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Propos recueillis par Mollows

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La Gazette : 31e journée

« La solution du produit n'est jamais loin »

Nous avons appris le décès, mardi 7 mars dans un accident de montagne, du Docteur Jean-Daniel Escande, qui nous avait accordé une longue interview à l'occasion du dossier dopage de notre n°15 (avril 2005). Nous reproduisons ici cet entretien, en guise d'hommage et pour continuer de nourrir les interrogations sur le dopage dans le football…
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Fondateur de l’Antenne Médicale de Prévention de Lutte contre le Dopage du Nord-Pas-de-Calais, médecin du LOSC, de novembre 1986 à Juin 2002, praticien au CHRU de Lille il avait notamment soutenu une thèse sur "Les effets de l’entraînement intensif précoce". À Lille, il était également connu pour son engagement dans la prévention de la toxicomanie.
Nous avions trouvé confirmation de son implication professionnelle, de sa liberté d’expression et d'un grand sens pédagogique – que nous avions déjà pu apprécier dans ses écrits sur le thème des conduites dopantes.

Nous nous permettons d’adresser nos condoléances à sa famille et ses proches. Nous regretterons "quelqu’un de bien", vraiment.

NDLR : Nous reproduisons également le "droit de réponse" demandé à l'époque par le LOSC et paru dans le n°17 des Cahiers, accompagné de notre commentaire et de celui alors effectué par le Dr Escande.

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Vous avez été médecin au LOSC pendant seize ans, de 1986 à 2002, dans un club évoluant entre la D2 et la D1. Vous avez exprimé un soulagement d’avoir quitté ce poste...

Je trouve que la position d’un médecin de club est extrêmement dangereuse, surtout que maintenant certains sont salariés à temps plein. À mon avis, leur situation est très compliquée. Encore plus que la nôtre quand nous étions à temps partiel. En tant que médecin, on ne vous a jamais appris à considérer l’être humain comme étant une machine... Or, ce sont des corps que l’on pousse à l’extrême. On a toujours l’impression, dans les grands clubs, que seul le résultat compte, et qu’en tant que médecin payé par le club, vous êtes là pour vous exécuter.
Le jour où l’on dit à ce médecin, "tu te débrouilles, mais il faut que ce joueur joue", qu’est-ce qu’il va faire?

Ce sont des situations que vous avez pu rencontrer au LOSC?
Oui ! Une fois, un entraîneur adjoint — pas le principal —, m’a dit: "Il faut que ce joueur joue", je suis formel. Avec mon collègue le Dr Gérard, nous nous occupions ensemble à la fois des professionnels, des jeunes et de la réserve. Lui était plus sur les professionnels et moi sur la réserve, mais on interchangeait, et cette fois-là, je m’occupais des pros.

Qu’avez-vous fait?
J’ai refusé... Mais je n’étais pas à temps complet. Je crois que les médecins sont consciencieux. En général, ils font bien leur boulot, je ne les accuse pas. D’autant que ce sont des praticiens qui, justement, ont une conscience aiguë de leur travail et se battent pour être véritablement reconnus en tant que médecins. Mais en tout cas, c’est une situation très compliquée. En fait, il serait souhaitable que le médecin de club soit payé par une institution indépendante. En médecine du travail, vous avez les services interentreprises proposant leur activité à des sociétés qui paient de façon globale une prestation. On devrait pouvoir disposer d’un système de ce type. Le médecin du club devrait avoir un contrat avec une institution qui récupèrerait des fonds au niveau national pour payer des médecins — de même pour les kinés. Ce serait beaucoup plus sain. Pour que le système médical ne soit pas entièrement dépendant du club...

