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Triste Grandsir

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Revue de stress #127

Maria à tout prix

Pourquoi tant de joueurs venus du Brésil débutent leur carrière européenne au Portugal? Une histoire d'accords, de culture et, parfois, de mariages blancs...

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* * * Texte d'inscription de Triste Grandsir * * *

 

 

C’est un soir de match. Surtout, c’est un soir de match du Benfica. La pluie est battante. Sur les pavés glissants de la chaussée lisboète, le chauffeur de taxi qui me ramène chez moi écoute, forcément, la radio. Je lui demande le score. Dix minutes plus tard, nous sommes arrivés, mais nous parlons toujours foot: il est de l’archipel portugais de Madère, mais il est pour le Benfica, et il me narre, vite parce qu’on gêne la voiture de derrière, une anecdote sur son île où une équipe faisait venir des dizaines de Brésiliens et leur faisait passer la bague au doigt de la première Ibère venue pour leur permettre de jouer au Portugal.

 

La pratique serait simplement l’ancêtre des fameuses demandes de double nationalité permettant de dégager une place d’extra-communautaire... Charme suranné d’une ère pré-Bosman, probablement. Amusant, mais il exagère, mon taxi, non?

 

 

J’oublie quelques semaines durant cette histoire de mariages blancs en série, lorsque l’actualité me rattrape. Un média brésilien exhume l’histoire de la venue de Christian en Europe, et d’une histoire de mariage... Tiens, tiens. Je lis, parce que, bon, on parle là de Christian, l’auteur du dernier quadruplé du millénaire de l’histoire de la D1, tapé au Parc contre Ehret, Bertin, Debès et compagnie. Je n’avais pas douze ans, mais je me souviens de sa demi-volée sous la barre! Christian... Son triste passage en Gironde ("une belle région", en dit-il aujourd’hui), son retour en deux-temps, à vingt-sept ans, au pays et ses onze sélections sous le maillot auriverde, aussi.

 

 

Jesus Christian et Maria do Céu

Voilà l’histoire: Christian (parfois "Jesus Christian" au Brésil, pieux surnom) a en fait initié sa carrière européenne en 1992, sur l’île de Madère, après un transfert depuis l’Internacional, transfert d’ailleurs signé Manuel Barbosa, LE grand agent portugais, capable de "transformer de la merde en omelette d’or" – ça vous pose un homme – et premier agent FIFA de l’histoire. Christian atterrit donc au bien-nommé C.S. Marítimo, sixième de la dernière Liga, dans la ville de Funchal, sixième plus grande ville du Portugal, pourtant située au large des côtes marocaines.

 

Là-bas, le Marítimo est entraîné par Paulo Autuori, Brésilien qui vient de recruter sept de ses compatriotes en deux ans et qui amènera bientôt le club à ses premières joutes européennes. Las, le club se voit bien vite obligé de demander à ses Brésiliens, tous dix-huit ans ou presque, de lancer des démarches pour se marier avec des locales, afin d’être naturalisés – ce qui est possible après avoir passé six mois au pays. Christian est le premier désigné. Pas de bol: devant le maire, sa promise, Maria do Céu (littéralement, "Marie du ciel"), qu’il ne connaît évidemment pas, ne se pointe pas. C’est un représentant, un "Portugais moustachu, peut-être quelqu’un du club", se marre encore le défenseur Rodrigo Costa, qui vient signer pour elle.

 

Christian restera marié plus d’un an et pourra bien jouer. Pas au Marítimo, ironiquement, mais il connaîtra trois autres clubs portugais, dont le Farense, où il plante douze pions mais qu’il quitte précipitamment pour le Brésil, qui lui manque. Il achète une maison à sa famille mais déprime et pense arrêter le football. En bisbilles juridiques avec l’Internacional, qui finit par lui offrir un contrat en l’échange de l’abandon de ses poursuites, Christian se relance au Brésil puis débarquera, quatre ans plus tard, au PSG. "J'étais jeune et pour jouer j'ai fini par accepter cette situation. Mais cette histoire m'a donné beaucoup de douleurs de tête, je n'aime toujours pas en parler", disait-il onze ans plus tard au magazine brésilien Placar.

