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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Chelsea, la nouvelle oligarchie

Lettre ouverte à Charles Biétry

Hier, BeIn Sport, la nouvelle (double) chaîne du groupe Al-Jazira, présentait ses programmes. L'occasion d'inviter son patron à mener une indispensable révolution.

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Une précision d'emblée : cette lettre n'est pas une lettre de motivation déguisée. D'abord parce que les danses du ventre dont tu as été le destinataire ces derniers mois ont constitué un spectacle suffisamment navrant pour qu'on n'y risque pas notre amour-propre, ensuite parce que de toute façon, nous n'avons pas la moindre chance. Une recherche Internet associant ton nom aux Cahiers du football fera inévitablement remonter des expressions comme "souverain pontifiant" ou ton titre de Micro de Plomb 2004, entre autres amabilités. En 1998, on trouvera même la trace d'une prédiction de ton plantage à la tête du Paris Saint-Germain, sûr que nous étions que ton infernale prétention d'alors finirait par avoir ta peau. Alors, dans un milieu où l'aptitude pour l'autosatisfaction est inversement proportionnelle à la capacité d'autocritique, un milieu où il y a tant de copains et de flagorneurs à récompenser, on ne va pas te demander l'impossible.

 

C'est donc dans l'intérêt général que nous t'interpellons. Voire dans le fameux intérêt supérieur du football français, et peu importe le caractère légèrement désespéré (ou prétentieux) de la démarche. Car aujourd'hui, tu détiens un pouvoir considérable. Non pas le pouvoir politique personnel que tu as acquis en rejoignant Al-Jazira, mais le pouvoir inestimable que cette position t'accorde: celui de changer les choses. Ce pouvoir, tu l'as déjà eu, et tu t'en es servi, puisque tu fus le principal maître d'œuvre du bouleversement de la retransmission télévisuelle des matches de football dans les années 80 et sur Canal+. Aussi critiques que nous puissions être avec certaines de ces évolutions qui ont fait des réalisateurs les démiurges de ce sport, le fait est qu'elles ont fixé de nouveaux standards et fait largement école.

 

 

L'environnement a changé. À cette époque, Canal+ n'avait que le choix de l'audace pour exister et réussir son pari industriel: la révolution était obligatoire, à mille lieues de ce que la chaîne est devenue aujourd'hui – soit un modèle de conservatisme ayant abandonné tout désir d'imagination. Cette révolution va bientôt dater de trente ans et, pardon, mais tu apparais plus comme l'homme du passé que comme celui de l'avenir. Peux-tu être l'homme de deux révolutions? On ignore les termes de ta lettre de mission, mais l'hypothèse la plus probable est que ton objectif qualitatif ne soit finalement que de refaire du Canal, et l'on sait à quel point la "concurrence" économique engendre le conformisme – quand ce n'est pas le nivellement par le bas ou une course à la médiocrité.

 

Pourtant, quel chantier il y aurait à mener! Aujourd'hui, Canal+ vit sur une réputation de qualité largement usurpée, survivance qui doit beaucoup à l'absence de challenge de la part des autres chaînes. Mais ce n'est pas parce qu'elles font pire que le produit de Canal est bon: dans les principaux médias sportifs français, la défense de l'insuffisance générale (pas de meilleur cordon sanitaire que la cooptation et le réseautage entre semblables) permet de laisser chacun dans l'illusion qu'il est un cador. Pour que BeIn Sports se construise ni contre, ni comme Canal+, la chaîne serait tellement bien inspirée de miser sur l'innovation et la différence – ne serait-ce que pour gagner les batailles suivantes (celle de la conquête d'abonnés et celle des prochains droits télé)...

 


Changer le programme

Parmi toutes ces innovations ou ces réformes, nous te soumettons trois mots d'ordre à poursuivre. C'est cadeau: nous ne demandons pas d'honoraires et abandonnons par la présente toute velléité de revendiquer des droits d'auteur dans l'hypothèse hautement improbable où tu nous ferais le bonheur d'appliquer ce programme.

 

Élever les débats. Oui, il faut de l'enthousiasme, de la candeur et le sens du spectacle en télévision, la capacité à s'adresser à un grand nombre. Mais la niaiserie n'a rien d'obligatoire, ni le goût pour les polémiques stériles, tout comme rien n'interdit de quitter un peu le ras des pâquerettes ou de s'offrir le luxe de la curiosité. Avec deux antennes, tu pourras ouvrir des espaces de liberté et de discussion, inventer des émissions qui ne ressemblent pas à des programmes de variétés montrant de moins en moins de football. Les défis seront parfois faciles à relever, par exemple pour faire en sorte que Les Spécialistes ne passent plus pour la meilleure émission de débats sur le football, ni Pierre Ménès pour notre plus brillant expert national. Peut-être seras-tu également frappé par le constat que les grands enjeux de ce sport ne sont quasiment jamais débattus sur les chaînes de football.

 

Revenir à une réalisation télévisuelle qui se mette au service du football, et non l'inverse: plus sobre, allant plus à l'essentiel – le jeu – et permettant de mieux le comprendre au lieu de recourir mécaniquement aux rafales de ralentis, aux plans de coupe intempestifs et autres gadgets parasites. Cela n'empêcherait pas d'expérimenter et d'innover: imaginons un pôle R&D pour tester de nouvelles approches, de nouvelles manières de raconter un match en cassant les certitudes et les habitudes des réalisateurs. Pédagogue compulsif à tes grandes heures, quand tu voulais même expliquer ce qui se passait dans la tête des joueurs, tu dois encore ressentir l'envie de faire progresser la connaissance du football.

 

Enrayer le délire anti-arbitral, devenu le principal produit éditorial de Canal+, consistant à réarbitrer constamment les rencontres en faisant passer les interprétations des commentateurs pour des erreurs d'arbitrage. D'une confondante pleutrerie face aux puissants du football, nos braves garçons retrouvent une vigueur de procureurs jdanoviens pour tomber sur les arbitres, ignorant sans vergogne aussi bien la lettre que l'esprit de la règle. Aie pitié de ceux qui veulent voir et parler d'autre chose, ou qui souhaitent que l'on montre plutôt la complexité et la difficulté de l'arbitrage (et mets le révélateur au placard, merci).

 


Nous voilà, Charles, au bout de cette interpellation, avec le sentiment du devoir accompli. Tu feras le tien comme bon te semble. On paiera l'abonnement à BeIn Sport comme on mise sur un espoir, à onze euros par mois. Peut-être qu'après avoir échoué, jadis, à "redonner un sourire au PSG", tu arriveras à nous rendre le nôtre.

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Les médias et les journalistes


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