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Richard Coudrais

 

Pionnier du foot sur le Web avec Kick'n'Rush, historien pour les Cahiers et Footichiste pour son compte.


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Et au milieu coule un Javier

Les promesses du Maracanã

Fin juin 1977, l’équipe de France s’envole en Amérique du Sud pour y affronter l’Argentine et le Brésil. Deux matches dans des stades mythiques, deux matches qui ont changé les Bleus.

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Une tournée en Amérique du Sud, voilà une belle opportunité, pour un sélectionneur, de jauger le véritable niveau de son équipe. C’est du moins l’idée qu’a Michel Hidalgo au moment où il s’installe dans le Concorde en compagnie des dix-neuf joueurs qu’il a sélectionnés [1]. Depuis un an et demi, le nouveau sélectionneur semble réussir là où ses prédécesseurs ont échoué: monter une équipe compétitive et être sur le point de la qualifier pour la Coupe du monde. On sent même frémir un début d’adhésion du public français qui s’attache à ces Bleus, comme il s’est attaché aux Verts de Saint-Etienne.
 

 


Photo via The Vintage Football Club (voir la superbe série sur le match)

L’Argentine en noir et blanc

Avant le rendez-vous du 16 novembre 1977 à l'occasion duquel les Français doivent absolument vaincre la Bulgarie au Parc des Princes, la FFF a mis sur pied une tournée en Amérique du Sud, la deuxième après celle de l’hiver 1971. Forcément, ce genre d’expédition fait grincer les dents de certains présidents de clubs et le stéphanois Roger Rocher y va de son habituel coup de gueule. À sa grande surprise, il n’est pas rejoint par son homologue de la nouvelle place forte du foot français, le FC Nantes, qui vient d’être sacré champion de France. Les dirigeants nantais choisissent de ne pas commenter publiquement ce qui ne découle pas directement de leur club, et sont plutôt fiers de voir leurs joueurs sous le maillot bleu.
 

La première étape conduit les Bleus en Argentine, là où précisément se déroulera la Coupe du monde un an plus tard. Depuis le 24 mars 1976, le pays est tombé dans les griffes d’une terrifiante dictature militaire, l’une des pires du vingtième siècle. Le général Videla et ses sbires matent l’opposition par la force, la terreur et le crime. Et déjà l’on s’interroge sur l’intérêt de jouer au football dans un tel environnement. L’hiver austral renforce cette atmosphère de peur qui hante les rues de Buenos Aires. Ils sont pourtant 40.000 le 26 juin dans les tribunes de la Bombonera, le bouillant stade de Boca Juniors, où la France affronte la sélection argentine.
 

La rencontre n’est pas diffusée en France – la télévision argentine n’ayant, paraît-il, rien d’autre à proposer que des images en noir et blanc. Très diplomatiquement, Michel Hidalgo n’aligne aucun Stéphanois face aux Argentins. Au contraire, son équipe présente une forte coloration nantaise avec pas moins six Canaris tout frais champions de France: les défenseurs Rio et Bossis, les milieux Michel et Sahnoun et les attaquants Baronchelli et Amisse – auxquels s’ajoutent le gardien niçois Baratelli, le défenseur messin Battiston, le libero marseillais Trésor, le meneur de jeu nancéen Platini et son coéquipier attaquant Rouyer.

 

 

Dès le début du match, Michel Hidalgo est soulagé par la production de son équipe. Les Bleus dominent largement les Argentins et se créent les meilleures occasions. En fin de première période, un tir de Amisse est repoussé par le poteau de Balay. À la mi-temps, l’entraîneur argentin Menotti remplace Gonzales par le brillant Ardiles, un changement qui donne un peu de consistance au collectif argentin. Sur son aile gauche, le dribbleur Houseman donne quelques inquiétudes à la défense tricolore, mais Battiston parvient à maîtriser le phénomène. Peu à peu, la France retrouve sa domination de la première mi-temps. Platini reprend le dessus sur son chien de garde Passarella et organise le jeu à sa guise. En fin de match, Zimako (qui a remplacé Baronchelli) lobe le gardien argentin mais manque le cadre. L’arbitre péruvien siffle la fin du match sur un score vierge (0-0). Les Français auraient pu l’emporter, mais ils restent très satisfaits de leur prestation, d’autant plus convaincante qu’ils reçoivent des applaudissements du public argentin.
 


