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Jérôme Latta

 

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Lynchage en famille

Les arbitres sont-ils plus nuls que les journalistes qui les exécutent jour après jour? Un riche week-end confirme que la traditionnelle démolition des hommes au sifflet a dégénéré en hystérie collective.
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En 2007-2008, le nombre des fautes d'arbitrage fantasmées a largement dépassé celui des fautes d'arbitrage "réelles" – aussi nombreuses ont été ces dernières. Ce début d'année 2008 a même battu des records: hallucinations de commentateurs, jugements définitifs dans le direct que les ralentis ne font pas contredire, contestation systématique de chaque décision, polémiques incessantes, pleurnichages de joueurs et autres membres de club, organisation de bûcher... (1)


arbitrage_luyin.jpgLes arbitres n'ont plus le droit d'arbitrer

Les commentaires de la décision de Laurent Duhamel au terme de la finale de la Coupe de la Ligue sont édifiants. L'action n'aura été vue que sous l'angle de l'éventuelle erreur. Cette seule éventualité – absolument pas évidente au vu des images dont on se sert pourtant entièrement à charge – suffit à décréter une culpabilité entière et unique de l'arbitre. Rien sur l'attaque mal exploitée des Sang et Or, qui amène le contre parisien. Rien sur la conservation de balle de Diané ni son ouverture pour Luyindula. Rien sur le fait que celui-ci passe devant Hilton et se retrouve en position de tir. Rien sur la "faute" commise a minima par ce défenseur lensois pourtant expérimenté, dont le geste du bras droit (que rien ne justifie) donne l'impression fâcheuse, dans cette zone sensible, qu'il commet une faute.

Le ralenti ne montre que des cosmonautes en apesanteur et personne ne semble enclin à se figurer ce que représente un contact entre deux joueurs lancés à pleine vitesse, mais les conclusions seront définitives et la victoire considérée presque exclusivement sous l'angle du "penalty contestable". Pourtant, n'est-ce pas la nature d'une large proportion des penalties?
M. Duhamel n'aurait pas dû siffler compte tenu du fait qu'on était dans les arrêts de jeu? (2). Revoici la théorie fantaisiste qui voudrait que les sanctions soient modulables en fonction du moment du match. Alors que, sans craindre les contradictions, on réprimande aussi les arbitres de ne pas prendre les mêmes décisions pour les mêmes gestes... On reproche même à l'un de faire ce qu'on avait reproché à l'autre de ne pas faire. Et quand un arbitre commet une erreur, toutes ses autres décisions sont remises en cause, même si elles sont justifiées. En réalité, ce qui est reproché aux arbitres, c'est d'arbitrer.


Vision hémiplégique du football

Surtout, il est facile de comprendre qu'une décision inverse aurait suscité à peine moins de "scandale". Cette fois, on aurait certifié la réalité du geste de Hilton, et l'on aurait accueilli avec compréhension les propos de Parisiens se déclarant "volés" si d'aventure ils avaient perdu par la suite.
On parle de festival d'erreurs de la part des arbitres, mais la corporation qui crève tous les plafonds d'incompétence cette saison est bien celle des journalistes spécialisés, tant nombre de ces derniers ont fait, depuis août, bien plus que la démonstration de leur propre inaptitude à aborder la question de l'arbitrage.

Il ne s'agit pas, justement, de trancher dans un sens ou dans l'autre, mais bien de rappeler que les actions soumises aux arbitres (et à tout le monde, désormais, à coups de ralentis) sont par nature interprétables, ambivalentes. Or, les controverses maladives sur l'arbitrage ont pour effet une vision incroyablement simpliste du football, hémiplégique, ici placée sous le régime du Yapéno / Yapapéno. Les actions, les matches, le football lui-même est "discutable", c'est ce qui fait son charme. Mais là, on ne discute plus depuis longtemps, on juge et on exécute. Les journalistes les plus visibles incarnent une justice expéditive et obsessionnelle entièrement consacrée aux arbitres. Une justice qui s'épargne toute instruction à décharge et qui ne laisse aucun avocat pénétrer dans le prétoire. "Faites exécuter l'accusé", tel est le préambule de nos greffiers.


arbitrage_micoud.jpgL'impunité des uns fait le malheur des autres

Le procès de ces coupables uniques sert utilement de cache-misère à un traitement journalistique incapable de trouver un autre grain moins facile à moudre. La part des émissions et des pages de journaux consacrées à ces polémiques est devenue exorbitante, mais personne ne s'en inquiète, surtout pas l'amateur de football qui subit, depuis quelques années, un véritable dressage.
Et quel élan collectif! Tous unis, joueurs, entraîneurs, dirigeants, supporters, ligue et journalistes reconstituent l'union sacrée de la grande famille du football sur le dos de l'un de ses membres. Les protestations incessantes, avant et après les matches, les dérapages verbaux des présidents et les glapissements des commentateurs se trouvent ainsi parfaitement légitimés. Tous solidaires, tous victimes des arbitres.

