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Christophe Zemmour

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Revue de stress #20

Nelson Rodrigues, drames et fantasmes

Les grands journalistes – Dramaturge d’exception, Nelson Rodrigues fut aussi la voix claire et la plume romanesque du football brésilien.

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C’est à lui que l’on doit la première métaphore monarchique de Pelé. C’est lui qui qualifia la défaite de 1950 face à l’Uruguay de “Hiroshima” du Brésil. Probablement mieux que quiconque, Nelson Rodrigues a su capter l’esprit imaginatif, sensuel, poétique, obsessionnel et rêveur de ses compatriotes, à travers ses pièces de théâtre et son travail de journaliste sportif. Sa vie, c'est surtout une histoire familiale et populaire typiquement brésilienne, entre drames, arts, controverses, politique et réalité fantasmée.

 


Un père, deux frères

Le point névralgique de la carrière de Nelson Rodrigues se situe en 1943. Alors atteint d’une tuberculose depuis presque dix ans, le jeune journaliste, qui s’essaie au sport et à la critique d’opéra, voit son talent d’écriture le propulser aux premiers rangs de l’histoire du théâtre brésilien. En 1943, sa deuxième pièce [1], Vestido de noiva (La robe de mariée), rencontre un franc succès et est considérée comme le début d’une nouvelle ère pour le courant “réaliste” en particulier, et la scène auriverde en général. Nelson est désormais un personnage public incontournable et un dramaturge reconnu, qui ne cessera d’alimenter les polémiques à son égard [2]. Tragédies, virtuosité, fantasmes: telle a et aura été l’histoire, aussi bien privée que professionnelle, de Nelson Rodrigues.

 

Alors qu’il n’a que dix-sept ans, il perd tour à tour son frère Roberto, assassiné en 1929, et son père Mario, qui succombe peu de temps après à un accident vasculaire cérébral. Dans la ville surplombée par le Corcovado, le foyer avait pourtant essayé de fuir les pressions nées d’une critique formulée envers un homme politique de la région de Recife, cité de naissance de Nelson. Le journalisme est une affaire de famille chez les Rodrigues et le futur dramaturge avait fait ses premières armes à seulement quatorze ans, au sein de la rédaction du quotidien sensationnaliste dirigé par son père. Il tient même déjà sa propre colonne à seize. Mais l’homme est éclectique, populaire et ne se confinera pas au théâtre, devenant dans les années 60 et 70 une personnalité de la télévision et un commentateur de renom.

 

En parallèle, l’un de ses frères aînés, Mário Filho, a émergé pour devenir dès l’âge de vingt-six ans le journaliste sportif brésilien le plus influent. Il n’est ni plus ni moins à l’origine du surnom Fla-Flu du fameux derby entre Flamengo et Fluminense, lorsqu’il lance un concours éponyme aux allures de carnaval entre les supporters des deux clubs en 1936, alors qu’il travaille pour O Globo. Le succès est grand et Mário est bientôt aussi célèbre que les sportifs ou les présidents des clubs qu’il évoque dans ses papiers. Il est le militant le plus actif de la construction du Maracanã, stade auquel sera apposé son nom à titre posthume en 1966. Écrivain [3], homme d’affaires, Mário Filho est décrit par Alex Bellos dans son ouvrage Futebol comme le “pionnier du journalisme sportif brésilien”, et aura eu une influence décisive sur la carrière de Nelson. Plus généralement, tous les membres de la fratrie Rodrigues ayant eu la chance de dépasser l’âge de l’enfance, c’est-à-dire pas moins de douze personnes, travaillèrent dans le secteur.

 


“Les idiots de l’objectivité”

Nelson Rodrigues s’inscrivit cependant dans un registre à l’opposé du ton sérieux adopté par Mário Filho. Le dramaturge préférait toucher la passion déraisonnée et exagérée du fan de football, en usant de métaphores, de tournures hyperboliques voire poétiques. Selon lui, ce sport ne prospère pas grâce à la télé ou la vidéo, mais bien par la “cohérente déformation” et la “distorsion des faits”. Il dit d’ailleurs: “Si la vidéo montre qu’il y a penalty, alors elle a tort. La vidéo est stupide.” Drôle de conception du journalisme, mais Nelson Rodrigues mettait la fantaisie et l’imagination au-dessus de l’objectivité. Il était ainsi en parfaite adéquation avec le public brésilien qui préfère laisser son football voyager entre fiction et réalité, entre faits et mythes. Comme lorsqu’il annonça: “Fluminense, champions 1963. Personne ne peut être absent au Maracanã ce dimanche. J’inclus les fantômes dans ma convocation. Et pour cette raison: la mort ne vous dispense pas de votre devoir entre le club.
 

