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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Chers Cahiers du foot

Nettoyage à sec

L'époque est à la censure, et l'accueil fait à la mobilisation des supporters évoquée la semaine dernière est symptomatique de l'air du temps. Et ceux qui veulent bouter les banderoles hors des stades ont vraiment des arguments effarants.

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L'initiative des supporters baptisée "Union contre la répression" a donc suscité un intérêt très limité de la presse (voir Ultras, moderne solitude). Signalons tout de même un article des Dernières Nouvelles d'Alsace (27/09) qui a eu le mérite de s'y intéresser et d'interroger des membres d'associations concernées. L'Equipe Magazine (05/10) a pour sa part procédé de façon assez significative en interrogeant différents acteurs, sans que le journaliste ne prenne le risque de donner une opinion ou même la peine d'effectuer une analyse (un certain mépris transparaît toutefois dans la légende de la photo "Les supporteurs se sentent brimés, alors ils ont fait une banderole").


Mais contentons-nous des témoignages recueillis, très éclairants. Le président des Ultrems de Reims donne l'exemple d'une banderole ayant dû être enlevée, faisant allusion à la relégation administrative du club il y a dix ans: "1992: assassiné; 2002: ressuscité". Quel grave trouble à l'ordre public, quelle terrible provocation à la haine! Les Ultras 84 de Marseille, qui n'ont pas signé la pétition, ne connaissent pas ce genre de problème: ils ne laissent personne leur intimer l'ordre de retirer leurs messages. Et ils ont foutrement raison. Car c'est du côté des répressifs que l'on trouve les propos les plus remarquables. Le responsable de la sécurité de Lens: "Aucune banderole ne rentre dans le stade sans un contrôle strict. S'il y a des propos contre le club ou contre la Ligue elles sont interdites. Les supporteurs n'ont pas le droit d'attaquer le système". Sidérant: "Les supporters n'ont pas le droit d'attaquer le système"! On est dans le Nord ou en Corée du Nord?


Quant à Guy Mislin, responsable presse de la Ligue, il déclare "Les supporters se plaignent que la loi Alliot-Marie sur les stades débouche sur des sanctions sévères mais ils déploient des banderoles faisant fi de la loi. Les supporters ne peuvent quand même pas dire n'importe quoi". Alors ils ne doivent plus rien dire? Et qui décide que des propos enfreignent la loi, qui est chargé de l'appliquer, les responsables sécurité des stades qui remplacent la police et la justice? Hypocrisie délirante, qui sous couvert de répression des provocations à la haine porte atteinte à la liberté d'expression la plus élémentaire, à laquelle les enceintes sportives n'auraient pas droit.


La palme revient à une "agrégée de philosophie" plutôt désagrégée qui affirme que "les supporters revendiquent un droit d'expression et cherchent à politiser un lieu apolitique, le stade. Derrière le titre de leur pétition, "Union contre la répression", on peut mettre tout et n'importe quoi, y compris des provocations extrémistes". Misère de la philosophie… Qui a décrété que les stades étaient un lieu apolitique, et comment un penseur peut ne pas se poser la question de savoir comment on en décide? Inversement, qualifier le contenu des banderoles de supporters de "politique", c'est signifier le niveau actuel de prohibition de la "politique"… Surtout, la dernière phrase de notre philosophe est absolument remarquable, car elle pourrait tout aussi bien s'appliquer à n'importe quel mode d'expression, qui peut effectivement receler des provocations extrémistes. Doit-on alors remettre en cause la liberté de la presse sous prétexte que certains pourraient en faire mauvais usage?


Mais la liberté de la presse est garantie par la loi, et la liberté d'expression des supporters (sont-ils encore des citoyens?), tout le monde s'en fout, journalistes compris. Ce qui outrage ces derniers dans ce domaine, c'est qu'on leur interdise l'accès aux entraînements. À la vérité, c'est une interprétation totalement abusive de la loi Alliot-Marie qui, avec la complicité de tous, nous en vaut aujourd'hui une application digne des régimes les plus liberticides. En amalgamant toute expression critique à des provocations à la haine, on s'autorise à tout interdire.


On dira que pour ce que les supporters ont à dire (incluant un bon paquet de conneries), ce n'est pas bien grave, et que la censure dans le football n'est qu'un épiphénomène comparativement à l'entreprise répressive menée par notre nouveau gouvernement. Ici on brûle des banderoles, là des livres... Mais à multiplier, dans l'indifférence générale, les exceptions à ces libertés civiques, on fait le lit d'un régime qui contredit les plus fondamentaux des principes démocratiques.
 

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