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Patrick Slet

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Camel Meriem, porté disparu

Le Var est dans le fruit

Il n'y a pas que la presse nationale dans la vie, on peut aussi s'essuyer avec la PQR. Étude de cas: Var Matin et ses penchants pour l'OM, les joueurs sympas et le traitement people du football.
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Var Matin, journal qui tire à 90.000 exemplaires, appartient au groupe Nice Matin. C’est donc un journal local hybride qui s'insère dans une stratégie de groupe, ce qui confère deux volets au journal: un premier d’actualité locale pure et un second plus global rédigé à plus grande échelle (250.000 exemplaires pour la publication de cette partie).

Jeu-test : retrouve la véritable légende de cette photo (Var Matin - Patrick Clementé)
1. "J'en ai marre du foot, je veux devenir joueur de percu pour Obispo".
2. "Heureusement que c'est pas des plaques chauffantes, je me serais brûlé les mains".
3. "Amateur de musique, le joueur blessé espère avoir gardé le bon rythme... physique."
Yves Merens entre miel et fiel Journaliste phare de l’équipe rédactionnelle, Yves Merens est un professionnel reconnu puisqu’il remporta une place sur le podium local du Grand Prix Crédit Lyonnais du meilleur article sportif 2001. Bien intégré au milieu, c’est même lui qui a la charge de distribuer les accréditations aux journalistes sportifs du Stade du Ray. Longtemps spécialiste de l’OGC Nice pendant les années noires, il a su rapporter et entretenir les rebondissements des affaires de vraies-fausses reprises. Il faut dire que Merens n’a jamais vraiment apprécié Francesco Sensi le président de l’époque, ici, "milliardaire économe" (23/05/2000), là, auteur de "grandes lessives" à répétition. Il aurait vraisemblablement préféré voir débarquer l’énigmatique homme d’affaire Kita ou un autre repreneur plus crédible, tant il chargea l’équipe dirigeante de cette époque. En 2002, tout va mieux grâce à Nice à Jean-Christophe Cano, débarqué tout droit de la Canebière (04/02/2002 "Cano dans la peau du patron"). Le futur ex-directeur général du Gym et son "look d'enfer à la Ronaldo" a toute la sympathie du journaliste: c'est parce qu'il "a été si longtemps de l'autre côté de la barrière [responsable d’OM TV], qu'il a tant de relations et d'amis chez ces éternels curieux aux stylos". Il faut dire que son sens de la formule épate le journaliste, qui voit en lui le prophète du "messie tant attendu à Nice", qui affirme "que le potentiel est énorme. Je ne surprendrai personne en parlant de la grande histoire du Gym!" . Sans doute dépité par la chute prématurée de ces repreneurs un peu trop miraculeux (1), Merens jeta ensuite son dévolu sur les affres monégasques. Yves Merens est l’archétype du journaliste sportif à la fois "fan de" et indic des petits secrets. Il s’exprime comme un supporter, relayant le supporter dans la louange en cas de victoire, dans le dénigrement en cas de défaite. En résumé, les dirigeants se trompent souvent, les joueurs détiennent toujours la vérité du terrain. Pas rebuté par les contradictions, l’homme fait toutefois allégeance à son patron. À l'occasion du décès du propriétaire du groupe, il évoqua sans ironie le caractère visionnaire de Jean-Luc Lagardère quand il amorça l'évolution des clubs de football vers une gestion "entrepreneuriale": "ll aura été victime de son impatience à glaner les succès et de sa volonté de confier les clés à des caciques trop éloignés des ficelles du ballon rond". Le Var, banlieue est de Marseille ? Aujourd’hui, Yves Merens semble se consacrer quasi exclusivement à l’OM. En tout cas, il est parti en mission à Capbreton d’où il a abondamment couvert la pré-saison olympienne. En conséquence, dans Var Matin, les pages football font la part belle au club phocéen et alors que la zone de couverture du groupe va du Var à la Corse, les autres clubs du sud y sont traités avec une parcimonie étonnante. On sent à sa lecture qu'il dispose d'un réseau relationnel bien tissé puisque, comme nous l’apprend le site de l’OM, il fait aussi office de guide à la Commanderie lorsque les dirigeants du Centre de formation de l'OGC Nice ont l’idée saugrenue de prendre exemple sur la formation "à la marseillaise". Cet été, l’actualité sportive locale s’est donc essentiellement résumée à celle de l’OM. En marquant à la culotte le stage landais des Marseillais, Yves Merens n’a pas hésité à prendre des risques pour décrire la politique du club. À la recherche d’une "vraie" polémique pour commencer la saison, Van Buyten a semblé offrir quelques ouvertures: "Van Buyten devant un choix de Roi: Manchester ou l’OM" (12/07/2003) ou "Durant ce stage dans les Landes, Daniel Van Buyten pense beaucoup à son avenir entre deux entraînements. Son départ probable de l‘OM provoquera sûrement quelques vagues dans le Vieux Port phocéen" (13/07/2003)… Hélas, ce fut vain puisque les renforts réclamés sont arrivés et que Van Buyten n’a pas bougé. Les conférences de presse ont été fidèlement relayées, notamment pour suivre le feuilleton de la non-arrivée de Pedretti. En toute circonstance, les décisions du tandem Bouchet-Perrin semblent empreintes d’une sagesse bouddhiste. Sous la plume d’Yves Merens, Bakayoko est un serial buteur et Fernandao est incité à se comparer avec Raï et invité à rejoindre la seleçao. Publié le jour des premiers incendies, il a commis une interview malencontreusement titrée "Sébastien Perez, le feu de l’OM". On apprend que Perez deviendra arrière latéral de l’équipe corpo des pompiers volontaires: "En montrant l’exemple, en étant toujours le premier partout… surtout s’il y a le feu". Plus sérieusement, le journaliste démontre l’attachement du joueur au club, ses qualités d’humour, de générosité et de disponibilité (qualité primordiale pour l'intéressé). Bref, en toute circonstance, dans le monde d’Yves Merens, il y a surtout des joueurs fidèles au maillot et incroyablement sympathiques. Le Var saisi d’une folie marseillaise… Dans Var Matin, le foot local est traité comme l’actualité nationale, c’est-à-dire brièvement, après les faits divers locaux. Au mieux, il existe le renvoi systématique au "supplément 06" pour ce qui concerne Nice, et au pire, un article est consacré à l’AS Monaco tous les quinze jours… Quand l’équipe de Deschamps joue un match amical, on nous offre un petit résumé encourageant. Et, quand Yves Merens n’a pas de joueur de l’OM à interviewer, il nous sort un joli reportage tout aussi flatteur sur le formidable Roma qui devrait au moins "devenir international", bien sûr. Si la presse locale semble indiquer que le Var vibre pour l’OM, les faits sont plus partagés. Bien sûr il y eut la perte de l’équipe locale, le club toulonnais évaporé dans les malversations — même si quelques-uns font survivre sa mémoire (voir les 40 pages d’histoire sur le site web du club). Mais il existe une autre réalité que celle des frontières administratives. Dans le Var, on supporte tantôt Nice, tantôt l’OM, un temps Cannes et même Monaco pour les peuplades qui ne voient des lézards qu’autour des biffetons. Tout cela est souvent question de tradition familiale, d’origine sociale ou plus prosaïquement de positionnement géographique. Alors comment expliquer un tel unanimisme pro-marseillais dans la presse locale? …ou d’une prosaïque stratégie marketing ? Pour mieux comprendre qu’au travers de Var Matin, c’est l’image d’un OM redevenu phénomène de mode qui s’impose, il faut situer un peu mieux le contexte de l’été sur la Côte. C’est en fait le touriste national et étranger qui est dragué. Il est intéressant d'observer les expressions culturelles du football en ces lieux. Partout, on peut ainsi distinguer la tendance streetwear footeuse avec ses trois tribus à maillot: des Français de partout qui s’affichent de Metz au PSG en passant par des têtes blondes floquées Zizou, des Anglais, des Allemands ou des Néerlandais fans de Feyenoord voire du FC Twente (oui, ça existe). Et, majoritairement, des locaux ou non, ceux qui se drapent tantôt du 9, tantôt d'une entreprise algérienne liquidée. Sur le bord de mer commercial, on trouve aussi bien représentés des draps de bains Droit au but et des horloges en plâtre sur fond de ballon bleu et blanc qu’on croirait tout droit sorties de chez la mère à Titi. Var matin table simplement sur ce lectorat non-régional. Notons qu'en dehors de l’OM, l’autre grand thème reste le "feuilleton des transferts". Mais lors d’une intersaison aussi blanche et sèche, pas facile de meubler. Alors, face à la pénurie, on racole. People magnétique Var Matin parle aussi du foot par le petit bout de la lorgnette, égayant ses rubriques people de joueurs médiatiques. Selon une vision bien franchouillarde (on voit la poudre dans le nez de Paille mais pas l’EPO belge dans les veines de Virenque), suivre les stars People c’est mal, surtout quand c’est les Anglais. Le reportage sur Vieira débute ainsi: "Star, il fait tout pour ne pas l’être et c’est bien contre son gré que les téléobjectifs du Sun l’ont photographié"… Pourtant, dans cette petite interview du 25 juillet, de football, il sera peu question du footballeur. En revanche, on découvrira qu’il est paisible, discret et timide mais toujours pas marié! Vieira se montre amoureux d’Arsenal et respectueux de son passé. Et l'on quitte la page avec son gentil sourire d’homme qui "rêve de mariage […] parce que la famille c’est important".

