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Christophe Kuchly


Dé-Manager, qui parle dans Vu du Banc et écrit pour l'AFP et dans La Voix du Nord.


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Le bilan tactique de l'année 2018

Des vainqueurs de grandes compétitions au style radicalement différent des équipes qui brillent en championnat, de la polyvalence, du pressing et de la transition. Le point sur l'évolution du jeu après une année très riche.

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Cinq mois plus tard, que reste-t-il du titre mondial de l'équipe de France? Beaucoup d'émotions, surtout pour tous ceux qui se sont sentis concernés par le parcours des Bleus. Une deuxième étoile, aussi, moins surprenante que la première mais bien plus logique sur l'ensemble de la compétition. Largement admiratif de la performance, le monde du football est cependant vite passé à autre chose. Ni déclencheur ni réellement révélateur d'une tendance globale, le grand rendez-vous estival aura été un moment. Une parenthèse – plus ou moins enchantée selon de quel côté du Rhin on se situe – dans l'évolution du jeu.

 

 

Asymétrie d'un été

Il n'est évidemment pas question de minimiser la performance, qui dit d'ailleurs beaucoup de choses du retour en grâce de la formation française et ouvre la porte à une potentielle domination lors des années à venir. Mais, comme l'Euro 2004 de la Grèce et de Milan Baros avaient rappelé l'imprévisibilité de courtes compétitions qui suivent des saisons éreintantes et ne reflètent pas toujours les rapports de force à long terme, cette cuvée russe doit être prise séparément.

 

 

La situation donnera le sourire à tous ceux – évidemment majoritairement étrangers – que le résultat a inquiété, qui ont vu dans le succès français un retour en arrière. Non, la volonté de laisser la balle à l'adversaire pour exploser en contre-attaque n'a pas fait d'émules chez les gros, pas plus que le titre de Leicester il y a deux ans. Et non, personne n'utilise régulièrement des systèmes asymétriques pour mettre un milieu à vocation défensive sur l'aile.

 

Le clivage autour de Didier Deschamps, bien antérieur à cette Coupe du monde, avait fait oublier un point essentiel: jusque-là plus conservateur que pragmatique, le sélectionneur avait trouvé une formule efficace en cours de compétition. Et la capacité des joueurs à exploiter au mieux ce système, réactif mais suffisamment flexible pour que les individualités aient la liberté de créer, a, au-delà des victoires, offert un contenu largement plus abouti que lors des mois précédents.

 

 

Possession et résultats

C'est ce même pragmatisme, "étude qui privilégie l'observation des faits par rapport à la théorie" selon le Trésor de la langue française, qui pousse aujourd'hui les grands clubs européens à faire différemment des Bleus. Leaders de leur championnat, la Juventus (56%), Dortmund (56%), Liverpool (57%), Paris (59%) et Barcelone (61%) ont la possession. Par obligation plus que par choix dans de nombreux cas, les adversaires n'ayant pas l'envie ou les moyens de garder la balle, mais avec la capacité de toujours percer des défenses regroupées.

 

Intrus du top 20, le Betis (60%), Nice (55%), l'Atalanta (55%) ou Sassuolo (54%) sont là par choix idéologique, leurs entraîneurs ayant la volonté de contrôler le jeu. Et s'ils affichent des limites, notamment Nice et Sassuolo qui ont changé d'entraîneur cet été, le moins bien classé du lot est onzième – place détenue par les derniers cités, qui n'étaient cependant qu'à trois points de la Ligue des champions il y a une semaine avec un effectif limité.

 

 

Si Alavès, cinquième de Liga, reprend le flambeau d'un Burnley en perdition dans la catégorie des petits-solides-qui-surperforment, et si l'Atlético continue à gagner petitement en cherchant d'abord à protéger son but, personne n'a changé sa façon de faire ou ses idées en regardant la télé cet été. Malgré la réussite française donc, malgré aussi l'échec d'Allemands et Espagnols donnant l'impression de tourner en rond.

 

 

L'exemple madrilène

Quelques semaines plus tôt, c'est un Real polymorphe qui remportait une nouvelle fois la Ligue des champions. Là encore, l'absence d'idéologie forte, régulièrement synonyme de manque d'idées contre plus faible en Liga, s'était montrée décisive pour s'adapter contre des adversaires de haut niveau. De la même manière que France-Pérou, instant où les Bleus ont trouvé la bonne formule, était largement moins abouti que France-Belgique.

