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Glen Wilson

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Euro : plus riche, moins beau

Le meilleur mois de leur vie

When Saturday Comes – L'Euro raconté par un de ceux qu'il a le plus rendus heureux : un supporter gallois qui a suivi et aimé son équipe tout au long du tournoi, de Bordeaux à Lyon. 

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Extrait du numéro 354 de When Saturday Comes. Titre original : "Bringing the Noise", traduction Jérôme Latta.

 

* * *

 

À Toulouse, lors de l'explosion de joie qui suivit l'ouverture du score d'Aaron Ramsey face à la Russie, le type qui, précédemment, se tenait debout sur le siège derrière moi s'est retrouvé je ne sais comment allongé sous le mien. Alors que je m'apprêtais à l'aider à se relever, il m'a crié: "Laisse-moi ici, laisse-moi ici, je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie!" Ainsi fut l'Euro des supporters gallois. À chaque fois que nous nous pensions au sommet, notre équipe trouvait un moyen de nous emmener plus haut.

 

 

 

À Bordeaux, le bonheur sans attendre

Il s'est passé exactement huit mois entre la qualification historique du Pays de Galles pour l'Euro 2016 et son premier match dans la compétition. Jamais cela ne nous parut suffisant pour nous sentir prêts. Sur le plan du football, il n'y avait pas de pression, mais une crainte nous tourmentait à notre arrivée en France: crainte de ne pas être à la hauteur de l'événement, que 15.000 supporters supplémentaires en déplacement ne causent des problèmes ou que ceux qui n'avaient jamais voyagé avec la sélection ne soient pas dans le ton.

 

Cette appréhension s'est totalement dissipée à Bordeaux. Les rues et les places de la ville étaient baignées de soleil et de maillots rouges alors que les fans gallois en faisaient leur domicile et que Bordeaux, plutôt que s'offusquer ou seulement tolérer cette invasion, l'embrassait résolument. "Les Gallois sont nombreux, bruyants, parfois un peu turbulents, mais généralement pacifiques. On dirait qu'ils tiennent mieux la bière que d'autres", commenta L'Équipe en guise d'éloge aux supporters. Nous avons été applaudis quand nous avons chanté Hen Wlad Fy Nhadau dans le métro parisien, et même encouragés quand nous avons traversé Bordeaux à vélo et à quatre heures du matin, passablement éméchés, en scandant "Hal Robson-Kanu".

 

Le match à Bordeaux avait déjà offert tout ce que nous pouvions attendre d'une entrée en matière. Nous étions partis pour la France en espérant remporter peut-être une rencontre, voire seulement marquer un but. Le tournoi n'était pas commencé depuis vingt-quatre heures que nous avions déjà accompli les deux. Les célébrations ont été débridées avec des supporters gallois perchés sur des statues ou dansant dans les fontaines, tandis que dans une allée, des Français et des Gallois étaient alternativement projetés en l'air par une foule euphorique dans laquelle figurait un Malcolm Allen [1] extatique.

 

 

Dans la bulle de l'UEFALand

Inévitablement, le rendez-vous avec l'Angleterre à Lens se déroula dans un tout autre contexte, rarement détendu et privé de ces joyeuses interactions avec la population locale qui ont fait notre tournoi. Malgré quelques danses joyeuses sous les tribunes, à la mi-temps, lorsque le Pays de Galles menait 1-0, nous en sortîmes, en définitive, en nous consolant déjà avec l'idée que, "Au moins, nous aurons toujours Bordeaux". À tort.

 

Lors des heures passées dans les cafés toulousains à estimer les chances de voir l'équipe progresser, aucun d'entre nous n'imaginait une performance aussi impressionnante. Quand vous avez passé toute votre vie de supporter de l'équipe nationale enveloppé dans une couverture de survie tissée de cynisme et d'humour d'échafaud, il n'est pas facile de réprimer ses doutes. Et pourtant, il n'a pas fallu plus de dix minutes pour que le type derrière moi atterrisse sur mes talons, et que je comprenne qu'il ne restait plus qu'à savoir combien de buts les Gallois allaient marquer aux Russes.

 

Dans la bulle de l'UEFALand, nous ne percevions pas tout l'impact des succès gallois, mais quelques signes parvenaient jusqu'à nous: les serveuses et les hôteliers ne nous demandaient plus si nous étions anglais, tandis que L'Équipe estima nécessaire d'expliquer le "sheepshagging" à ses lecteurs. Après avoir joliment gagné à Toulouse, nous avons vilainement gagné à Paris, mais cela n'allait pas modérer mes larmes et celles de mes voisins du Parc des Princes. Un quart de finale, peu importe la manière dont il était atteint, restait ce que nous avions connu de meilleur.

 

 

Aimer chaque instant

Je n'avais jamais vu autant de supporters belges qu'à Lille pour le quart de finale, et pourtant, j'ai vu deux fois le Pays de Galles jouer à Bruxelles. Tout le pays s'était répandu de l'autre côté de la frontière, enthousiaste, chahuteur et remarquablement confiant. Il était universellement admis que plus tard dans la soirée, nous prendrions le chemin du retour. Au lieu de quoi, nous nous sommes retrouvés, incrédules et hurlants après l'incroyable but de Robson-Kanu, au milieu d'un tumulte de bras levés, d'embrassades d'inconnus et de chutes de siège.

 

 

Nous aurions pu ressentir la défaite en demi-finale, aussi terne fut-elle, comme une douche froide, mais pour moi comme pour quelques milliers d'autres, alors que nous chantions bien après le coup de sifflet final à Lyon, elle fut simplement un prolongement de la communion entre supporters et joueurs gallois. Depuis des années, je trouve de plus en plus difficile de s'identifier à des footballeurs professionnels dont l'éloignement d'avec la réalité va en s'accroissant. Avec le Pays de Galles, je n'ai rien ressenti de tel, parce que les joueurs se sont parfaitement identifiés à nous autres. Humbles et humains, être en France avait pour eux la même signification que pour nous, et comme nous ils en ont aimé chaque instant.

 

J'ai lu des articles critiques sur le piètre niveau du tournoi, mais leurs auteurs ignorent l'investissement émotionnel qu'implique le football. Durant le mois entier de l'Euro, je n'ai peut-être passé qu'un quart d'heure – celui qui a suivi le but victorieux de Sturridge pour l'Angleterre – à éprouver autre chose que de la joie. Ce championnat d'Europe n'a probablement pas plu aux chaînes de télévision, mais les opinions des rabat-joie s'effacent devant une déclaration de Chris Gunter: "Nous sommes une bande de joueurs qui vivent le meilleur moment de leur vie". Et chaque supporter gallois a pu se reconnaître dans ces mots.

 


[1] NdT : Malcolm Allen est un ancien international gallois qui a notamment joué à Watford, Millwall et Newcastle. Il est consultant de plusieurs médias gallois. La rubrique "Arrests" de sa notice Wikipedia en anglais est savoureuse.
[2] NdT : Les supporters gallois chantaient "We know what we are : sheep shagging bastards" ("Nous savons ce que nous sommes : des baiseurs de moutons") en référence à l'insulte proférée en Angleterre à leur rencontre.

 

 

Soignez votre anglais et votre culture foot: abonnez-vous à When Saturday Comes.

 

 

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>> dernière réaction : «Superbe.» / 12/08/2016 à 07h08
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