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Pierre Barthélemy

Pierre Barthélemy est avocat au Barreau de Paris, spécialiste de droit public et conseil de certains supporters parisiens. @Pierre_B_y


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Rayon journalisme

Le football de demain est-il nécessairement de droite?

Entre sa libéralisation à marche forcée et la crispation sur les valeurs "morales", notre sport préféré est devenu le terrain de jeu d'idéologies qui le font résolument pencher à droite.

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Loin de l’outil de développement démocratique qui inspirèrent les promoteurs du sport comme Léo Lagrange [1], le football moderne semble devenu captif des tiraillements idéologiques de droite, entre libéralisme économique et conservatisme culturel.

 

Captif du capitalisme

Léo Lagrange ne voulait pas que le sport devienne un "spectacle de cirque" au service "de profits importants" [2]. Inutile de s’étendre bien longtemps sur l’omniprésence des questions économiques dans le football, mais il convient de souligner combien le Léviathan capitaliste semble tout engloutir sur son passage. Si l’UEFA admet la validité du contrat conclu entre QTA et le PSG au regard des règles du "fair-play financier", il sera difficile de continuer de douter de l’insatiable appétit de la chimère ultralibérale (lire "PSG-QTA : UEFA FPF WTF?").

 


 


En effet, tout l’environnement du football semble désormais guidé par des préoccupations économiques. Son expression la plus universelle, la Coupe du monde, est désormais la convoitise de pays soit en quête de visibilité, soit en mal d’investisseurs, et se voit attribuer non pas au plus méritant mais au plus puissant (Russie, Qatar). De même, les coupes d’Europe ne sont plus organisées dans l’optique de confronter sportivement les représentants de différentes cultures footballistiques, mais bien de générer un maximum de profits. Ainsi en va-t-il de la Ligue des champions au détriment de la Coupe des clubs champions ou des fantasmes récurrents de création de compétitions purement lucratives, cristallisé par la reprise d’une dépêche ATP par quelque journaliste candide.
 

L’attention principale des directions des clubs ou des acteurs institutionnels nationaux ne porte plus sur le terrain ou sur les tribunes. Organisés en lobbies, ces protagonistes se retrouvent sur des questions de fiscalité qui font naître d’improbables consensus et une soudaine conscience politique (droit à l’image collectif, taxe sur les hauts revenus). Certains choix sportifs semblent guidés par des motivations éloignées des terrains autour de la nébuleuse des agents de joueurs, toujours aussi opaque malgré l’ouverture à d’autres professions des fonctions de mandataire sportif.
 


Compétition économique

Les infrastructures sportives ne sont plus pensées comme des lieux de communion sportive mais comme des outils économiques. On ne construit plus un stade pour permettre aux citoyens de vivre le sport, mais pour qu’il soit le siège et le théâtre d’une activité économique. Aussi doit-il pouvoir accueillir bien d'autres événements que des compétitions. Les espaces les plus lucratifs comme les loges ou les boutiques sont optimisés. Le nombre d’abonnements disponibles est réduit afin de commercialiser davantage de places sèches et donc d’augmenter la rentabilité par siège. La réalisation et l’exploitation d’un stade ne sont plus motivées par les idéaux d’intérêt général ou de service public. Avec le développement des partenariats publics-privés, on construit un stade pour créer de la richesse privée à tout prix (au profit notamment des banques et entreprises de bâtiment) et aux risques du contribuable (MMArena au Mans, pour ne prendre que cet exemple). On n’identifie plus le stade à une histoire sportive: son nom, ce qu’il y a de plus symbolique, fait désormais l’objet de contrats de naming.
 

La priorité n’est plus, d’ailleurs, de favoriser la vie au stade. Les horaires des rencontres sont guidés par les préoccupations des diffuseurs desquels les acteurs institutionnels attendent toujours davantage d’argent, au détriment de leur indépendance. La répression de la liberté d’expression du collectif SOS Ligue 2 par la Ligue et les clubs est à ce titre particulièrement évocatrice, tout comme la disparition progressive des rencontres sur les chaînes gratuites.
 

La professionnalisation à outrance des acteurs les plus indépendants du football comme les arbitres et le puissant lobby en faveur de la vidéo démontrent l’impérativité de la réduction de l’aléa humain du sport. On doit pouvoir aborder une rencontre sportive comme un trader aborde l’ouverture de la bourse. C’est en ce sens que doivent s’interpréter les propos de Jean-Michel Aulas en mai 2010 [3]. De même, les scandales de corruption de matches liés au développement des paris sportifs sont révélateurs d’une marchandisation incontrôlée du football.
 


