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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Minority Support

La surveillance des supporters, encouragée par certains clubs, ne cesse de s'intensifier, au point d'inspirer une comparaison avec une oeuvre de Philip K. Dick. 

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"Fichage? C'est un mot que je n'aime pas trop. Celui qui n'a rien à cacher, il est très facile de donner ses coordonnées."

 

La logique que plébiscite cette déclaration de Gervais Martel est la même qui s’applique chez tous les défenseurs de la vidéosurveillance, de l’état d’urgence prolongé et de tout autre principe de surveillance – de suspicion – systématisée. C’est la logique du chantage: seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher peuvent s’opposer à ces dispositifs, puisque ceux-ci ne sont installés que pour contrecarrer les nuisibles. Les innocents, eux, ne peuvent qu’adhérer aux dispositifs de sécurité, puisqu’ils sont mis en place pour les sécuriser. Ceux qui défendent la liberté d’expression ou de circulation sont automatiquement accusés de vouloir mal en user.

 

 

 

Supporters précriminels

Mais il ne s’agit là que de la question de forme. Il y a évidemment une logique plus violente et perverse dans le fond. On pense tout de suite à George Orwell, dont le 1984 présente une expression extrême de cette façon de gouverner – mais la situation des supporters (au-delà, évidemment, des Red Tigers de Lens) interdits de déplacement et accusés d’user de leur liberté d’expression, et le télescopage avec la situation politique générale font plus précisément penser à la nouvelle de Philip K. Dick, Minority Report.

 

Moins ambitieuse, moins monstrueuse, moins extraordinaire que l’œuvre d’Orwell, la réflexion de Philip K. Dick (et de Spielberg, qui en a fait une adaptation très personnelle et très intéressante) est plus pertinente pour penser cette actualité parce qu’elle est plus précise, localisée sur la philosophie de la justice qui se met en place avec les supporters et que de plus en plus de politiques voudraient voir appliquer sur tous les sujets: la logique du "Précrime". Les supporters doivent être sanctionnés non parce qu’ils ont fait quelque chose, mais parce que, soi-disant, ils vont faire quelque chose de mal.

 

C’est exactement la même logique que celle exigée par Nicolas Sarkozy voulant condamner les visiteurs des sites djihadistes: une justice préventive, ne condamnant plus les actes, mais les intentions d’actes. Sa remarque avait été tournée en dérision sur les réseaux sociaux, mais c’est une question grave, et d’ailleurs personne ne se moque de la loi qui condamne les individus qui ne font "que" visiter des sites pédopornographiques. Cette idée de la justice cherche les signes qu’un crime va être commis. Dans cette logique, s’intéresser à des terroristes, mais aussi, comprend-on en lisant Martel, refuser d’être fiché, est finalement interprété comme étant de ces signes.

 

 

Citoyens précriminels

Nos sociétés n’exigent donc plus qu’un crime doive être commis pour être sanctionné? Nous sommes tous d’accord pour regretter qu’un crime soit commis, il faut empêcher que des crimes soient commis, mais il y a d’autres démarches. Malheureusement, la logique du Précrime, dont relèvent les interdictions de déplacement, triomphe parce que ces autres démarches, nos outils démocratiques pour prévenir les crimes, sont elles-aussi condamnées a priori.

 

Quittons la tribune des supporters. Nos autorités actuelles affirment de plus en plus clairement que toute initiative sociologique ou politique pour "comprendre" est automatiquement une volonté "d’excuser" le criminel. Pourtant, aucun sociologue ne considère les concepts de responsabilité et d’ancrage sociologique comme antinomiques. Comprendre l’efficacité éventuelle d’une réforme scolaire n’enlève pas le mérite au bachelier; comprendre le contexte dans lequel a grandi un meurtrier ne le déresponsabilise pas, au sens précis de la responsabilité et de la liberté démocratiques – cette liberté que Spielberg défend à la toute fin de son adaptation de Minority Report: le Précrime ne peut pas exister parce qu’il est toujours possible, au moment de commettre un acte, de ne pas le commettre.

 

Mais la volonté politique de prévenir le crime, petit ou grand, par la lutte contre les circonstances et les conditions qui le favorisent, n’est plus la définition des politiques publiques. L’idée de liberté elle-même, l’idée qu’on n’est pas criminel tant qu’on n’a pas commis un crime, qu’il n’y a pas de raison de nous surveiller, de nous interdire quoi que ce soit, est en train de devenir quelque chose d’abstrait. Plus concrètes sont la peur du crime et la haine du criminel (et l’ultra est médiatiquement considéré comme un criminel).

 

 

 

Dirigeants précriminels

Philip K. Dick est plus cynique que Spielberg. Nos justiciers, à en croire sa nouvelle, veulent la sécurité plus que la liberté, l’efficacité du système plutôt que sa vertu. Revenons au stade. Le moindre signe légitimant une inquiétude (sièges arrachés lors d’un précédent déplacement, banderoles "choquantes", etc.) va autoriser une remise en question non seulement du droit, mais de la philosophie du droit: il n’est plus nécessaire de commettre un acte criminel pour être puni, dans le sens où la punition s’étend à l’idée virtuelle que ça va se reproduire. On ne punit pas les supporters pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils vont faire.

 

L’interdiction de stade, comme les anticipations des precogs, condamne des criminels en puissance. Mais qui sont les precogs de notre temps? Qui sont les mutants qui voient venir le crime? Ceux-là qui, justement, refusent de "comprendre". Une tribune est saccagée; au lieu de comprendre comment on a pu en arriver là, au lieu de regarder vers le passé, l’histoire de l’événement, on se projette vers l’avenir: ceux qui ont fait ça vont le refaire, de toute évidence, il faut les interdire de déplacement.

 

Minority Report est, pour conclure, une réflexion sur les prophéties autoréalisatrices. Le chef John Anderton apprend qu’il va commettre un crime, et le voilà, tel Œdipe, mis en situation de fuir et de chercher à comprendre. Et de commettre, fatalement, le crime annoncé. Par analogie, faut-il déduire ici que ceux qui ont peur des supporters annoncent leurs crimes et les maltraitent alors, refusent de les écouter et les menacent? Ils recevraient du coup les réponses agressives des supporters qu’ils ont provoqués, et expliqueraient ensuite qu’ils avaient raison, pour s’autoriser à les sanctionner? Machiavélique, la réflexion de Philip K. Dick. À se demander si son usage de la liberté d’expression n’est pas un peu dangereux...

 

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