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Pensez-vous que tout est fait pour éviter des séquelles de blessures dues au sport de haut niveau?  
Je pense que des parents pourraient un jour nous dire: "Écoutez docteur, vous saviez très bien que mon fils de quinze ans, lorsque vous l’autorisiez à rentrer dans une section sportive de haut niveau, aurait des séquelles physiques énormes à vingt-cinq ou trente ans, donc je vais vous attaquer". Même les joueurs pourraient nous dire: "J’avais des genoux très abîmés, vous avez tout fait pour que je continue à jouer et maintenant, j’ai des articulations dignes d’une personne âgée".

Avez-vous connu des contrôles antidopage au LOSC?
Oui bien sûr, je pense qu’il devait y en avoir deux ou trois par an, en D1 comme en D2. Par contre, je n’en ai jamais eu en CFA ou en réserve, que ce soit au centre de formation ou en match officiel de la réserve des professionnels, ni à l’entraînement. Jamais. C’est étonnant. Il faudrait regarder si ça se fait ailleurs, mais moi je ne l’ai jamais vécu entre 1986 et 2002, à l’inverse de ce que je peux constater au CREPS de Wattignies où il y en a en moyenne deux fois par an, à l’entraînement.

Les contrôles font quand même bien partie de l’univers des footballeurs?
Vous savez, le footballeur professionnel, c’est un professionnel avant tout, c’est dans son contrat. Donc si on lui demande de faire telle chose, il le fait, voir tel médecin ou tel autre... Il n’a pas d’état d’âme. La relation médecin-patient est très particulière... Concernant le cas de David Garcion [positif à la nandrolone en 1996 NDLR], il n’a jamais voulu se livrer, donc c’était difficile. Il a toujours dit "Je ne comprends pas". Et donc forcément, nous non plus. En tant que médecin, on ne va jamais au-delà de la demande du patient. Il faut respecter l’éthique personnelle de chaque médecin et de chaque individu.

Le système de jeu pratiqué par le LOSC reposait sur une préparation physique très exigeante. Les joueurs en parlaient-ils?
Oui, mais il s’agissait d’un groupe de jeunes joueurs qui avaient tout à prouver. Ils acceptaient beaucoup de choses de l’entraîneur de l’époque, que vous connaissez bien [Vahid Halilhodzic NDLR], qui était extrêmement exigeant. Tout cela était un petit peu nouveau pour eux. Ils savaient qu’à la limite, il fallait passer par-là pour réussir. Alors le médecin dans tout cela... Il s’agissait de faire des bilans biologiques, diététiques, psychologiques qui donnaient des indications aux entraîneurs. Le médecin n’était pas associé au contenu de la préparation. Nous n’étions pas des hommes de terrain, mais des hommes de cabinet. Nous étions là pour vérifier que la santé du sportif n’était pas trop mise en danger. C’était plus un rôle de soins que d’aide à la performance proprement dite, même si, parfois, cela peut en avoir l’aspect.

Vous est-il arrivé d’arrêter la préparation d’un joueur dont les éléments du bilan étaient perturbés, ou est-ce que ce n’est jamais allé jusque là?
Non ça ne se passe pas comme ça. Vous savez, l’arrêt d’un sportif, c’est difficile. Il y a beaucoup d’éléments qui rentrent en jeu. Est-ce que l’entraîneur veut l’arrêter? Est-ce qu’il ne veut pas qu’il arrête? Est-ce que le sportif veut arrêter en raison d’un conflit avec l’entraîneur, est-ce qu’il cherche à se cacher? Est-ce qu’au contraire il ne veut pas arrêter? Alors qu’il se sent bien, il ne voit pas pourquoi il devrait arrêter. Cela fait partie d’un dialogue ininterrompu avec le joueur surtout, mais avec l’entraîneur aussi. Donc ce n’est pas aussi simple que ça...

