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Baptiste Binet

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Double jeu à la française

Le 11 type des tri-nationaux

L'affaire Januzaj a montré que la question des "binationaux" se posait en Angleterre, a fortiori pour un hepta-national. Pour l'inspirer, voici notre sélection multinationale.

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Adnan Januzaj. Un nom à faire pâlir les commentateurs les moins doués de la télévision, et des crochets à faire trembler les défenses adverses. Le jeune Mancunien a récemment marqué un doublé avec Manchester United à seulement dix-huit ans, et vient de prolonger son contrat chez les Red Devils. Mais il a surtout défrayé la chronique lorsqu'il a été dit qu'il pourrait opter (mais pas avant 2018 en raison des délais requis par la FIFA) pour la sélection anglaise, la Fédération locale envisageant cette possibilité... alors que la garçon a déjà le choix entre six équipes nationales: Albanie, Croatie, Serbie, Turquie, Belgique et Kosovo.


Le milieu international d'Arsenal, Jack Wilshere, a enflammé le débat en critiquant les intentions de la FA, estimant que "seuls les Anglais devraient pouvoir jouer pour l'Angleterre" et que "vivre cinq ans en Angleterre ne fait pas de vous un Anglais". Reste à définir ce qu'est "être anglais", et plus généralement ouvrir le débat sur les conditions d'acquisition d'une nationalité footballistique. Pour aider Januzaj à prendre sa décision, voici en tout cas une sélection de joueurs ayant eu à choisir entre (au moins) trois équipes nationales.

 


 

 

 

Tyrone Mears : l’exclu

Tyrone MearsAngleterre / Sierra Leone / Jamaïque – Les supporters de l’OM se souviendront de ce latéral droit qui avait rejoint le club en passant par la fenêtre du centre d’entraînement de Derby County avant de ramper à quatre pattes pour ne pas croiser le regard de son entraîneur Paul Jewell, qui ne voulait pas le laisser partir en prêt. Doublure de Laurent Bonnart, sa couverture défensive est réputée pour être de piètre qualité et il ne jouera que sept matches sous les couleurs de l’OM (dont un en Ligue Europa durant il marquera un but contre contre l'Ajax). C’est également durant son année phocéenne qu’il décide de répondre à la sollicitation de John Barnes, sélectionneur de la Jamaïque, bien conscient qu’il ne jouerait jamais avec l’Angleterre.
 

La suite est plus compliquée. Après un match amical contre le Nigéria (0-0), un enquêteur privé lui apprend que son père n’est en réalité par jamaïcain mais sierra léonais. "Lorsque l’on m’a demandé si je voulais jouer pour la sélection nationale jamaïcaine, j’ai donné mon nom, le nom de mon père à la Fédération Jamaïcaine de Football. On ne m’a même pas demandé mon passeport!" avouera le joueur dans News of the world. Depuis, Mears tente de récupérer la nationalité britannique. Et végète dans le plus grand anonymat, à Bolton.


 

 

Habib Bellaïd : désiré partout, sélectionné nulle part

Habib BellaïdFrance / Algérie /Tunisie – Né en France d’un père tunisien et d’une mère algérienne, Habib Bellaïd a donc le choix entre trois sélections. Titulaire en charnière centrale à Strasbourg, il est présélectionné en 2006 par Roger Lemerre pour discuter la Coupe du monde avec la Tunisie. Poli, le joueur refuse par respect pour ses formateurs français. Mais aussi "parce qu’il ne voyait que par l’équipe de France". La réciproque n’est pas forcément vraie. Après huit matches chez les Espoirs, c'est la chute. Un départ raté à Francfort, des prêts à Strasbourg (mauvaise saison), à Boulogne (descente en L2), puis trois saisons à Sedan conclues par la fin tragique du club. Entre-temps, la France l’a oublié et, ultime pirouette, il choisit la sélection algérienne, juste avant la Coupe du monde 2010. La presse tunisienne grogne. La presse algérienne grognera encore plus après le premier match de Bellaïd contre l’Irlande dans un amical pré-Mondial: prestation catastrophique du défenseur central et défaite 3-0. Le joueur, sélectionné malgré tout pour la Coupe du monde, ne jouera plus un seul match avec les Fennecs.
 

