se reconnaît entre coéquipiers que grâce à la couleur de la casquette portée sur le crâne! (le jeu de tête n’existait pas). On joue tout habillé (pantalons longs) afin d’éviter les blessures, les soins étant problématiques.

 

En 1879, Bukta, le premier fabricant de maillots, voit le jour à Manchester, ancienne place forte du textile anglais. Cette société va s’attacher à harmoniser la gamme des tenues. En effet, l’ère pré-professionnelle, dominée par les toffs (la bourgeoisie), s’est caractérisée par un foisonnement de couleurs et de styles (les établissements scolaires, aisés, aiment se montrer). Cette galerie des Eminent Victorians vaut le coup d’œil (notez le maillot de Hackney Black Rovers, avec tête de mort et ossements !).

 

 

 

 

Les débuts du professionnalisme

Contrairement aux écoles privées qui ont grandement contribué au développement du football et influencé les clubs amateurs (voir ici) les premiers clubs professionnels sont démunis. Économies obligent, les maillots ne peuvent plus faire dans la fantaisie. Ils seront soit unis (plain), à rayures (striped) ou à bandes (hooped).
Peu à peu, les styles se diversifient et certains maillots comportent deux ou quatre sections bien distinctes (halved et quartered), tel celui de Newton Heath, l’ancêtre de Manchester United (vert et jaune). Aujourd’hui, le seul survivant du style halved est Blackburn Rovers. Les Pirates de Bristol Rovers (D3) étant eux les dignes et uniques représentants du quartered.

 

La grande majorité des clubs porte donc des couleurs primaires, unies ou dans des tons bicolores contrastés, sans signe distinctif. Le choix des couleurs s’est souvent imposé de lui-même. Si le voisin porte du bleu, on choisit le rouge. Certains clubs optent pour les couleurs dominantes du blason de la ville ou région. L’éclairage n’étant encore qu’un doux rêve d’utopiste (il faudra attendre les Fifties pour que la lumière soit) et les affluences croissant rapidement, il s’agit surtout pour les clubs de bien faire ressortir les couleurs pour le "confort" des spectateurs. Ces derniers assistent en effet aux matches dans des conditions difficiles… et parfois assez obscures!

 

 


1890, les premières évolutions majeures

En septembre 1890, à la suite d'un malheureux clash de couleurs lors d’un Wolves–Sunderland (les deux équipes sont en rouge et blanc!), il est décidé en 1891 que les clubs hôtes devront prévoir une deuxième tenue (règle qui prévaudra jusqu’en 1921). Le blanc s’impose naturellement comme change shirt car tout le monde possède chez lui un vêtement blanc et cette couleur n’est celle d’aucun club de la Football League (alors une seule division de douze clubs).

 

La saison suivante (1891-1892), la deuxième division est formée et le football anglais continue à s’organiser. Les clubs ont désormais l’obligation de faire enregistrer leurs couleurs auprès de la Football League, nouvellement créée (1888). La difficulté technique d’harmoniser les couleurs (la qualité des produits de teinture est très variable) signifie que jusque dans les années 1910, un maillot inscrit comme rouge auprès des instances peut varier en pratique du clair au bordeaux. Arsenal par exemple, théoriquement rouge "neutre", évolue souvent dans des tons très foncés (les Gunners exhumeront d’ailleurs ce rouge grenat en 2005-2006 pour marquer leur dernière saison à Highbury).

 

 

En 1890, innovation majeure : Aston Villa sort un maillot radicalement différent des autres. Il est composé de rouge bordeaux (alors qu’avant, n’importe quel rouge faisait l’affaire sur le maillot Villan), de manches bleu clair et d’un col bien distinct. Ce design va être copié par beaucoup et ce style n’évoluera guère jusqu’au milieu des années 1950. Et c’est un joueur qui l’a conçu: l’international anglais Ollie Whateley, graphiste de métier.

