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Le printemps du foot français

Les performances françaises dans les coupes d'Europe démentent les éternels complexes nationaux et augurent de jours encore meilleurs…
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Les clubs français viennent de vivre une quinzaine européenne qui n'a pas été celle des dernières soldes sur leurs espoirs: deux représentants en quarts de finale de la C1, trois en huitièmes de la C3. Tous les observateurs, après avoir fait des performances en coupes d'Europe l'indice quasiment unique de la qualité du foot hexagonal, n'ont pas manqué de souligner le changement — tout en émettant quelques bémols, par exemple en rappelant que l'Italie, qui comptait trois clubs à ce stade de la Ligue des champions la saison passée, n'y a cette fois envoyé que le Milan AC. Deux siècles de "déclin" L'évaluation du "niveau" du foot français occupe une place considérable dans les discussions des spécialistes et des amateurs de tout poil, depuis fort longtemps. Le verdict de son "déclin" a ainsi été une figure imposée depuis, ironie de l'histoire, l'année 1998 qui a sacré la sélection tricolore. Cette idéologie du déclin n'est pas à l'œuvre dans le seul football, puisqu'elle alimente depuis des décennies la perception qu'ont de leur pays beaucoup de Français (en gros, la France décline depuis Napoléon)… Mais en matière de ballon, elle s'appuie d'abord sur un malentendu grossier, consistant à croire que l'âge d'or des années 90-98 (au cours duquel nos clubs ont fait bonne figure, décrochant deux titres continentaux) constituait la norme. C'est évidemment oublier qu'auparavant, en dehors de quelques "épopées" sporadiques (Reims, Saint-Étienne, Bastia pour ne citer que les clubs ayant disputé des finales), le football français n'avait connu que des désillusions et entretenu sa mythologie de glorieuses défaites — seulement contredites, déjà, par les performances de l'équipe de France dans les années 80. Et c'est bien là que se tissent les contradictions de notre chauvinisme, écartelé un sentiment de supériorité que ne manquent pas de stigmatiser nos voisins et des complexes que le sport français a complaisamment entretenus pendant des années, au point de nuire à ses ambitions et de nier ses propres qualités (1). Complexes sportifs… Ces complexes restent bien vivaces : on en a eu une nouvelle illustration au travers de la rageante élimination du FC Sochaux par l'Inter Milan, qui a des dizaines de précédents dans l'histoire. Comme l'a affirmé Jean-Luc Ettori, "C'est d'abord un problème de mentalité qui existe dans le foot français malgré de bons résultats. Quand j'entends dire que Sochaux a frôlé l'exploit face à l'Inter, je bondis. L'exploit, c'est l'Inter qui l'a fait parce que, sur les deux matches, Sochaux était supérieur. Tant que l'on se mettra en position d'infériorité en parlant d'exploit à longueur de phrases, ce sera la même chose" (L'Équipe du 8 mars). L'ancien international a parfaitement raison de dénoncer une vision qui confond totalement prestige et niveau réel, qui maintient une culture de l'infériorité profondément ancrée dans les esprits. Il faut dire qu'entre les jérémiades défaitistes de Jean-Michel Larqué, le culte du profil bas d'un Guy Roux ou les sempiternelles complaintes de nos dirigeants sur les handicaps juridiques et fiscaux de la France, nous manquons de figures et de discours positifs. Ajoutons que cette vision se nourrit aussi de la surévaluation d'un concept assez nébuleux, "l'expérience" européenne d'un club qui lui permettrait de faire la différence… Si ce facteur n'est pas négligeable, encore faut-il signaler qu'il y en a beaucoup d'autres, à commencer par la continuité des politiques sportives et des effectifs. L'AS Monaco, avec son groupe jeune et inexpérimenté à ce niveau de la compétition, a sans aucun doute bénéficié de sa stabilité sur deux saisons et du maintien en poste de Didier Deschamps. … complexes économiques Au-delà de cette tendance récurrente à l'auto-dépréciation, mais aussi pour comprendre ce qui l'a renforcée, il convient de bien mesurer le poids pris par les discours des dirigeants français, qui ont constamment diagnostiqué l'infériorité économique du football national, considérée comme insurmontable et nécessitant des réformes législatives (accès au marché financier, propriété des droits télé, de la marque et du numéro d'affiliation à la fédération), fiscales (allègement