Dragué tour à tour par la France, la Tunisie et l’Algérie, Habib Bellaïd n’aura marqué aucun des trois pays. Si jamais vous voulez revoir ses meilleurs moments, le documentaire À la Clairefontaine est disponible sur youtube.


 

 

Mehdi Benatia : le choix du cœur

Mehdi BenatiMaroc / France / Algérie – Il est peut-être le meilleur défenseur formé à l’Olympique de Marseille au 21e siècle. Il n’aura cependant jamais joué un seul match pour les Phocéens: prêté à Tours puis à Lorient, il rejoint Clermont gratuitement. Deux ans pour exploser en Ligue 2 et se faire repérer par Udinese, découvreur de talents depuis cinq générations, qui polit le défenseur à fort caractère avant de le revendre pour 14 millions d’euros à Rome cette année. Benatia, un joueur dont le potentiel était connu de tous, mais dont la France a laissé échapper le talent après l’avoir sélectionné en moins de 17 ans. Il avait ensuite le choix entre l’Algérie et le Maroc, nationalités respectives de sa mère et de son père. Il choisira les Lions de l’Atlas. Comme il l’expliquera dans une interview à Algérie360.com: "L’Algérie, je ne connais pas. (...) Le Maroc, j’y vais tous les ans. Je me considérais comme Marocain. J’ai pris le côté de mon père."
 

Les deux équipes se rencontreront lors des qualificatifs pour la CAN 2012, avec une victoire 4-0. Cela reste son seul moment de gloire en sélection, lui qui a manqué le Mondial 2010 – au contraire de la France et de l’Algérie. Et qui loupera également la Coupe du monde 2014. Au contraire de l’Algérie et la France?


 

 

Abdoulaye Konko : vingt-neuf ans, toujours puceau

Abdoulaye KonkoFrance / Sénégal / Maroc – Abdoulaye Konko, c’est le prototype du joueur que personne ne connaît, hormis les geeks de Football Manager. Passé par le centre de formation de Martigues, ce latéral droit talentueux rejoint la Juventus dès dix-huit ans. Il écumera les clubs de Crotone et Sienne, en prêt, avant de partir définitivement au Genoa sans avoir joué un seul match avec la Juve. À Séville, qui investit 9 millions d’euros sur lui pour remplacer Daniel Alvès, il jouera l’Europe et se fera remarquer par... Raymond Domenech, qui n’hésite pas à le présélectionner en 2009, juste avant les barrages contre l’Irlande. Depuis, Konko refuse tous les appels du pied du Maroc ou du Sénégal. Il est revenu en Serie A, à la Lazio, où il est un taulier du club.
 

Le Maroc lui tourne le dos, s’interrogeant sur sa faculté à être réellement motivé par la sélection. Le Sénégal a loupé le coche si l'on en croit la prestation de ses latéraux contre la Côte d’Ivoire lors des barrages pour la Coupe du monde. Pour la France? Le train semble être passé également. Mais qui sait, peut-être sera-il le Chimbonda de 2014...


 

 

Lorik Cana : venu trop tôt

Lorik CanaFrance / Suisse / Albanie / Kosovo – L’histoire est connue : Lorik Cana est passé de Paris à Marseille, ce qui a fait beaucoup parler. Un autre transfert aura cependant été tout aussi important pour sa carrière ultérieure: le voyage qui lui fait quitter son Kosovo en 1992, à l’âge de neuf ans, pour arriver à Lausanne. Il aurait pu devenir international suisse mais a opté pour l’Albanie, par choix de cœur. Dix ans de sélections, avec une Albanie qui pointe aujourd’hui à la 38e place à la FIFA, pas si loin que cela de la France dont il a acquis la nationalité.
 