Le Brésil en couleurs

Aussitôt le match terminé, les Bleus se rendent à Rio de Janeiro, et passent en moins de quatre jours d’un hiver rigoureux à un été moite. Pour affronter le Brésil, Michel Hidalgo a recomposé son équipe en intégrant ses Stéphanois Janvion et Bathenay – ils n’étaient en effet que deux, Lopez n’étant pas du voyage en raison d’une blessure. Le sélectionneur aligne également Zimako, Lacombe, Six et le gardien André Rey. Les Bleus découvrent le prestigieux stade du Maracanã, une enceinte géante où cent mille spectateurs agitent les tambourins en faisant danser des créatures de rêve… tout en démontrant une franche hostilité envers l’équipe visiteuse.
 

Les joueurs français semblent alors complètement tétanisés. Ils passent la première mi-temps à courir derrière un ballon que les Brésiliens s’échangent à coup de passes courtes à ras-de-terre. À la demi-heure de jeu, le défenseur Edinho profite d’une hésitation entre Trésor et Rey pour ouvrir le score. Le score est de 1-0 à la pause, mais aurait pu être beaucoup plus lourd. En début de seconde période, l’avant-centre Roberto colle un deuxième but qui ressemble pour les Français à un début de naufrage.
 

C’est à cet instant précis que les joueurs français sont pris d’une inspiration. Aussitôt après l’engagement, Platini lance Didier Six aux abords de la surface. Le Nordiste se prend alors pour un Brésilien et fait comme chez lui: il contrôle de la poitrine, jongle, dribble deux défenseurs et frappe du gauche un ballon qui va se nicher sous la barre de Leão. Tout d’un coup, le match change de physionomie. Les Français retrouvent leur maîtrise de Buenos Aires, s’échangent le ballon, font courir leurs adversaires et se créent quelques occasions. Une belle demi-heure qui trouve son épilogue à la 85e minute, lorsque sur un corner, Marius Trésor monte, s’élève plus haut que tout le monde et d’une tête magnifique envoie le ballon dans la cage. À 2-2, le public du Maracanã se met à crier des "França! França!"

 

 

Il reste aux Français un troisième match à jouer, à Belo Horizonte contre l’Atletico Mineiro. Un match conclu pour d’obscures raisons qui échappent au domaine sportif et que les Bleus vont honorer sans trop se fouler. Les hommes de Michel Hidalgo, qui a intégré le Niçois Zambelli, seul absent des deux premiers matches, sont battus 3-1 par une équipe pourtant privée de ses meilleurs joueurs. Le but français a été inscrit par Marius Trésor, que les pelouses du Brésil, décidément, inspirent.
 

La France n’a remporté aucun match, mais elle a gagné pas mal de certitudes. Du coté de l’Amérique, il se dit que cet embellissement français n’est sans doute pas qu’un feu de paille.
 


Les tournées sud-américaines des Bleus
1971 : "Une lueur bleue à Buenos Aires"
1972 : "Coupe en toc sous le soleil du Brésil"
 


[1] Gardiens: Dominique Baratelli (Nice), André Rey (Metz).
Défenseurs: Patrick Battiston (Metz), Maxime Bossis (Nantes), Gérard Janvion (Saint-Etienne), Patrice Rio (Nantes), Marius Trésor (Marseille), Henri Zambelli (Nice).
Milieux: Dominique Bathenay (Saint-Etienne), Alain Giresse (Bordeaux), Henri Michel (Nantes), Michel Platini (Nancy), Omar Sahnoun (Nantes).
Attaquants: Loïc Amisse (Nantes), Bruno Baronchelli (Nantes), Bernard Lacombe (Lyon), Olivier Rouyer (Nancy), Didier Six (Valenciennes), Jacques Zimako (Bastia).

 

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