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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Comment s'achèvent les règnes

Le CSC, divine comédie

Le fait est tellement évident qu’il n’est jamais questionné. Un but contre son camp, en quoi est-ce drôle?

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"Un but contre son camp? Je ne vois pas en quoi c’est drôle"
, s’empressera de remarquer celui qui ne se passionne pas le football. En un sens, il aura raison: le CSC est un drame pour son l’auteur et son équipe. Pour l’adversaire, c’est sans doute une bonne nouvelle, mais l’équipe qui profite du CSC ne s’esclaffe pas pour autant sur le terrain. Ainsi, pourquoi le téléspectateur réagit-il, lui, au but contre son camp, par cette vilaine grimace, incontrôlée, démesurée et rougeaude, d’autant plus grasse qu’elle est collective, cette grimace qu’est le rire? De son point de vue, un CSC est drôle, c’est une évidence. Mais comme toutes les évidences, on est bien en peine, si on y réfléchit calmement, d’expliquer ce qui la fonde.
 

Il semble, pour commencer, que le fait même de marquer contre son camp, d’apporter un but à l’autre équipe, ne soit pas en soi la cause principale. La preuve en est que tous les CSC ne font pas rire de la même façon. Le cas où l'on dévie un centre dans ses propres filets n’a pas le même effet sur le téléspectateur que la scène où celui qui voulait écarter le danger met une mine dans sa propre lucarne. Mais alors, quoi d’autre que l’inversion des objectifs au fondement du rire?

 



 


Les pleurs du mal

La première réponse possible sera d’obédience baudelairienne. Le poète explique [De l’essence du rire] que le rire, expression satanique en l’homme (le seul animal, en effet, méchant avec ses frères au point de rire d'eux en public), est une réaction dont la logique repose sur l’orgueil. De même que celui qui tombe me fait rire parce que moi, je ne tombe pas, moi, je vois les peaux de bananes qui se dressent sur ma route, de même le joueur qui marque dans ses propres cages subit lui aussi les foudres du rire hautain, qui montre du doigt pour humilier, parce que nous-mêmes aurions su ajuster notre passe en retrait. Cela justifie d’ailleurs qu'il y ait les degrés de rire en fonction des types de CSC: plus le joueur a manifestement agi, plus il mérite d’être écrasé par notre sentiment de supériorité – et plus on rit (il est clair que dévier un centre relève moins d’une "action" que faire une passe en retrait qui lobe le gardien, et cette passe en retrait, parce qu’elle partage le tort avec le gardien, implique moins le joueur qui fusille son gardien au lieu de mettre en touche).
 

Il ne fait aucun doute que certains rires soient fondés par le narcissisme du rieur. Mais cela n’est-il pas réducteur? L'explication n'est-elle pas limitée à une frange trop restreinte des rieurs, orgueilleux au point qu’ils osent à peine se laisser à aller à rire vraiment, trop conscients des désagréments que l’hilarité cause sur le visage? Outre qu’elle a le tort de culpabiliser injustement le rieur normal, en lui assénant le modèle d’un improbable sage qui "ne rit qu’en tremblant", l’explication baudelairienne ne parvient pas, de surcroît à justifier les nuances du rire qui semblent provenir, sans qu’on se l’explique clairement, des mouvements particuliers des joueurs. Des corps eux-mêmes. Dans le CSC, il y a quelque chose de risible qui n’est pas sans rapport avec les raisons pour lesquelles est risible le joueur qui déborde et qui, au moment de centrer, rate complètement le ballon parce qu’il l’a malencontreusement touché et dévié avec son pied d’appui.
 


Un rire de circonstance

C’est en mobilisant la philosophie de Bergson [Le rire] qu’on va finalement pouvoir répondre à la question. Tout d’abord, parce qu’il explique que le rire exige toujours que l’émotion soit suspendue pour se déclencher. Si on s’inquiète trop de la douleur du collègue qui chute, on ne rit pas. Le peine, la pitié, l’inquiétude, le bonheur lui-même, neutralise le rire, qui relève de l’intelligence (du recul, de la distance) plutôt que des sentiments (la joie, d’ailleurs, est plutôt l’effet du rire que sa cause). C’est pourquoi sur le terrain les gens ne rient pas: ils sont trop impliqués émotionnellement dans leur environnement. Au stade on rit également moins qu’à la télé: la médiation de l’écran ajoute à la distance nécessaire pour suspendre l’émotion et l’empathie (bien sûr, au stade ou devant la télé, le supporter du joueur coupable ne rit pas, lui non plus. Pas en direct, en tout cas).