Lorsque Micoud, selon toute vraisemblance, simule une faute dans la surface, c'est l'arbitre qui va être accablé lourdement, tandis que le joueur coupable de toute la polémique souffrira à peine quelques remontrances. La solution est pourtant simple: que l'on utilise les images afin que, dans les cas clairement avérés, le contrevenant subisse une lourde suspension (3). Quelques mois de cette politique de dissuasion auraient rapidement raison de la grande majorité des tricheurs, au plus grand bénéfice du jeu, de la justice et des arbitres. Mais peut-être pas des harangueurs de foule.


Aveu d'infantilisme

Cette saison, donc, jamais l'hystérie anti-arbitrale n'aura atteint de tels tréfonds. Et rien ne la justifie surtout pas l'éventuelle nullité du corps arbitral français professée partout aujourd'hui. Les émissions et les journaux ont répandu une vision minimaliste des règles et une conception idiote de leur esprit – dont témoigne le hors-jeu au centimètre. Ils ont exhibé leur incapacité à accepter les aléas d'un jeu foncièrement aléatoire, et leur volonté de les imputer presque tous à l'arbitre. Ils ont été incapables ni de produire, ni d'accueillir des points de vue contradictoires. Ils ont accusé les arbitres de ne se remettre jamais en cause, sans jamais se remettre en cause eux-mêmes. Ils ont démontré leur incapacité à parler d'autre chose d'un tant soit peu moins simpliste et démagogique: beugler sur l'arbitrage épargne de se consacrer à des analyses du jeu ou de l'environnement footballistique. Ils ont excité la vindicte (et la déresponsabilisation) des entraîneurs, des joueurs et des dirigeants, que l'on voit de plus en plus souvent (et en toute impunité) clamer s'être fait "voler".

Un lecteur nous a écrit ces mots: "Il semble effectivement qu'il n'y ait plus en ce moment le moindre scrupule ni la moindre retenue à taper sur l'arbitre, de façon totalement indistincte et en s'attaquant de plus en plus à la fonction et de moins en moins à des faits précis et argumentés. C'est stupéfiant". Malheureusement, ce spectacle s'est tellement généralisé que les "stupéfaits" doivent être de plus en plus rares. Car en menant, depuis des années, une campagne permanente contre l'arbitrage, les médias français ont dramatiquement contribué à l'appauvrissement de la culture footballistique nationale. Dire que ce sont les mêmes qui dégoisent sur le pauvre niveau du championnat de France...


La saison pathologique du football français

Les controverses obsessionnelles sont devenues le rendez-vous des démagogues et la vindicte anti-arbitrale a définitivement tourné au délire collectif, avec tous les traits d'un lynchage virtuel: la bave aux lèvres, la foule vengeresse veut faire son méchoui avec le bouc émissaire. Virtuel? Les protagonistes ressemblent de plus en plus aux personnages du film de Jean-Pierre Mocky, À mort l'arbitre. Dimanche, la "question du jour" de L'Équipe était "Les arbitres français sont-ils les plus mauvais d'Europe?", le "débat (sic) de la rédac" de football365.fr, "Faut-il suspendre Poulat et Duhamel?" L'édito du quotidien sportif se vautre même sur le comptoir: "Trop, c'est trop", clame-t-il en titre après avoir affiché en une "Scandale à Bordeaux".

Cet aboutissement est très logique, tant l'absence de réflexivité et d'autocritique de ce milieu, alliée à la grande misère culturelle du journalisme sportif français, nous a conduits à de tels tréfonds – et à l'établissement d'un front uni qui court d'Olivier Rey à Vincent Duluc. Il faut en effet avoir basculé dans une forme de démence pour ne plus entendre les incohérences de ses propres arguments, s'excitant soi-même et les centaines de milliers de lecteurs, d'auditeurs ou de téléspectateurs auxquels on s'adresse. Trahissant ainsi une troublante incompréhension du football et lui substituant une vision difforme du jeu... (4).


Améliorer l'arbitrage...