 

Louable et rendue pertinente par les succès, l'approche mesurée des Madrilènes n'a pas fait d'émules au-delà des convaincus, à l'image d'un Max Allegri qui procédait déjà de la sorte à la Juve. C'est au contraire Julen Lopetegui, amoureux de la possession (dont le jeu était bien plus abouti que ce qu'a montré la sélection sous la coupe de Fernando Hierro au Mondial), qui a vainement tenté de marcher dans les pas de Zinédine Zidane avant de prendre la porte.

 

Son échec, relativisé par les performances médiocres depuis l'arrivée de Santiago Solari à sa place, renforce une idée: à trop automatiser les circuits offensifs – même excellents – quand on gère des individualités capables de régler les problèmes seules, on peut "surcoacher" et brider la créativité, un mal dont a notamment souffert Louis van Gaal à Manchester.

 

 

Pressing et transition

En 2018 plus que jamais, on n'entraîne pas les superclubs comme une équipe lamba, où il faut compenser par la stratégie un rapport de force égal ou défavorable au coup d'envoi. La plupart des gros ont toutefois automatisé une façon de faire: le binôme pressing-possession. Harceler l'adversaire très haut pour l'empêcher d'attaquer puis, au choix, profiter du déséquilibre ou reprendre calmement le contrôle des événements. Liverpool et City, ou plutôt Jürgen Klopp et Pep Guardiola, incarnent ces variantes d'une idée dont le pourfendeur, José Mourinho, y a laissé son poste à United.

 

 

En cette première partie de saison, il y a pourtant une variante qui émerge. Une mutation du jeu de transition, qui consiste à aligner beaucoup de très bons passeurs dans l'entrejeu et des flèches devant. De quoi être en mesure de faire des différences par la passe quand on a le ballon, puis se regrouper en bloc médian quand on ne l'a pas avec l'ambition de vite exploser en contre-attaque.

 

Dortmund, qui aligne un double pivot Witsel-Delaney, et Lille, articulé autour du duo Xeka-Mendes, compensent par la densité l'absence de vrai récupérateur dans leur 4-2-3-1. Séville, également sur le podium de son championnat, anime quant à lui son 3-5-2 autour d'Ever Banega, Pablo Sarabia et Franco Vazquez, qui sont tous, à leur façon, des meneurs de jeu modernes.

 

 

Pouvoir d'adaptation

Christophe Galtier, Lucien Favre et Pablo Machin n'ont pas réellement fait évoluer leur philosophie de jeu (surtout les deux derniers) mais possèdent désormais un potentiel offensif qui rend dangereuse toute récupération. Ils apportent une diversité bienvenue, qui donne l'impression qu'il est facile de marquer des buts quand on a des joueurs de couloir qui courent vite, ce qui n'est évidemment pas aussi simple.

 

Aujourd'hui, cette diversité se retrouve avant tout dans le changement entre phase offensive et défensive. Face à Liverpool, Carlo Ancelotti puis Thomas Tuchel ont relancé à trois derrière et défendu à quatre. Des adaptations rendues possibles par la polyvalence insoupçonnée des joueurs actuels, déjà vue l'an dernier quand Mario Mandzukic, pas franchement réputé pour sa mobilité, est devenu un excellent ailier gauche.

 

À Naples par exemple, Lorenzo Insigne a suivi la même trajectoire que Dries Mertens, passant du côté à l'axe et y montrant rapidement des qualités jusque-là peu utilisées. Fabian Ruiz et Piotr Zelinski ont eux joué tantôt milieu gauche, axial ou droit (voire récupérateurs, meneurs ou ailiers selon les situations), et le central Nikola Maskimovic s'est découvert latéral droit.

 

Et du côté des sélections? Là aussi, bouger les pions de manière plus ou moins attendue est devenu habituel. Ronald Koeman, en replaçant Memphis Depay en pointe, a inspiré Bruno Genesio à Lyon. Et Roberto Mancini suit désormais l'exemple napolitain en recentrant Insigne. Nouveaux venus à la tête d'équipes absentes du Mondial, les deux hommes ont fait le pari du jeu, devenant plus guardiolistes que Pep, qui crée de plus en plus le déséquilibre par les ailes.

 

Ambitieux, car tourné vers l'offensive et sans protection pour rattraper les erreurs techniques. Mais pragmatique, les meilleurs joueurs (Verratti, Jorginho, De Ligt, De Jong) ne pouvant briller qu'avec le ballon dans les pieds. De quoi confirmer que, si une révolution chasse l'autre, les idées popularisées par Rinus Michels à l'Ajax continuent à marquer le football de leur empreinte.

 

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