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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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Une Coupe du monde sous VAR

Le football de possession est-il mort en Russie?

La victoire des Bleus, les échecs espagnols et allemands suggèrent qu'il vaut désormais mieux abandonner ballon à l'adversaire. Tournant historique ou simple rappel au réalisme? 

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D’un côté, l’école Guardiola: "Mon objectif, c'est d'avoir 100% de possession". De l’autre, l’école Mourinho: "Celui qui a le ballon a peur et celui qui ne l’a pas est de ce fait plus fort." Et, entre les deux, beaucoup de monde. À commencer par Didier Deschamps, certes vainqueur du Mondial en laissant le ballon à la plupart de ses adversaires, mais maître du jeu contre l’Uruguay… et malmené sur de longues séquences en finale contre des Croates qui n’ont abandonné la possession que contre l’Argentine.

 

Si le vainqueur est scruté à la loupe et qu’on imagine son style faire école, la performance d’une Croatie bien différente, et qui a bien plus "surperformé", mérite au moins autant d’attention.

 

 

 

 

Un ballon rarement disputé

En difficulté sur attaques placées, l’équipe de France a trouvé un moyen radical de régler le problème: ne plus en faire. Donc attendre l’adversaire très bas et profiter des espaces créés pour lancer des contres, utilisant ainsi au maximum les qualités physiques de Kylian Mbappé.

 

Une stratégie qui nécessite évidemment une défense capable de bien gérer sa surface, mais aussi une qualité technique suffisante au milieu pour que les ballons récupérés puissent être rapidement exploités. Inutile en effet de jouer de la sorte s’il faut trente secondes pour lancer la riposte, l’opposition ayant alors largement eu le temps de se replier… ou de récupérer le cuir, ce qui fut le cas de Croates très agressifs au pressing à la perte.

 

Bien sûr, il faut aussi que l’adversaire joue le jeu, c’est-à-dire qu’il prenne le contrôle des débats, ce que les Uruguayens n’étaient, et c’était prévisible, pas disposés à faire. Et c’est peut-être dans ce combat pour la possession, ou plutôt cette régulière absence de combat, que se trouve l’un des enseignements de la dernière Coupe du monde.

 

Si précieux dans beaucoup de matches de clubs, le ballon n’a en effet presque jamais été disputé. Soit une équipe le voulait à tout prix et ne rencontrait aucune résistance (Espagne, Allemagne, Argentine), soit elle le laissait sciemment (Iran, Suède), soit la physionomie de la partie décidait. Dans ce football séquencé, la question n’est pas tant le plan de jeu que son application, là où l’objectif de Liverpool face à Manchester City, par exemple, sera de sortir les Skyblues de leur zone de confort.

 

 

Fin du règne germano-espagnol ?

Que le vainqueur soit une équipe réactive est évidemment intéressant, mais la qualité de son effectif laisse imaginer d’autres scénarios au terme desquels le résultat aurait été identique. À l’inverse, les sorties de route rapides de l’Allemagne ou de l’Espagne, les deux derniers vainqueurs, sont plus étonnantes.

 

Emblèmes actuels du jeu de possession, les deux sélections ont gardé leur ligne de conduite, prenant soin de la balle, mais sans la porter suffisamment souvent dans le but adverse – ou en le laissant trop souvent s’approcher du leur, selon le côté d'où l'on prend le problème. Dans tous les cas, le parallèle interroge: et si avoir la balle était devenu has been?

 

Pour avoir un début de réponse, il faut jeter un coup d’œil dans le rétroviseur, direction 2014 et 2010, années des sacres mondiaux de ces deux sélections. Et repenser à ces matches gagnés au couteau: victoire espagnole contre le Paraguay malgré un penalty concédé à l’heure de jeu et finale remportée après prolongation, frayeur allemande contre l’Algérie et nouvelle finale qui se décide après trente minutes supplémentaires.