C’est une relation de confiance?
Non, c’est une relation de travail, pas forcement une relation de confiance. Elle est rigide, codée et formelle. Elle n’est pas choisie par les deux parties mais imposée par contrat. Le médecin a en face de lui un joueur qui a ses intérêts financiers, ses intérêts sportifs, ses rapports avec les gens du club: l’entraîneur, le staff médical, son manager. C’est la gestion de ces intérêts, quelque fois contradictoires, qui fait sa vie. Parfois, il aura intérêt à être sur le banc de touche, parfois à "être blessé", une autre fois il aura intérêt à jouer blessé... La confiance n’est donc pas totale, parce que l’on ne sait pas, quand une blessure traîne, ce que sont les rapports véritables du joueur avec l’entraîneur. Le joueur ne connaît pas non plus la qualité de la relation entre le médecin et l’entraîneur. Donc il subsiste toujours une certaine "méfiance",.

Quelles sont les missions des antennes médicales de prévention et de lutte contre le dopage?

Les antennes sont des créations de la loi antidopage de 1999, dite loi Buffet. Elles participent d’une dimension  "santé" introduite alors. Elles constituent, pour les sportifs de tous niveaux ou pour leur entourage, un lieu d’échange avec le corps médical sur les questions liées au dopage... Et ce, en dehors du milieu sportif. La présence de médecins spécialisés sur ces questions en fait aussi des centres de ressources pour leurs collègues souhaitant s’assurer de la conformité de leurs prescriptions au regard de la loi, ou échanger plus largement sur ce thème. Les AMPLD remplissent aussi un rôle dans l’accompagnement des sportifs contrôlés positifs, et délivrent les certificats de reprise de leur activité.

La parole des sportifs positifs est-elle "libérée" dans les antennes?
C’est rarement évident. Le but est de comprendre et de faire comprendre les raisons du comportement du sportif, de mesurer les causes et les conséquences d’une "conduite dopante", et de tenter d’entraîner une modification de cette attitude. On peut aussi être amené à remettre en perspective la sanction, à la dédramatiser quand elle est vécue de manière disproportionnée. Je pense à un jeune d’un club de village, suspendu deux mois pour un contrôle positif au cannabis, qui s’est vu au final exclu du club et qui a connu de gros problèmes dans sa famille, de même qu’au lycée...

Le cursus des jeunes en centre de formation les prépare-t-il à faire face au problème du dopage?
Oh non pas du tout: on s’appuie sur la liste des produits interdits, et on en reste là, point barre ! Et encore, quand on la leur communique... Mais comme dans le cas du tabac, l’information ne suffit pas et c’est bien sur la notion de "conduite dopante" qu’il faut s’appuyer: interroger le jeune sur le sens et la limite d’une démarche apparaissant assez anodine au départ, et qui n’est pas vécue comme une conduite dopante... Car cette "démarche" peut dériver progressivement vers la prise de produits beaucoup plus lourds. Avec la liste, on s’en tient à une définition du type: "tout produit non interdit est permis", y compris celui qui améliorerait les performances. On voit bien que la définition du dopage est difficile. Sauf à se contenter de dire "Je ne prends pas un produit interdit, donc je ne suis pas dopé"...

Comment en parler avec les sportifs?
Il faut dire que ce n’est pas le terme de dopage qui est important, mais plutôt le comportement et la relation que l’on a avec les produits et avec son sport. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, on bascule vers la consommation de produits beaucoup plus lourds, tels que les stéroïdes, les corticoïdes?

Dans des travaux présentés par Patrick Laure, l’encadrement et la famille sont repérés parmi les approvisionneurs du joueur en produits dopants...
Le sportif de haut niveau est dans un certain engrenage, une certaine filière, et quand il y a des résultats, surtout quand il est jeune, ça gratifie beaucoup de monde. En particulier les parents, l’entraîneur, les dirigeants, voire la Fédération. Le problème, c’est quand ces enfants n’arrivent pas à suivre — en fait, quand ils n’arrivent pas à assurer l’image qu’ils ont d’eux: la solution du produit n’est alors jamais loin. Tout le monde s’imagine que c’est un problème uniquement personnel, et que l’on ne peut pas agir là-dessus, alors qu’il est collectif.

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