On ne contestera pas, ici, qu'il faut impérativement se pencher sur la question de l'arbitrage et que la réduction du nombre d'erreurs (celles qui sont avérées) est un objectif prioritaire. De manière plus ou moins explicite, l'indignation (qui se substitue entièrement à toute forme d'argumentation) en appelle évidemment à l'usage de l'arbitrage vidéo (5). Sans rouvrir le débat, il nous semble possible d'améliorer l'arbitrage à moindres frais, sans prendre de risques inconsidérés avec l'essence du jeu: harmonisation des pratiques, amélioration de la formation, rétablissement de la transparence des instances de l'arbitrage, sanctions rétroactives pour les tricheurs, sanctions plus lourdes pour les entraîneurs et les dirigeants, respect des arbitres par les joueurs, expérimentation du "multi-arbitrage", etc. Rien de tout cela ne sera possible dans une ambiance de chasse à courre.

Il faut aussi reconnaître que la FIFA et l'International Board, en mettant sans autre forme de procès un terme aux expérimentations sur les technologies d'assistance à l'arbitre (comme la vérification du franchissement de la ligne), se refusent tout autant à l'ouverture d'un débat pourtant plus nécessaire que jamais. Faute d'argumentation rationnelle et de communication volontariste, le champ est laissé libre aux vociférations, à la lapidation des arbitres et aux arguments fallacieux.
Une chose est sûre, cependant: si l'arbitrage est malade, il faut appeler d'urgence d'autres médecins à son chevet.


(1) En ne se référant qu'aux épisodes que nous avons abordés :
Lille-Monaco. Sur la foi d'images impossibles à interpréter, les commentateurs de Canal+ décrètent qu'un ballon est rentré dans la cage de Roma (lire "Qui franchit la ligne?"), et entraînent dans leur hallucination Régis Testelin dans L'Équipe (lire "Le procès de... Régis Testelin").
Lyon-Lens. Olivier Rouyer et Grégoire Margotton refont le score sur la foi de leurs impressions, lesquelles sont à nouveau reprises, sans autre examen, par leurs confrères du quotidien sportif (lire "Mains occultes et hors-jeu du genou").
Marseille-Caen. Dans L'Équipe, Vincent Duluc bastonne "l'aveugle" préposé au sifflet en polémiquant sur une action... dont lui-même reconnaît qu'elle était de toute façon invalidée par un hors-jeu initial (lire "Le journaliste était hors-jeu de trente mètres"). Cette "erreur" figure dans la liste "Une saison de bourdes" publiée par L'Équipe de dimanche...
Lyon-Sochaux (Coupe de la Ligue). Denis Balbir réagit à deux cartons jaunes en s'exclamant que ces décisions relèvent du "n'importe quoi" et qu'elles sont "hasardeuses voire désastreuses". Il donne ensuite raison aux protestations de l'équipe soi-disant lésée dans un match désormais "au bord de l'explosion", puis semble comprendre par avance d'éventuels incidents en tribune.
• Lire aussi : "Spécialistes au pays des merveilles".

(2) À propos du second carton jaune reçu par Biancalani à la fin de Bordeaux-Nancy (pour une semelle à cinquante centimètre du sol sur la cheville de Jurietti), Alain Sars a estimé sur Canal+ que "à la 88e minute, peut-être M. Poulat aurait pu manifester un peu plus de mansuétude".

(3) L'ironie veut que ce soit Vitorino Hilton, pour une simulation similaire sur Lorik Cana ayant provoqué un penalty, qui avait été sanctionné d'un match ferme et un avec sursis (Lens-Marseille, octobre 2006). Une sanction bien faible qui montre l'indigence des politiques disciplinaires de la Ligue.

(4) Lire "La télé nous éloigne du jeu", la récente interview de Jacques Blociszewki dans Libération: "Le numérique a tellement facilité l’accès aux ralentis que les réalisateurs en abusent. (...) Ces ralentis sont souvent lancés par séries de trois ou quatre et montrent une même action sous autant d’angles différents. Dans les ralentis, on compte au moins 30 % de fautes: tacles, simulations, coups, hors-jeu… Le réalisateur se glisse dans la peau d’une sorte de détective, entraînant les commentateurs, et nous avec, dans une enquête officieuse malsaine basée sur des dissections d’images. Par ailleurs, entendre les commentateurs tenter d’interpréter trois ralentis qui se contredisent nous montre combien la 'vérité de l’image' est complexe. Cela, pourtant, la télé fait mine de l’ignorer, car les polémiques et la critique de l’arbitrage l’arrangent. Le constant procès fait aux arbitres, sur la foi d’images discutables, est scandaleux".

(5) Jean-Philippe Leclaire, dans une récente livraison de L'Équipe magazine, se place pour disputer à France Football le trophée de l'édito le plus sot de l'année, empruntant à Frédéric Thiriez ses discours d'adorateur des bienfaits de la technologie pour inviter Michel Platini à se rendre à la finale de la Ligue des champions en calèche.
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