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Thibault Lécuyer

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Les mots pour rien dire

Au mercato d'hiver, on vend infiniment plus de sornettes que de joueurs. Mais pour le journaliste sportif, c'est tout un art. Mode d'emploi.
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Le mercato d'hiver est terminé et, comme chaque année, on se demande s'il a été inventé pour que les équipes corrigent leurs erreurs de l'été, ou pour que les journaux aient du papier à vendre pendant une période plutôt creuse.
Au moins, il permet de découvrir une passionnante expression du journalisme sportif: la phrase qui ne coûte rien. Petite sœur de l'assertion gratuite, fille de la spéculation hasardeuse, la phrase qui ne coûte rien peut servir dans n'importe quel article car, par essence, on peut aussi bien l'écrire que ne pas l'écrire puisqu'elle ne contient aucune information et ne demande aucun effort.


Exemple n°1

"Si une belle opportunité se présente, Jean-Michel Aulas ne la laissera pas passer".
(L'Équipe du 16/12)

Cas typique. On imagine effectivement mal Jean-Michel Aulas laisser passer l'opportunité de recruter Lionel Messi pour trois millions d'euros, ou d'acheter une Mercedes CLK d'occasion avec 3.000 kilomètres au compteur pour 10.000 euros.
C'est le principe même de la phrase qui ne coûte rien : elle tente de faire croire qu'il se passe quelque chose, alors qu'il ne se passe rien, en créant l'image du président lyonnais tapi dans l'ombre, prêt à se jeter sur sa proie.



Exemple n°2

"Emerson, âgé de 33 ans, ne serait pas retenu par le Milan AC et verrait d'un bon œil le challenge parisien".
(Aujourd'hui Sport du 07/01)

Il s'agit d'une variante : la phrase qui ne coûte rien peut également être une information invérifiable, associée à un concept nébuleux: ici "le challenge parisien", qui donne du poids au mouvement possible. Emerson ne viendrait pas jouer au PSG, il viendrait relever le challenge parisien. On comprend mieux son intérêt.

mercato1.jpg


Exemple n°3

"Du côté du milieu de terrain offensif Alex, le PSG compte bien activer les bonnes relations dont il jouit avec le club turc depuis l'affaire Kezman".
(Aujourd'hui Sport du 07/01)

Faire de la fumée sans feu nécessite un peu de savoir-faire. Notez l'utilisation de l'expression "l'affaire Kezman", qui confère un air plus mystérieux encore à l'information. Information qui se résume d'ailleurs à dire que le PSG a déjà le numéro de téléphone de Fenerbahçe. On sous-estime le nombre de transferts qui ont capoté faute de détenir les coordonnées du club vendeur.
La phrase qui ne coûte rien donne l'apparence de la plausibilité à une information qu'on ne donne pas. Si vous avez cru au transfert d'Alex, auto punissez-vous en cherchant vous aussi à "activer vos bonnes relations".



Exemple n°4

"Selon une source proche du dossier, l’Olympique Lyonnais pourrait rapidement formuler une première offre de près de douze millions d’euros (dès lundi?) pour Ricardo Oliveira".
(Mercato365)

La phrase qui ne coûte rien est une grande fan de la célèbre "source proche du dossier", cette allumeuse. Notez bien le "dès lundi", qui ne coûte rien. Pure élucubration de l'auteur qui n'en sait rien, mais aimerait bien que vous reveniez sur son site le lundi suivant. Ricardo Oliveira a finalement été transféré au Betis Séville pour sept millions d'euros.



Exemple n°5

"Même s’ils se montrent encore officiellement très prudents, il est clair que les dirigeants lyonnais ne sont pas inactifs sur le mercato d’hiver".
(L'Équipe du 31/12)

Cette fois, c'est en une du quotidien que la phrase qui ne coûte rien s'invite. Et elle fait face à son adversaire le plus redoutable: la réalité. Il est essentiel de nier que Lyon résistera à une poussée de fièvre acheteuse, car évidemment, sans feuilleton hivernal, pas de ventes.
Dotée d'un seul "il est clair", cette phrase qui ne coûte rien est un peu faiblarde. Il aurait mieux valu écrire: "Même s’ils se montrent encore officiellement très prudents, les dirigeants lyonnais n'ont pu que faire le constat des lacunes de leur effectif alors que s'ouvre le mercato d’hiver". Mystère, vacuité, impatience et polémique: le B-A BA.



Exemple n°6

"Si le climat semble aujourd'hui propice à la poursuite de l'aventure, rien ne dit qu'au printemps, quand il dressera le bilan de sa saison et prendra connaissance des possibilités qui s'offrent à lui, Yoann Gourcuff sera certain que son avenir est en Gironde. D'ici là, le temps fera son ouvrage, dans un sens ou dans l'autre".
(lequipe.fr le 26/01)

Nous sommes là en présence d'un cas très particulier, la phrase qui ne coûte rien, mais s'assume comme telle. L'auteur ne dispose d'aucune information et se met à l'abri derrière un cryptique "climat propice" pour affirmer avec péremption qu'il n'est pas certain que dans plusieurs mois, Gourcuff soit certain. Tant d'incertitude, ça ne peut qu'exciter le lecteur dont la perplexité augmente à la lecture de la conclusion: "le temps fera son œuvre, dans un sens ou dans l'autre". Une phrase qui signifie: "on n'en sait rien mais nous au moins, on est là pour vous dire qu'il va se passer quelque chose".
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