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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Benzema, maître communicant

La trajectoire des balles

Quelques mots à nos lecteurs et nos amis: sur le football, le terrorisme et Paris.

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En football, la tradition des France-Allemagne nous renvoie à quelques inoubliables rencontres "historiques". Celle de vendredi le restera avec comme singularité le fait que pas grand monde ne se souviendra du score ou du nom des buteurs.

 

 

Au stade

Comme certainement beaucoup de spectateurs et de téléspectateurs du match, nous nous repassons la bande-son des explosions entendues lors de la première mi-temps, et nos pensées encore désinvoltes à ces instants: "Tiens, ils tentent les bombes agricoles pour mettre de l'ambiance au Stade de France".

 

C'était le coup d'envoi d'autre chose qu'une soirée de foot et à partir de la mi-temps, quand les premières informations – invraisemblables, confuses – ont commencé à tomber, l'écran ouvert sur le match s'est progressivement estompé pour disparaître complètement.

 

Notre sport aura été mêlé dans notre pays, au cours d'une période dont les débuts coïncident avec ceux des Cahiers du football, à bien des moments d'hystérie nationale, il aura été considérablement instrumentalisé par les plus néfastes desseins – auxquels il a généreusement offert le spectacle de nombreuses turpitudes. On ne peut qu'être frappé par la façon dont, d'affaire en affaire, cette chronique-là a témoigné des pathologies de la société française, de la France black-blanc-beur de 1998 au scandale des quotas en passant par France-Algérie 2001 et la Coupe du monde 2010.

 

De bien des manières, le football a pris la place centrale d'une obsession nationale, et rarement pour des raisons strictement sportives. En visant le Stade de France, les terroristes ne se sont pas placés sur ce terrain-là, mais ils ont bien saisi l'impact symbolique que pouvait revêtir cet objectif: le lieu, l'affiche, la présence du président de la République, le nombre potentiel de victimes.

 

Cette fois, le football n'a fait que de la figuration, presque en marge des événements. Essentiellement parce que les kamikazes sont restés à l'extérieur du stade. On doit à l'efficacité de la surveillance aux entrées, à la bonne gestion de l'évacuation et à ce qui s'apparente à un total manque de présence d'esprit de la part des assaillants, d'avoir échappé à un bilan infiniment plus lourd – tant il aurait été facile de l'obtenir en profitant de la densité de la foule aux abords de l'enceinte quand celle-ci était en train de se remplir.

 

Pour nous amateurs de football, la conscience, même vague, que les stades peuvent constituer des objectifs pour des tueurs de masse n'est pas nouvelle, mais elle va désormais prendre une tout autre acuité, et d'autres résonances dans les mois qui vont précéder l'Euro 2016.

 

 

À la ville

Malheureusement, les autres opérations menées vendredi soir à Paris auront connu une tout autre réussite. Et cette fois, ce n'est pas par le football que nous ressentons une proximité particulière avec des événements dont l'impact dépasse pourtant les limites topographiques. Je ne voudrais pas tomber dans le travers consistant à "ramener à soi" des événements qui ont une telle portée, mais je ne saurais tout simplement pas faire autrement que de dire, aussi, le sens plus personnel pris par ces événements, entre l'intime et le général.

 

Si les rédacteurs des Cahiers, à toutes les époques, ont toujours compté des gens de toutes origines et de toutes localisations, les lieux des attentats ou leurs lisières sont ceux où beaucoup d'entre nous vivent, où nous nous réunissons ou travaillons, où nous sortons, où nous avions fêté nos dix ans. Où nous buvons des coups avec les copains de Horsjeu, qui ont perdu Moké au Bataclan, un de leurs piliers. Où habite notre camarade Gilles Juan, qui a perdu deux amis rue de Charonne. On vous embrasse, comme tous ceux qui sont dans la peine.

 

Ces quartiers réunissent des bars, les restaurants, les salles de concert. Des endroits où résiste aussi (tant bien que mal) un Paris populaire et populeux, où se côtoient des milieux et des origines différents, des quartiers qui – au contraire de bien d'autres – ne sont ni un décor pour touristes, ni le théâtre d'un entre-soi social étouffant, ni les territoires exclusivement diurnes où se concentrent les entreprises.

 

Ce ne sont pas des lieux universels, ni idéaux: ils excluent eux aussi, et on ne saurait ignorer les faux-semblants de la mixité sociale, ni la gentrification qui y est à l'œuvre. Mais on ne leur fait pas justice en les réduisant à la notion grossière, inexistante sociologiquement, de "bobos" à laquelle on accole toutes sortes d'épithètes – coco, gauchos, parisiens, bien-pensants, etc. – pour désigner tout le monde et personne en particulier, stigmatisation probablement moins nuisible que d'autres, mais tout aussi bête. Simplement, oui, là se concentrent beaucoup de membres des professions intellectuelles et artistiques (ce qui, au passage, fait beaucoup de précaires) avec leurs mœurs parfois énervantes, leurs richesses et leur niveau de tolérance supérieur à la moyenne nationale.

 

Car il fait bon vivre dans ce nord-est parisien qui recèle tant de beaux lieux et de belles gens, où subsiste le Paris qu'on a besoin d'aimer envers et contre tout, où s'expriment des façons de profiter de la vie qu'on aurait tort de voir comme les uniques symboles de la ville et du pays, mais qu'on aurait tout aussi tort de croire négligeables. Il est difficile de distinguer, dans leur pensée confuse, ce qui a motivé le choix des terroristes, mais on ressent leur logique en même temps que notre propre consternation quand ils désignent la "capitale des abominations et de la perversion".  [1]

 

Pardon de n'avoir finalement pas dit grand-chose dans ce texte, de n'avoir rien dit de tout ce qui a contribué à faire de ce stade, de ces rues, de cette salle de concert l'épicentre d'une déflagration dont les origines sont si complexes et si nombreuses, ni évoqué ce qu'il faudrait pour enrayer les logiques mortifères qui ont conduit à cette tragédie (comme à tant d'autres, ailleurs). Cela aurait obligé à faire part d'un pessimisme dispensable en ces heures où nous voulons juste vous dire, chers lecteurs, frères branquignols en compagnie desquels nous exorcisons la mort en regardant vingt-deux crétins courir derrière un ballon, qu'on vous aime parce qu'ensemble nous continuerons à parler de football, parce que c'est plus dérisoire et donc plus indispensable que jamais.

 

 

[1] Sur les différences à souligner entre les différents quartiers de ce nord-est, on peut lire les textes de Gonzaï et d'André Gunthert publiés sur le sujet. Sur la population des 10e et 11e arrondissement en tant que cible, celui de Daniel Schneidermann et l'interview de Pierre-Jean Luizard. Sur ce qu'ils représentent, la chronique de Luc Le Vaillant.

 

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