 

 

Alex et Aloísio, "plus Portugais tu meurs !"

L’histoire pourrait n’être qu’une savoureuse anecdote de taxi: elle est tout de même un romanesque prélude à la fameuse affaire dite des "faux passeports", plus exactement des passeports communautaires de complaisance. Celle-ci secoue la D1 en 2000/01, quelques mois après le fameux quadruplé de Christian, un soir de derby à Geoffroy-Guichard, lorsque Jean-Michel Aulas évoque publiquement les doutes sur l’authenticité des nouveaux passeports portugais du duo stéphanois Alex-Aloísio.

 

 

L’agent du duo, deux ans plus tard, sera finalement jugé pénalement à de la prison ferme, mais aucun des clubs concernés (l’ASSE, mais aussi l’ASM de Pablo Contreras, le RC Strasbourg de Diego Garay ou le FC Metz de Faryd Mondragón) ne sera finalement sanctionné sportivement, le TFC ayant de son côté vu sa requête d’annuler le championnat rejetée par le Conseil d’État. Au PSG, pendant que le transfert de Ronaldinho est dans les petits papiers, Christian, lui, est à son tour suspecté d’avoir un faux passeport portugais et est entendu à la sortie d’un entraînement. Sans suite.

 

L’affaire met en fait la lumière sur la relative légèreté des clubs européens sur la question des nationalités des footballeurs – surtout sud-américains – depuis que d’autres arrêts ont étendu la logique Bosman en dehors de l’UE, en Europe de l’Est, en Afrique puis en Russie. Il y a l’idée que la production et le commerce de joueurs sur le marché globalisé du football relèvent d’enjeux financiers qui dépassent de beaucoup quelque chose d’aussi dérisoirement administratif qu’un passeport.

 

 

Brésilianisation

Quel rôle joue le Portugal dans ces petites et grandes histoires du football? Le débat s’est souvent arrêté à la présence, dans la Seleção locale, de Brésiliens naturalisés (Deco, Pepe et Liédson pour l’Euro 2012 par exemple). La Liga portugaise figure pourtant, avec la Serie A, la Premier League et la Bundesliga, parmi les huit championnats du monde où les expatriés sont, en temps de jeu cumulé sur une saison, plus nombreux que les locaux. Trois quarts (!) de ces expatriés ne sont pas européens... Cela s’explique facilement: le Portugal, liens historiques obligent (le premier empereur brésilien, après tout, était portugais), est le pays au monde qui accueille le plus de jeunes footballeurs parmi le gros demi-millier qui quitte annuellement le Brésil.

 

 "L’axe Brésil-Portugal est le premier axe mondial d’échanges de joueurs", notait Le Monde en 2014. Les Brésiliens, de 1955 à 1985, ne sont qu’une soixantaine à finir par jouer dans des clubs portugais, selon une passionnante étude menée par le géographe Bertrand Piraudeau. Le phénomène s’accélère dans les années 1990, alors même que la réglementation n’est pas encore spécialement favorable (d’où la piste, probablement, des mariages blancs), et explose dans les années 2000. Sur cinquante ans, la courbe d’arrivée de joueurs brésiliens en Europe embrasse alors parfaitement celle des arrivées pour le seul Portugal...

 

Le football local se brésilianise, selon Piraudeau, qui constate que le club ayant reçu le plus de Brésiliens en soixante ans (une centaine au total) n’est autre, à égalité avec le Sporting Braga, que le Marítimo. Lequel est de plus, et de loin, le premier "premier club" européen des Brésiliens! Des filières apparaissent: 62% de ce petit millier de Brésiliens arrivés au Portugal l’ont été après un transfert par un club sud-américain (dont 6,5% par les seuls Vasco Da Gama et Cruzeiro EC, ces pôles de départ se multipliant avec le temps), le reste signant leur premier contrat pro au Portugal.