Retour à l’ordre moral

Léo Lagrange rêvait d’universaliser le sport pour le rendre accessible à tous. Ce sont désormais des motivations de maximisation des profits qui portent ce mouvement... Paradoxalement, l’ultralibéralisme économique, qui a mis fin à toute illusion de contrôle du football par ses acteurs sportifs, s’accommode parfaitement d’un ordre moral socioculturel que n’aurait pas renié Albert de Broglie. Comme si tous les tiraillements idéologiques de la droite française avaient enfin trouvé les termes d'une paix avec le football.
 

Acteurs et observateurs du football français semblent, en effet, vouloir appliquer au football les idéaux moraux qu’ils n’ont pas réussi à imposer à la société. Le footballeur doit désormais être un parangon de vertu et un exemple pour la jeunesse. Il faut désormais condamner chez le footballeur tout ce que l’on tolère pour un citoyen. L’apparition d’un moralisme absolu qui couvre aussi bien les questions économiques (culpabilisation des salaires, des budgets) que les questions socioculturelles (mœurs, érudition, langage châtié, port du casque audio)… Si la France a retourné la situation contre l’Ukraine lors des barrages, c’est parce que l’ordre moral martelé par ses défenseurs les a sauvés des errements de voyous affichés lors du match aller.
 

Pour pousser la caricature jusqu’au bout, comment taire l’analogie entre le culte du leader charismatique de la droite traditionnelle française et le culte déraisonnable de la personnalité d’un joueur au détriment de son collectif, dont l’inusable omniprésence médiatique de la question du Ballon d’Or est une douloureuse expression?
 


Discours populiste

De même, devant le développement du football actuel, tout le monde semble prendre pour acquise la mort du football populaire. La disparition du mouvement "Ultra" chagrine aussi peu l’opinion publique que le délitement du syndicalisme français [4]. La recrudescence d'un discours médiatico-politique populiste et réducteur à visée impérialiste nourrit quelques figures de proue médiatiques et ne soulève que peu de réactions. Le Livre vert du supportérisme est enterré, mais l’on confie des analyses du sport et des tribunes à des analystes politiques [5].
 

Enfin, lorsque cela est compatible avec l’ultralibéralisme économique, le football se nourrit de dérives nationalistes ou identitaires. Les sélections ont toujours été l’expression d’une fierté nationale et un moyen de communication politique à l’international (URSS, nouvelles équipes issues de la dislocation de la Yougoslavie). Mais il semble désormais que les sélections doivent surtout être un moyen de communication nationaliste à l’interne désormais: exigence de comportements individuels irréprochables d’une part, modèle d’intégration culturelle d’autre part. Par ailleurs, certains clubs développent dorénavant leur marketing sur le terreau local comme le FC Barcelone. En revanche, le pur attachement territorial aux valeurs fondatrices des clubs tend à disparaître: l’Athletic Bilbao a assoupli ses critères, le Celtic Glasgow, sous le joug de l’UEFA, combat désormais les réflexes politiques et religieux de ses supporters tandis que les Rangers se reconstruisent dans les profondeurs.
 


[1] "Notre souci est moins de créer des champions et de conduire sur le stade 22 acteurs devant 40 000 ou 100 000 spectateurs, que d’incliner la jeunesse de notre pays à aller régulièrement sur le stade, sur le terrain de jeux, à la piscine". Léo Lagrange, Chambre des députés, 1937 (via Wikipedia).
[2] "Je crois que le jour où l’on a admis que le jeu sur le stade pouvait être l’occasion de profits importants, on a fortement atteint la moralité du sport.
Aussi, de toutes mes forces et quelles que soient les critiques, parfois sévères, dont mon action pourra être l’objet, je m’opposerai au développement du sport professionnel dans notre pays. Je détiens au Parlement la charge de servir les intérêts de toute la jeunesse française, et non de créer un nouveau spectacle de cirque". Léo Lagrange, Chambre des Députés, 3 décembre 1937 (via Wikipedia).
[3] "L’an dernier, nous avons perdu le titre à Bordeaux à cause d’une erreur d’arbitrage de M. Bré. Ce soir, nous sommes pénalisés par une nouvelle faute de cet arbitre. A l’arrivée, ce sont vingt millions d’écart à cause d’arbitres", match nul concédé par l’OL à Valenciennes (2-2) lors de la 37e journée de Ligue 1.
[4] On retrouve cette analogie avec un Royaume-Uni où l’annihilation des contre-pouvoirs syndicaux est concomitante de celles des syndicats et avec une Allemagne où les réflexions de dialogue perpétuel est transversal au monde des entreprises et du football.
[5] Christophe Barbier et le club du "Grand Paris", Jean-Michel Aphatie…

 

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