Grâce à Var Matin, on apprend qu'à défaut d'avoir retrouvé un club, Luis Fernandez a trouvé un scooter (photo Serge Haouzi).
Laurent Blanc, quant à lui, a aussi eu droit à son interview. Signe de son caractère désormais moins médiatique, il est resté dans les pages sports… Pourtant ce sont les mêmes questions sur sa vie para-sportive qui reviennent. Il pose en chapeau de paille avec Madar en queue-de-cheval. Le Président détaille sa nouvelle vie: "prendre le temps de vivre", "régler ses problèmes administratifs", "continuer à regarder les matchs à la télé"… et "reprendre ses études". Bref, des scoops en série. Avec Yves Merens ou Jean Phillipe (journaliste people à Var Matin), les joueurs appartiennent à cette élite de gens sans tache, profondément sympas (peut-être à l’image de leurs intervieweurs?). Mais en apportant au lecteur des stars à l’inactualité flagrante, cette presse sert le compliment un jour pour déverser du fiel le lendemain. Ainsi, Le Parisien dans son papier "Les joueurs sont-ils trop payés?" a bien crucifié le pauvre Blanchard sur l’autel des salauds. Celui-ci fait les frais d’une déclaration bien malheureuse qui risque de décourager plus d’un club. Lorsqu’il dit que 6.000€ par mois sont insuffisants au regard de son statut, c’est certes maladroit, mais, au regard des sommes que touchent ses collègues, n’est-ce pas plus représentatif de la réalité du milieu que cette cohorte de joueurs sensibles, sympathiques et désintéressés qui n’ont que l’amour du maillot aux lèvres? (1) Sur les troubles reprises de l'OGCN lire par exemple ces articles du Nouvel Obs, OGC-Nice: des noces en rouge et noir, 28 mars 2002, ou de L'Humanité, OGC-Nice, reprise et soupçons, 9 mars 2002.
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