des charges, droits d'image pour les joueurs) et réglementaires (redistribution "élitiste" des droits). Jean-Michel Aulas est la personnalité qui incarne le plus ce discours assimilant presque totalement le potentiel sportif au potentiel économique (ou encore, la valeur des joueurs à leur salaire), en occultant le fait que sur ce plan, quels que soient la loi, les charges ou les règlements, le foot français sera toujours inférieur à ses voisins. Ironiquement, les légitimes ambitions de l'OL dans cette édition de la Ligue des champions viennent contredire l'idée aulassienne que les handicaps français sont rédhibitoires… Et au passage, relevons que l'effectif lyonnais n'a pas grand chose à envier, en qualité et en quantité, à beaucoup des grosses écuries encore en lice. Ce "complexe économique" masque par ailleurs des responsabilités bien plus criantes. Malgré les moyens financiers considérables mis à leur disposition, l'OM et le PSG se sont fourvoyés dans des politiques sportives qui ont gravement compromis la représentation du championnat français à l'échelon européen. Quant à l'OL, malgré une gestion cohérente sur tous les plans, il a systématiquement évolué très en dessous de son niveau sportif réel dans les compétitions européennes, échouant même contre des adversaires inférieurs à tous les points de vue, en particulier lorsqu'il fut reversé en C3. D'ailleurs, son accès aux quarts de finale de la LdC cette saison s'est effectué sans qu'un réel saut qualitatif soit réellement perceptible… Une plus grande réussite, et surtout une volonté plus affirmée semblent avoir été déterminantes dans le parcours lyonnais. Mais c'est justement un rééquilibrage plus global des chances qui a été décisif dans la compétition. Nouvelle donne européenne Car en fait de facteurs économiques, ce ne sont pas tant les contraintes nationales que les évolutions européennes qui ont relégué le foot français en "deuxième division" du continent. L'accélération de l'exil des meilleurs joueurs français (mais aussi de lots entiers de joueurs moyens) n'est qu'un symptôme parmi d'autres du creusement des écarts entre les clubs riches et les autres. L'arrêt Bosman, considéré à tort comme le responsable principal des dérives récentes, n'a fait qu'accompagner l'évolution d'un foot-business orienté vers la concentration des moyens sportifs et financiers au sein d'une élite économique. C'est ainsi le lobbying de cette dernière qui avait amené l'UEFA à établir une formule de Ligue des champions laissant les meilleures chances aux clubs les plus nantis. Et dès lors que les deux tours de poules apparurent, les quatre premiers pays de football trustèrent la phase finale de la compétition. Inversement, il est tentant de conclure que le retour à une formule allégée a eu immédiatement des effets bénéfiques pour le football français, notamment en amoindrissant l'importance de la "longueur" du banc. Dans le contexte du krach de l'industrie du foot européen, les espoirs sont nombreux pour la France du ballon. Sans même attendre l'hypothétique contrôle de gestion européen — qu'il s'agit cependant de défendre sur le plan politique — la crise va diminuer la compétitivité et l'attractivité des clubs étrangers, tant sur le plan sportif que financier. Pour peu qu'ils disposent de projets sportifs cohérents et regagnent un peu de prestige sur les terrains, les clubs seront en mesure de conserver et d'attirer les joueurs de valeur. La nécessité de "partir à l'étranger pour franchir un palier" sera moins évidente aux yeux des footballeurs nationaux, qu'ils soient espoirs ou confirmés. L'enjeu, c'est que le foot français continue de s'appuyer sur ses propres atouts, comme la formation des joueurs et des techniciens, au lieu de se livrer à une course chimérique et perdue d'avance sur le plan financier — l'abandon de l'obligation de posséder un centre de formation est malheureusement un contresens historique de ce point de vue. Les prochaines semaines diront si les clubs français sont sur le point de nous offrir le plus joli printemps depuis bien longtemps, en confirmant les promesses de l'hiver. Au moins vivront-ils — et nous avec — des émotions quelques peu oubliées ces dernières années. S'ils prennent conscience que leurs atouts doivent leur faire oublier leurs complexes, l'espoir est permis… (1) Voir aussi : Sur l'air du déclin, mars 2000. L'éternel déclin du foot français, décembre 2002.
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