S'il a réalisé quelques-uns de ses rêves, il en est un que Cana ne pourra jamais accomplir: jouer pour "son" pays, le Kosovo, lui qui s’est battu pour l’indépendance du pays, acquise en 2008, lequel n’a pas encore eu le droit de disputer un match officiel FIFA. Et même si c'était le cas, Cana ne pourrait plus en rejoindre la sélection.


 

 

Nabil ou Saphir Taïder : les deux frères

Saphir TaïderFrance / Algérie / Tunisie – Les deux frangins TaÏder sont nés en France d’une mère algérienne et d’un père tunisien. Nabil, l'aîné âgé aujourd'hui de vingt-neuf ans, a été formé à Toulouse avant de s’envoler pour la Grèce, la Turquie ou encore la Slovénie où il joue actuellement dans le club de Nova Gorica. Il est passé auparavant par l’équipe de France espoir, avec cinq sélections au compteur. Il rejoint la sélection tunisienne en 2009 mais ne joue que quatre matches et n’a plus été rappelé depuis. Pour le petit frère, international français en U18, U19 et U20, l’ascension est fulgurante: après vingt-cinq matches en Ligue 2 avec Grenoble, le joueur prend la direction de Bologne, où il lui faut quelques mois pour s’imposer avant de rejoindre l’Inter Milan cet été.
 

Mais contrairement à son grand frère, Saphir jouera pour l’Algérie – en dépit de ses sélections chez les jeunes en France, il a refusé catégoriquement la France. De quoi imaginer une opposition "fratricide" durant un match de Coupe du monde, ce qui serait sans doute une première (si l'on excepte le cas des demi-frères Boateng, jouant l’un contre l’autre lors d’un match de poule entre Allemagne et Ghana). Pour cela, il faut espérer une qualification de l'Algérie et de la Tunisie, et une sélection pour Nabil TaÏder. Mission quasi-impossible, mais potentiellement historique.


 

 

Mehdi Carcela-Gonzalez : l’indécis

Mehdi Carcela-GonzalezBelgique / Maroc / Espagne – Ailier survitaminé de la période dorée du Standard de Liège (avec Mangala, Witsel et Fellaini), Mehdi Carcela-Gonzalez de son nom complet est aussi vif dans ses dribbles qu’hésitant dans ses décisions. S'il a joué en jeunes avec l’équipe de Belgique, il a également disputé un match amical avec l’équipe belge contre le Qatar en fin d’année 2009. Tout semblait réglé, avant que la FIFA ne décide en 2007 de considérer que seuls les matches officiels déterminent le choix irréversible d'une équipe nationale. Carcela annonce qu’il préfère jouer pour le Maroc en septembre 2010 et le mois suivant, il envoie un courrier à la FIFA pour annoncer qu’il n’a pas encore choisi définitivement. Il faudra attendre le mois de février suivant et un match amical contre le Niger pour que le joueur entérine son choix. Ce sera les Lions de l’Atlas dirigé par Erik Gerets.
 

Dans une interview le mois dernier, Carcela-Gonzalez déclare ne pas regretter la préférence accordée au Maroc sur la Belgique. C’est pourtant devant sa télé qu’il devra regarder la Coupe du monde 2014.


 

 

Miralem Pjanic : le choix gagnant

Miralem PjanicBosnie / Luxembourg / (France) – Miralem Pjanic est né à Tuzla en Bosnie-Herzégovine, alors partie de la Yougoslavie, mais sa famille s'exile au Luxembourg, où il est repéré par le FC Metz dont il intègre le centre de formation et avec qui il signera son premier contrat pro en 2007. Bien qu'il ait évolué avec les U17 et U19 du Grand duché, c'est aussi à cette époque qu'il fait le choix de la sélection bosniaque, laquelle le sélectionnera pour la première fois le 20 août 2008, alors qu'il venait de rejoindre l'Olympique lyonnais. Un choix qui ferme aussi la porte des Bleus, auxquels aurait pu à terme prétendre ce produit de la formation française.
 

