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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Noir, jaune, rouge, fluo : les couleurs de l’arbitrage

Pourquoi les cartons ont-ils les couleurs qu’ils ont? Pourquoi les arbitres ne sont-ils plus en noir? Voyage au cœur des symboliques des couleurs, et leurs évolutions récentes. 

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L’arbitrage est aussi affaire de couleur. Des cartons aux maillots, les histoires qui le concernent sont significatives. Elles ont même pu être présentées comme des enjeux décisifs pour le respect de l’arbitrage (car n’oublions qu’ils n’ont pas le même maillot, mais la même passion). Les ouvrages de l’historien des couleurs Michel Pastoureau, référence principale de cet article, nous aident à proposer des explications aux dilemmes qu’a rencontrés le foot.

 

 

 


Les cartons et le code de la route

Pourquoi les cartons sont-ils jaune et rouge? L’histoire est célèbre. Avant le mondial de 1970, on avertissait et excluait oralement les joueurs, mais puisque ça a fini par poser problème (manque de clarté, incompréhension, mauvaise foi…), la FIFA a accepté la proposition de Ken Aston, membre du corps arbitral, qui réalisa en rentrant de Wembley que l’analogie avec le feu de circulation était bonne. Le jaune nous indique de ralentir, le rouge de nous arrêter... Des cartons de ces couleurs, le joueur les verra et comprendra aussi bien que le stade: impeccable.

 

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais puisqu’on est lancé: pourquoi ces couleurs-là sont-elles prévues par le code de la route? Ou plus exactement, pourquoi leur pertinence était-elle à ce point ancrée, qu’on pouvait faire le pont avec le foot? En France aussi, soit dit en passant, il faudrait parler de jaune plutôt que d’orange, pour le feu intermédiaire, puisque le code de la route (article R412-32) dit jaune – mais c’est une autre histoire (celle de la bataille entre le jaune et l’orange, généralement remportée, en France, par le second, qui dans ce cas précis a effectivement valeur d’un presque rouge, insistant sur la nécessité de s’arrêter, et qui d’une manière générale est préférée pour sa densité et les valeurs énergétiques qu’on lui prête – la vitamine C –, tandis que le jaune est toujours suspect – les cocus, les traîtres, les infidèles, les jaloux, ceux qui ont la cirrhose, etc.).

 

Le rouge, on comprend: parmi les nombreuses et contradictoires symboliques du rouge (on pense spontanément danger et enfer? Qu’on se souvienne qu’un bouquet de roses rouges ne s’accompagne pas, en théorie, de telles déclarations), beaucoup convenaient à la situation. L’interdiction appelle le rouge (puisque le danger – le feu – est rouge, comme l’alarme et comme celui qui vient l’éteindre). La gravité fait qu’on voit rouge. Et puisqu’il fallait que la communication soit claire, autant prendre la reine des couleurs (le rouge, la première à avoir été maîtrisée, qui tranche le plus avec l’environnement, celle du sang – celle de la vie, en un mot). Rien à voir, en revanche, avec le fait que le rouge soit la couleur du spectacle (fauteuils et rideaux du théâtre, Noël…) et des prostituées (connaissez-vous Amsterdam?).

 


Le jaune, un demi-rouge ?

Mais le jaune? Le carton orange aurait mal rempli sa fonction, puisqu’on le rappelle, à l’origine de l’initiative, il s’agissait d’ôter toute ambiguïté à la sanction, et si les couleurs se ressemblaient… Mais qu’est-ce que le jaune fiche là pour nous dire de ralentir (ou d’accélérer, chacun interprétant ce feu intermédiaire comme il l’entend), et pour convenir au statut de demi-rouge dans le foot? Est-ce parce que le joueur, à moitié content de son gros tampon sur le numéro 10 et à moitié déçu d’être sanctionné, rit jaune? Certainement pas.

 

On l’a mentionné plus haut, le jaune, jusqu’à une période récente, ça a toujours craint. Mais c’est de moins en moins vrai. Il y a d’abord l’approche scientifique des couleurs, consacrée au XIXe siècle, qui a donné au rouge, au bleu et au jaune un statut à la fois noble et équivalent: celui de couleur "primaire" (entendre "fondamentale", "essentielle"… Voir le piédestal sur lequel l’ont portée des artistes complètement mystiques et hors-sujet sur les symboliques, tels que Kandinsky).