 


 


À ces “idiots de l’objectivité”, Nelson Rodrigues opposait une vision plus onirique et plus élevée du football. Pour le lancement d’un magazine sportif par deux de ses frères en 1955, il crée des personnages et des situations fictifs, des interviews imaginaires entre joueurs, s’arrogeant ce droit en tant que dramaturge. Une autre explication, plus banale, serait qu’il était si myope qu'il était incapable de voir distinctement ce qui se passait sur la pelouse. À partir de concepts absurdes, comme l’intervention quasi divine de Supernatural de Almeida – un homme surgi du Moyen-Âge et vivant désormais dans la banlieue nord de Rio – pour expliquer certains faits de jeu improbables, il parvint à inscrire certains éléments dans la culture football brésilienne, en touchant aux superstitions et aux mythes locaux. Quand ses analyses n’étaient pas dénuées de double sens, derrière les figures de style: “Une victoire monstrueuse fait deux victimes: le perdant et le vainqueur. Nous avons perdu la Coupe du monde 1950 parce que deux jours auparavant, nous avons battu les Espagnols 6-1 d’une manière presque immorale.

 

Il fut surtout le premier à décrire les plus grands joueurs brésiliens, de Zizinho et Leônidas à Pelé en passant par Garrincha, de manière iconique. Il dit du premier qu’il avait gagné le match face au Paraguay pour son retour en sélection, en 1955, “avant qu’il n’entre sur le terrain, avant qu’il ne fasse un simple pas, à travers le speaker annonçant son entrée”, qu’il aurait aussi bien pu jouer depuis “la maison, en utilisant un téléphone”, qu’“il n’existe aucun ballon au monde qui lui soit indifférent”. De même avec Garrincha, dont la performance contre l’URSS lors de la Coupe du monde 1958 fit “les cendres des Tsars se sentir humiliées”, lui qui “dribbla jusqu’à la barbe de Raspoutine”, qui “apprit aux fans à rire” et face à qui, “au jour du jugement dernier, Dieu lui-même s’estimera non qualifié pour se prononcer à son sujet”. Au Roi Pelé, bien avant qu’il ne soit surnommé de la sorte, Nelson Rodrigues prêtait dès l’âge de dix-sept ans une “perfection raciale” et des “capes accrochées au buste”.

 

Nelson Rodrigues s’est éteint le 21 décembre 1980. Cela faisait déjà quelques années qu’un état de santé précaire l’empêchait d’écrire et d’“amener la réalité sociale des rues sur la scène”, comme le décrit José Roberto Marinho dans Folha de São Paulo. En touchant d’une part la fibre nostalgique, superstitieuse et romanesque, et d’autre part en relevant les complexes d’infériorité et le manque de pragmatisme pour expliquer les causes et les conséquences du Maracanazo, il aura su parfaitement comprendre l’esprit et le sens de l’histoire de son pays.

 

[1] Nelson Rodrigues a écrit au total dix-sept pièces, parmi les plus reconnues Toda nudez será castigada (Toute nudité sera châtiée) et Dorotéia et Beijo no asfalto (Le baiser sur l’asphalte).  
[2] Beaucoup lui reprochent l’obsession de son oeuvre pour des thèmes tabous, comme l’adultère, l’homosexualité et l’inceste, et sa critique acerbe de la classe aisée brésilienne. Rodrigues a également entretenu des querelles, aussi bien avec des personnalités de droite que de gauche. Outre son anticommunisme reconnu, il protesta contre la censure imposée par la dictature militaire qu’il défendait pourtant en attaquant dans ses textes certains opposants. Toutefois, ses relations avec les uns et les autres furent ambiguës, intervenant par exemple pour libérer l’homme de gauche Helio Pellegrino ou témoignant en faveur de l’activiste Wladimir Palmeira. Son support de la dictature fut largement tempéré après l’arrestation et la torture de son fils, militant opposé au régime.  
[3] O negro no futebol brasileiro (L’homme noir dans le football brésilien) de Mário Filho est davantage considéré comme un travail littéraire que comme un ouvrage historique.

 

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