 

 


 

On doit expliquer, maintenant, ce à quoi le regard de l’homme qui n'est pas ému est particulièrement sensible. Nous rions, dit Bergson, "toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une chose". En temps normal, nous sommes le contraire d'une chose: accordons que la mobilité humaine, par définition, est fluide, souple, intelligente, vive, réactive à son environnement (par exemple lorsqu’on traverse en dehors des clous, et qu’on adapte la vitesse de la marche au temps disponible, à la vitesse des voitures, etc). Le rire est alors la réaction incontrôlée lorsqu'on est témoin d'une rupture brutale dans déroulement gracieux des événements humains. Lorsque quelqu’un court dans le métro, esquive élégamment et efficacement les passants qui traînent, et que – soudain – il dérape et s’étale lamentablement, l’esprit qui animait le mouvement s’efface pour laisser régner le monde des choses, l’implacable effet de la gravité sur un corps réduit à sa matière physique. Lorsque du "mécanique" se plaque sur le vivant, le paradoxe est trop grand pour le spectateur humain: il rit.
 


CSC coupable, rire innocent

Ainsi, plus un CSC est le résultat d’un esprit sportif censé être élégant, mais qui a dû céder le terrain à la logique des choses (en tapant du tibia plutôt que du coup de pied, l’angle de frappe part à 90 degrés et dans le petit filet), plus il est drôle. Dévier un centre dans ses propres cages est sans doute le résultat d’une causalité mécanique, mais on ne peut pas reprocher au défenseur d’avoir manqué de souplesse et de flexibilité: il a fait le bon geste, et cela a malencontreusement terminé dans les filets. Ce n’est pas très drôle. En revanche, le joueur qui, revenant à toute vitesse vers son but, se retrouve à mettre une reprise en demi-volée sous la barre parce que le cours des événements a déposé le ballon au mauvais moment de sa course, il a clairement manqué de flexibilité! Victime des choses, il l’est alors du rieur. Et que dire de celui qui, après que son gardien a repoussé un pénalty, plante le but au lieu de dégager en corner! Ce joueur est drôle, drôle comme celui qui, loin de cadrer son péno, l’envoie très, très loin du cadre: une logique mécanique (pied beaucoup trop ouvert, corps en arrière ou je ne sais quoi) se trouve plaquée sur du vivant censé être spirituel et appliqué, mais qui a perdu toute sa pertinence et son élégance de vivant spirituel et appliqué. Comme pour les sorties d’Ospina le week-end dernier.
 

Le CSC idéal n’est qu’un modèle théorique. Imaginez un peu: Cristiano Ronaldo redescend pour défendre, il récupère le ballon près de sa ligne de but, et il enchaîne quatre passements de jambes pour éliminer… disons Brandao au pressing; le Madrilène va mettre le Stéphanois dans le vent, mais tout à coup il marche sur le ballon comme un con et se tord la cheville. Le ballon part vers le but en prenant de l'effet. Pépé qui venait dégager in extremis rate alors le ballon qui franchit la ligne de but; le gif animé réalisé dans les quarante secondes ajoute, via la répétition et la pixellisation de l’image, à l’aspect machinerie de la chose. C'est drôle, tout le monde rit et partage.
 

Une glissage suite à sa prise d’élan lente et chorégraphiée sur coup franc parait plus probable, et marcherait très bien aussi.
 

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Cultures football


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2018-11-13

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MinusGermain
2018-10-08

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Marque de respect envers une équipe fréquentée dans le passé, le refus de fêter un but est aussi une bien curieuse mise en scène. Au point qu'on se questionne parfois sur la sincérité de la démarche.


Brice Tollemer
2018-10-05

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Songs From A Dressing Room – Un moment de football peut subitement évoquer une chanson écoutée des centaines de fois. Cette fois-ci, c’est le destin de Paul Gascoigne qui résonne avec le chant de Mark Lanegan. 


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