 

Dans ces quatre rencontres, dont un huitième et un quart de finale, le talent des gardiens, la maladresse adverse et quelques interventions défensives ont dessiné un résultat loin d’être implacable. Car les occasions concédées étaient peu ou prou les mêmes qu'en 2018. Elles ne furent simplement pas conclues.

 

 

Question de personnel

Plus que la façon dont est utilisée le ballon, parfois discutable chez des Espagnols qui ont tourné en rond avec Fernando Hierro là où Julen Lopetegui avait amené du tranchant, c’est finalement la phase défensive qui conditionne les résultats. Dans un football international où l’absence de pressing réduit le nombre de phases de transition et les opportunités de marquer dans le jeu, le plus important est de ne pas concéder de buts.

 

Tôt ou tard, et quelle que soit la façon de jouer, l’occasion de tromper le gardien adverse arrivera – souvent sur coup de pied arrêté quand la différence de niveau est grande. Qu’on ait le ballon ou qu’on le laisse, il faut donc réfléchir à la façon de se protéger, ne pas séparer les phases. Pep Guardiola ne dit pas autre chose, lui qui assure: "J'ai toujours cru que quand le ballon est loin de ton but, tu es plus en sécurité que quand il est dans la surface".

 

Mats Hummels, Jérôme Boateng, Gerard Piqué et Sergio Ramos d’un côté, Raphaël Varane et Samuel Umtiti de l’autre. La différence la plus nette est sans doute ici. En marquant trois fois contre le Portugal et une face à la Russie, l’Espagne aurait dû remporter ces rencontres, elle qui a la fâcheuse habitude de gaspiller. Quant aux Allemands, si la charnière a eu de gros soucis, comment espérer aller loin quand on pratique un jeu de position qui obligera à défendre des transitions avec des milieux trop usés pour courir?

 

Solide derrière, la France pouvait, elle, se permettre de laisser venir, là où des Croates incapables de défendre sur coups de pied arrêtés appliquaient leur version de l’adage "la meilleure défense, c’est l’attaque".

 

 

Une transition française

Le jeu de position est-il mort? Outil plus que philosophie, certes poussé à l’extrême par certains, mais qui peut être une simple façon d’attaquer (pour la Belgique par exemple, capable également de jouer vite vers l’avant), il porte en lui une fragilité qui l’expose d’autant plus en compétitions internationales – non concernées, pour l'instant, par la fuite en avant vers l’offensive constatée en Ligue des champions. Parce qu’il oblige à défendre des grands espaces et responsabilise avec le ballon, il ne tolère pas l’à peu près et accepte l’idée que chaque occasion concédée aura un fort pourcentage de réussite.

 

Plus que le Portugal en 2016, qui était avant tout défensif en phase finale et marquait sur ses rares sorties offensives, la France réaffirme toutefois l’importance de la transition. Et c'est sans doute là que son influence éventuelle, au niveau international en tout cas, pourrait être importante. Créer l'espace – la principale clé tactique du football – en obligeant l'adversaire à prendre les choses en main n'est pas une révolution. Mais réussir à mettre en place un bloc suffisamment fonctionnel pour limiter les déplacements reste une performance.

 

Contrairement à des Russes qui se déplaçaient partout pour récupérer le ballon, les Français ont su ajuster l'intensité, déclencher les sorties sur le porteur au moment opportun et couvrir les bonnes zones pour ne pas subir le tempo et laisser les longues courses aux marathoniens du onze. En juillet, quand bon nombre de joueurs dépassent les cinquante matches, que les sprints décisifs soient vers l'avant et pas vers l'arrière a ses avantages – à commencer par la possibilité de rater son coup sans trop pénaliser son équipe.

 

Sans la frappe de Benjamin Pavard contre une Argentine ayant pourtant presque tout faux tactiquement, on aurait peut-être écrit le contraire. Après tout, la victoire de la Grèce à l’Euro 2004, autrement plus étonnante et donc intimement liée au plan de jeu de son sélectionneur, a eu pour seule influence de rappeler que le réalisme est essentiel dans le foot. On a connu plus grande révolution...
 

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