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Constantin Gaschignard

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Éloge des éliminatoires

Menotti-Bilardo, le jeu et la glace

Les deux entraîneurs argentins ont cristallisé l'opposition entre le sens du spectacle et le sens de la gagne, et l'ont laissée en héritage. 

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Public en liesse, nation délivrée. Ce 25 juin 1978, au terme d’une prolongation décisive, l’Argentine est enfin championne du monde. Le titre suprême qu’elle convoitait depuis tant d’années lui appartient désormais. Depuis les tribunes du Stade Monumental, à Buenos Aires, des millions d’Argentins déchaînés hurlent leur bonheur pour tout un pays.

 

Sur la pelouse s’enlacent les héros au maillot bleu et blanc, auxquels viennent se mêler familles, journalistes et dirigeants. Au milieu de ce ballet d’allégresse, le sélectionneur se laisse ballotter de bras en bras. Silhouette filiforme, veste noire et cheveux longs tombant sur les joues, César Luis Menotti savoure son bonheur.

 

Public en liesse, nation délivrée. Ce 29 juin 1986, au bout d’une finale arrachée d’un cheveu à l’Allemagne, l’Argentine est sacrée pour la seconde fois. Le titre suprême découvert huit ans plus tôt lui revient à nouveau. Depuis les tribunes du Stade Azteca, à Mexico, des millions d’Argentins agitent leurs drapeaux pour tout un pays.

 

Sur la pelouse, les joueurs victorieux, leurs familles, les journalistes, les dirigeants forment un tourbillon de fête. Soulagé, le sélectionneur témoigne sa fierté d’un large sourire. Physique trapu, cravate rouge et mèche docilement rangée sur le front, Carlos Bilardo se laisse griser par le triomphe.

 

 

 


Aux racines d’un clivage

L’Albiceleste a remporté deux Coupes du monde avec deux entraîneurs que tout oppose, aux styles sans concession et inconciliables. 1978, millésime d’une équipe envoûtante, portée vers l’attaque. 1986, apogée d’un style efficace, clinique, bonifié par un Maradona intenable. Si ces deux finales furent indécises, le match entre Menotti le romantique et Bilardo le pragmatique restera à jamais arrêté sur le score d’un partout.

 

Entre menottistes et bilardistes, pourtant, l’antagonisme remonte à plus loin. La Coupe du monde, loin d’avoir révélé les deux conceptions du jeu, en fut plutôt la consécration. Le duel était déjà consommé entre partisans d’El Flaco ("le maigre", surnom de Menotti), et ceux d’El Narigon ("gros nez", surnom de Bilardo). Les cœurs n’étaient plus à prendre: l’Estudiantes de 1968 s’était emparé des uns, le Huracan de 1973 avait ravi les autres.

 

Carlos Bilardo est encore joueur au moment où l’Estudiantes, club de La Plata, atteint son apogée. En 1968, c’est une équipe d’une rugosité qui confine à la violence, prête à user sans pitié ses adversaires pour parvenir à ses fins, qui remporte la Copa Libertadores et la Coupe intercontinentale. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si la junte militaire au pouvoir en a fait un symbole du régime.

 

Au milieu de terrain, Bilardo est un joueur dur, tenace, sinon agressif. Une légende raconte qu’il avait su mettre à profit ses compétences en médecine pour faire disjoncter un adversaire en lui parlant d’un kyste que sa femme s’était fait enlever. Furieux, ce dernier lui avait répondu d’un coup à l’estomac avant d’être expulsé…

 

L'entraîneur Osvaldo Zubeldia a fait de lui son principal relais dans le vestiaire, voire son adjoint. Une fois raccrochés les crampons, deux ans plus tard, Bilardo prend à son tour la tête de l’équipe, perpétuant les idées de Zubeldia. Mais l’essentiel est fait: Bilardo est le symbole d’une équipe qui a marqué et divisé l’opinion.

 

 

 


Extrêmes opposés

C’est dans un tout autre registre que le club de Huracan, basé dans la capitale, remporte en 1973 le championnat de Primera division. À sa tête, Menotti ne se départirait pour rien au monde de sa conception d’un jeu flamboyant, spectaculaire, technique. À l’extrême opposé, en somme, de celui de l’Estudiantes.

 

Le journal Clarin s’enthousiasme. "Ils ont ramené le football sur les pelouses argentines et, après quarante-cinq ans, ont rendu le sourire à tout un quartier à la cadence du tango." L’entraîneur a déjà fait ses preuves lorsqu’il est chargé, en 1974, de reconstruire une sélection argentine exsangue, en vue de la Coupe du monde qui se tiendra quatre ans plus tard à domicile.

 

Menotti et Bilardo n’ont pas manqué d’entretenir le conflit à coups de déclarations dans les médias. Comment concevoir une entente? Le premier défend que "nous ne pouvons, en tant que coaches, nous arroger le droit de proposer un spectacle duquel on aurait retiré le concept de fête". Le second soutient qu'on joue au football pour gagner: "Si vous voulez du spectacle, le cinéma et le théâtre sont là pour ça".

 

À l’aube du nouveau millénaire, l’âge n’épargnant personne, Menotti et Bilardo se sont résignés à quitter le cercle agité du football. Mais le XXIe siècle prolonge la lutte entre disciples du beau jeu et défenseurs du résultat. Figure de proue des menottistes dans l'âme, Pep Guardiola, à la tête du Barça, a dominé l’Europe sans partage en promouvant un jeu offensif et sophistiqué. Impossible de ne pas citer Marcelo Bielsa, natif comme Menotti de Rosario.

 

À l’autre bord, José Mourinho a mené deux équipes au sacre en Ligue des champions, le FC Porto et l’Inter Milan, avec un style minimaliste mais efficace. Diego Simeone, compatriote de Bilardo, entraîne depuis dix ans un Atlético de Madrid résolument défensif. On peut citer aussi Didier Deschamps, dont les Bleus raflèrent la finale du Mondial de 2018 malgré une possession historiquement faible (34,2%). La confrontation vit, l’héritage demeure.
 

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