 

Si, depuis 1955, 90% des Auriverdes arrivent en Europe par le Portugal, en 2016, le Portugal restait de fait la terre d’adoption de 20% des 1.202 Brésiliens exilés dans le monde. Ce qui en faisait encore, devant l’Italie et le Japon, la plus brésilienne des nations non-brésiliennes. Les Brésiliens sont au passage la nationalité la plus pourvoyeuse d’expatriés au monde, loin devant les... Français (781) et les Argentins, trio qui, concluait le CIES dans un rapport de mai 2017, dénotait une "concentration des exportations" dans un marché global qui touche paradoxalement de plus en plus de pays.

 

 

Adieu Maria

Plus que les salaires pas si mirobolants de la Liga et la proximité linguistique, ce sont avant tout les accords juridiques bilatéraux entre Portugal et Brésil qui attirent les Sud-Américains dans le pays des Œillets, où les Hulk et autres David Luiz sont des exemples attractifs d’un tremplin portugais réussi pour une carrière européenne. Car, en réalité, plus besoin aujourd’hui de mariage blanc. De longue date, les Brésiliens n’ont pas besoin de visa de courte durée pour entrer au Portugal et peuvent y rester quatre mois avant de parapher le moindre contrat de travail, ce qui facilite la venue de joueurs en amont d’une signature.

 

 

Mais, depuis 2000, les Brésiliens, sans avoir besoin de passeport portugais, peuvent surtout demander un "statut d’égalité", une démarche administrative qui prend une semaine si tout se passe bien. Ce statut leur permet tout bonnement, s’ils ont obtenu en parallèle une autorisation de résidence permanente, d’avoir les mêmes droits qu’un citoyen portugais. Les Brésiliens, au Portugal, ne sont plus alors comptés comme extra-communautaires. Logiquement, très peu (1%, selon un décompte fait en 2000) vont jusqu’à demander la naturalisation puisque celle-ci est inutile tant qu’ils restent au Portugal. Elle peut toutefois s’avérer commode pour un transfert plus juteux.

 

Parlez-en à Ederson Moraes, le deuxième gardien le plus cher de l’histoire. Le Brésilien est arrivé au Benfica à quinze ans, est resté cinq ans résident du pays tout en faisant ses armes en deuxième division, devenant par là même naturalisable... et aussitôt naturalisé, en septembre 2016, avant d’être transféré un an plus tard à Manchester City en tant que Portugais. Ce qui simplifie des démarches qui, comme le cas Willian à Chelsea l’a rappelé, peuvent se montrer complexes.

 

 

Passion allers-retours

L’existence d’un marché de joueurs brésiliens arrivant en Europe par le Portugal n’est pas, quoi qu’il en soit, le fruit de l’histoire entre deux pays: c’est aussi un choix politique et, on s’en doute, économique. Le syndicat des joueurs professionnels a beau militer pour la "défense du Joueur National" (entendre, portugais), les juristes rabâchent que les accords bilatéraux existant avec le Brésil empêcheront toute réforme limitant l’utilisation de joueurs brésiliens. L’axe Brésil-Portugal semble loin de s’affaiblir.

 

Christian est donc simplement arrivé au Marítimo un peu trop tôt (le nombre d’extra-communautaires était à cette date encore limité au Portugal)... En 2001, on trouve toutefois encore l’exemple dans le club madérien d’un gardien brésilien, Gilmar, qui, dans l’attente de son statut d’égalité, n’a pu jouer pendant trois mois, et aurait peut-être aimé rencontrer une Maria tombée du ciel.

 

Il n’empêche, le "tremplin européen" est en fait parfois un boomerang: depuis 1955, 40% de l’ensemble des Brésiliens venus en Europe ont, au moins une fois, et souvent deux, fait un aller-retour Portugal-Brésil pendant leur carrière. Un boomerang, ou même un interminable flipper, sans que l’on sache s’il est choisi ou subi: près de 50% de ces mêmes Brésiliens connaîtront au cours de leur carrière au moins trois pays destinataires en plus que le Brésil et le Portugal... Pas pratique pour un mariage stable, dirait mon chauffeur de taxi.

 

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