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Tony Chapron

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La télévision comme justice divine

Tribune – Et si l'on prenait les polémiques arbitrales (qui ont un peu tardé à éclater lors de cet Euro) avec un peu de philosophie?

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Lorsque nous avons proposé à Tony Chapron de mettre en ligne son texte, nous l'avons prévenu qu'en plus d'être fustigé en tant qu'arbitre, il allait l'être en tant qu'intello. Ça ne l'a pas dérangé. Et de toute façon, il n'est pas abonné à Canal+.

 

* * *

 

"De la théodicée à la télédicée" – Lorsqu’en 1710, Leibniz publie Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal [1], le philosophe postule que l’œuvre divine porte le sceau de la Justice. Tout ce qui se produit est donc juste et bon au seul motif que tout dépend de l’œuvre de Dieu. Trois siècles plus tard, la justice des hommes ne porte plus le sceau divin, se trouve au cœur des débats sociaux et devient un outil de contrôle du degré de civilisation. Loin d’être infaillible, la justice prête le flanc aux critiques les plus violentes parce qu’elle est indispensable à la vie en société, elle en constitue le socle, le bien commun. Sans elle, toute forme d’interaction entre les individus est impossible.

 

Or, cet absolu social se heurte tantôt aux erreurs, tantôt aux incompréhensions, aux dévoiements voire à la corruption. Dans une société qui doute de ses propres compétences à juger et de ses juges, il est un espace qui constitue une modélisation, un but à atteindre: le sport. Parce qu’il porte les valeurs de justice [2] comme un étendard immaculé, il se trouve propulsé au rang d’idéal social. Modèle de justice parce que seul le meilleur gagne, parce que le sportif est récompensé de ses propres efforts, le sport incarne une société juste, méritocratique. Toutefois, cet idéal ne supporte guère l’analyse approfondie de ces vertus supposées mais surtout, la justice qui y est rendue n’est en rien parfaite. Tel Candide [3] qui traverse la vie et découvre ses horreurs et ses injustices, le spectateur perçoit dans le sport les limites d’un monde social humain.

 

 

L’exemple du football, nous offre une approche symbolique de cette incapacité des hommes à concevoir une justice faillible. Comme le souligne Huizinga « plus une société se "juridise" moins elle supporte la notion de hasard » [4], et dans cette société l’interprétation des juges (des arbitres) peut être considérée comme un paramètre d’incertitude, un aléa. Si, auparavant, l’erreur d’arbitrage pouvait s’entendre c’est, d’une part, parce que les enjeux économiques étaient moindres et, d’autre part, parce que l’erreur d’arbitrage ne dépassait pas le cercle restreint des spectateurs et des acteurs du jeu et ne concernait, par conséquent, que l’espace sportif.

 

L’apparition de la télévision a bouleversé cette vision de la justice. Elle donne à voir et à revoir [5] tout et rien et surtout les erreurs d’arbitrage comme une abomination intolérable dans une société civilisée. C’est la notion même de justice que la télévision redéfinit puisqu’elle place tous les téléspectateurs devant le spectacle de la justice et transforment ceux-ci en procureurs ou juges patentés, sans plus de connaissances législatives. La preuve de la télévision se suffit à elle-même sans tenir compte des règles précises, du contexte et du ressenti du réel par les juges.

 

Les sociétés disciplinaires telles que décrites par Foucault dans Surveiller et punir sont en crise et le succès de la télévision tient à l’instauration d’un autre rapport à l’autorité sportive, elle propose non plus de fonctionner sur un mode disciplinaire mais d’introduire un contrôle total. L’arbitre se retrouve alors non plus en acteur du monde social régit par des lois, mais comme exécutant d’une justice télévisée suprême.

 

La justice divine – théodicée – laisse place à une nouvelle forme de justice: la télédicée. Nul ne peut contester ce que nous laisse voir la télévision, quand bien même, comme le rappelle Guy Debord: "Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspondant à l’abstraction généralisée de la société actuelle" [6]. Vouloir instaurer la vidéo dans l’arbitrage des rencontres de football, c’est confier la justice à une nouvelle divinité (la télévision) sans nous interroger sur notre rapport (apprentissage, incorporation, légitimisation, etc.) à la loi comme socle de nos sociétés.

 

Texte initialement publié dans Arbitres, juges et officiels du sport en Bourgogne. Coordination Carine Erard et Ludivine Jacquinot. Oct 2011. Faculté des sciences du sport et Université de Bourgogne.


[1] Gottfried Wilhelm Leibniz, Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, Amsterdam : D. Mortier, 1720.
[2] Voir le chapitre Un modèle de justice construit autour de la règle et de l’arbitre, Tony Chapron in Le sport et ses valeurs, sous la dir. Michaël Attali, La Dispute, Paris, 2004.
[3] Voltaire, Candide ou l'Optimisme, R. Pomeau éd., Nizet, Paris, 1959.
[4] Johann Huizinga, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951, p.135.
[5] Voir sur la notion de ralenti, Jacques Blociszewski, Le match de football télévisé, Editions Apogée, Paris, 2007, p.113.
[6] Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, p.23.

 

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