Dommage pour l'équipe de France, à l'heure où celle-ci se cherche désespérément un milieu offensif droit, tandis que Pjanic brille au sein d'une AS Roma qui l'a vu achever son éclosion. Le joueur, lui, a d'autant moins de regrets à nourrir que la Bosnie, elle, est d'ores et déjà qualifiée pour la Coupe du monde 2014. Pourtant, il y a cinq ans, ce pari paraissait loin d'être gagné...


 

 

Dorian Viktor Klonaridis : l’exotique

Dorian Viktor KlonaridisBelgique / Grèce / Ouganda – Dorian Viktor Klonaridis était attendu comme le nouveau Eden Hazard. Après le départ du prodige pour Chelsea, le LOSC mise sur ce jeune et vif ailier droit de dix-neuf ans, qui sort d’une belle saison avec l’AEK Athènes. Mais le joueur ne s’imposera jamais à Lille: des bouts de match, un prêt à Mouscron et un départ pour le Panathinaikos cet été. Mais le plus étrange chez ce joueur est qu’il a passé de nombreuses années en Ouganda, suivant ses parents lorsqu’il était enfant, avant de retourner en Grèce pour le football. Il a affirmé vouloir jouer avec les Diables Rouges, mais les Grecs peuvent encore s'intéresser à lui. Et au cas où, il lui restera peut-être l’Ouganda.


 

 

Raul Fabiani : le rapatrié

Raul FabianiEspagne / Italie / Guinée-Equatoriale – Les joueurs cités au-dessus sont relativement connus, au contraire de Raul Fabiani: ce buteur de vingt-neuf ans a promené son mètre 98 sur les terrains de 2e et 3e division espagnole avant de filer... en Inde! Alors qu'il est né en Espagne d’un père italien et d’une mère équato-guinéenne. Il finit par rejoindre la sélection en 2011, n’ayant pas été appelé (bizarrement) par l’Italie ou l’Espagne.
 

Pour autant, le joueur ne sera pas dépaysé. Car sur les vingt-deux joueurs appelés à la CAN 2012, un seul est né en Guinée-Equatoriale. Les autres ont pour la plupart été naturalisés lorsqu’ils sont devenus professionnels en Europe ou en Amérique du Sud. La méthode est efficace: l’équipe se qualifie en quart de finale de la CAN 2012 pour la première fois de sa carrière. Pas mal pour un petit pays de 600.000 habitants. Et quelques (petits-)fils d’expatriés.


 

 

Michaël Fabre : le malchanceux

Michaël FabreFrance / Algérie – Michaël Fabre ne figure dans cette liste de tri-nationaux que par dérogation puisque, né à Draguignan d'un père algérien et d'une mère française, il ne possède que deux nationalités. Ce gardien de vingt-neuf ans a pourtant commencé sa formation à Bologne, avec Pagliuca, puis à la Fiorentina. Il revient en France à Sedan, puis s’envole à Clermont où il jouera 198 matches en Ligue 2 jusqu’en 2013 (plus 24 avec Lens en 2011). Suffisant, a priori, pour jouer en équipe d’Algérie. Notamment lorsque le sélectionneur, Rabah Saâdane, pense à lui pour disputer la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Polémique en Algérie sur le nom du joueur, et sur le fait que le joueur n’ait jamais mis les pieds au pays. Rabah Saâdane se ravise, et n’emmène pas Fabre à la Coupe du monde, au contraire de dix-huit Algériens nés en France dans sa liste des 23.
 

Cet été, le gardien a quitté Clermont et a enfin rejoint l’Algérie, en signant au MC Alger. Problème, il est remplaçant, n’a disputé aucun match avec son nouveau club... et n’a toujours pas été sélectionné en équipe nationale.

 

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