 

Cela est assez contemporain de la démocratisation de l’électricité – belle lumière jaune opposée à la lumière naturelle, perçue comme blanche –, à la valorisation de cette couleur dans le sport (joli coup publicitaire, en 1919, du journal L’Auto sponsorisant le leader du tour de France). La possibilité qu’on choisisse un jaune pour "avertir", sans connotation négative immédiatement associée à cette couleur (personne, dans les stades, n’associe spontanément une insulte ou une moquerie à la couleur du carton) est devenue possible grâce à la progressive réhabilitation de cette couleur (qui reste cependant la pire, à nos yeux d’Européens, une fois qu’on n’est plus enfant). La petite taille du carton comme du feu de signalisation ont sans doute contribué à atténué les symboliques.

 

Ce n’est donc vraisemblablement pas en vertu d’une symbolique propre que le jaune a été choisi, mais parce le jaune est devenue une couleur disponible, progressivement lavée de tout soupçon, pour être associée à un sens nouveau (ralentir – pour s’arrêter au feu, ou avant de prendre un rouge) ou choisie dans une stratégie de démarcation nouvelle (puisque le rouge était pris par les pompiers mais qu’on voulait que les voitures de la Poste soient remarquées, on a pensé au jaune; Jaunes encore, les Ferrari qu’on ne veut pas prendre rouges).

 


Le maillot de l’arbitre

Pourquoi a-t-il fallu habiller les arbitres en stabilo en non plus en noir? Le noir était traditionnel parce que le noir est la couleur des juges, de l’autorité en général – pas tant parce qu’il s’agit de la couleur de la mort, du deuil et de l’enfer, ni parce que c’est une couleur chic, élégante voire branchée (par exemple les montures marquées), que parce que c’est une couleur austère et respectable (notamment du point de vue de l’église).

 

 

 

 

Un peu comme les chefs d’État choisissent aujourd’hui plus volontiers le bleu marine que le noir pour leurs voitures ou leurs costumes, on a pu penser que le noir était trop autoritaire, antipathique, et comme on le fait généralement lorsqu’on rencontre un problème de fond (le respect des arbitres) on suppose qu’il sera pertinent de s’attaquer à la forme. Gaîté et joie, l’arbitrage! Jaune, bleu, rouge, vert, allons-y! C’est un peu pathétique. Imaginerait-on un arbitre de boxe autrement qu’en noir et blanc, sur le ring? Bien sûr que non. Si l’on s’aventure sur les forums des sites consacrés aux arbitres, on s’aperçoit qu’ils sont contents d’avoir le choix entre les couleurs. Si cela contribue à ce qu’ils se sentent plus élégants, moins responsables des sanctions que du bon déroulement du jeu, tant mieux. Les seules symboliques qui restent alors mobilisées sont celle de la couleur en général: joie, fête, arc-en-ciel, etc.

 

Concluons sur feu le carton vert. L’employer pour appeler les médecins était un compréhensible mais excessif écho à une des symboliques fortes de cette couleur: la santé (notamment parce qu’on soigne à base de plante). Il parait aujourd’hui qu’on récompense le fair-play avec cette couleur. C’est très compréhensible: à mesure que le bleu devient fade (couleur consensuelle, préférée de tous, choisie du coup pour les institutions et pour ne fâcher personne) le vert gagne en singularité et en pertinence. Son statut de complémentaire du rouge lui a valu de récolter toutes les marques positives liées à l’autorisation, la liberté… L’idée forte qui veut, aujourd’hui, que tout ce qui est naturel est sain, consacre aujourd’hui cette couleur au-delà des questions écologiques. À l’origine suspect et hasardeux (couleur du porte-bonheur comme du porte-malheur, notamment de l’émeraude, ou des martiens), le vert est aujourd’hui imprimé sur les produits de consommation qu’on veut présenter comme fiables. Il y a en définitive de grandes chances que cette couleur, et elle-seule, s’impose pour les arbitres (sauf à Geoffroy-Guichard) lorsqu’on aura fini de faire n’importe quoi.
 

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