 

 


De 1900 à la première guerre mondiale

À l’orée du vingtième siècle, les maillots des grands clubs commencent à se fixer et, dans les grandes lignes, les tenues actuelles leur sont assez proches. Le maillot est serré, et le matériau de choix est désormais le coton, qui supplante progressivement la laine. On note une nouveauté: les lacets ou boutons au col. Les maillots à grosses rayures (jusqu’à seize centimètres) sont très en vogue, pour des raisons visuelles mais aussi psychologiques: les rayures verticales "grandissent" le joueur (tandis que les bandes accentuent la corpulence, d’où leur popularité parmi les clubs de rugby).

 

En 1900, Liverpool innove avec des maillots extérieur yoked (large bande arrondie au niveau de la poitrine, voir saison 1900-1906). Les Reds seront copiés par quelques clubs avant-gardistes, dont Stockport County (D2, voir le maillot des Hatters saison 1913-14) mais ce design "bavette" ne prendra pas, seul Bradford City persistant dans ses errements jusque dans les années 50.

 

Côté couleurs, le rose ou saumon, en vogue dans la société victorienne (où il est considéré comme "viril"), est progressivement abandonné. Citons Everton et Burnley parmi les clubs qui ont évolué en rose lors des deux décennies précédentes. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer son extinction, la plus plausible étant que la classe ouvrière n’est guère en phase avec la philosophie des Victoriens sur la question! Le bleu clair fait une percée, profitant peut-être de la piètre qualité des teintures qui ont tendance à pâlir au fil des lavages.

 

Vers 1908, les premières règles d’harmonisation des styles et couleurs apparaissent. Cette même saison, la Football League (deux divisions) oblige le gardien à porter un maillot bien distinct, afin que l’arbitre puisse distinguer le portier dans une mêlée (les contacts violents sur les gardiens seront autorisés jusqu’en 1936, et la mort tragique de Jimmy Thorpe sur le terrain). Toutefois, on ne produit pas de maillot spécial pour les goalkeepers, ces derniers doivent se contenter d’un pull en laine, souvent fait maison!

 

En mai 1909 pour la finale de la FA Cup, une grande nouveauté apparaît, sur le maillot de Manchester United: un large chevron sous le col (Nike le remettra au goût du jour un siècle plus tard pour célébrer le centenaire d’Old Trafford, saison 2009-2010).

 

 

 


Les années vingt

Au tout début des Twenties, l’embryonnaire marché du sportswear se développe et, en 1924, la Humphrey Brothers Limited est fondée près de Manchester. Umbro s’établit graduellement comme le principal concurrent de Bukta, alors fournisseur de la plupart des clubs. On constate peu à peu une plus grande diversité de styles, évolution principalement due à l’extension des divisions professionnelles à quatre dès 1921 (82 clubs répartis sur la D1, D2 et deux D3, North et South).

 

En 1921, la Football League change également la règle établie en 1891 voulant que l’équipe receveuse prévoie un second maillot. Dorénavant, ce seront les visiteurs qui devront changer de tenue en cas d’incompatibilité de couleurs. Cependant, la grande innovation de l’époque se trouve dans le dos. Le 25 août 1928, le numéro apparaît, à titre expérimental et seulement sur les tuniques de Chelsea et d’Arsenal (et pour un seul match). Il faut en effet aider aussi bien les arbitres que les spectateurs à identifier les joueurs. C’est le grand Herbert Chapman à Arsenal, le premier vrai manager, qui est à l’origine de cette mini-révolution (déjà expérimentée en Australie vers 1912).

 

Il aurait paru naturel de décliner ce thème de l’identification en inscrivant le nom du joueur au-dessus du numéro, mais curieusement, il faudra attendre 1993 pour que cette idée soit adoptée ! Pas non plus d’écusson de club sur le maillot, sauf pour les occasions spéciales, telles les finales de FA Cup.

 

À suivre…

 


[Kevin recommande le site Historical Football Kits ainsi que les excellents livres de John Devlin].
 

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