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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Repartir de moins que zéro

La relégation des Bleus

La France est-elle redevenue une "petite équipe" promise à des années de médiocrité? Même Laurent Blanc semble ne pas résister au défaitisme ambiant...
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Une défaite pour commencer, et une défaite qui à la fois en prolonge d'autres... Il aurait pourtant suffi d'une courte victoire, sans rien changer d'autre à ce match qu'un angle de quelques degrés sur une déviation de Hoarau ou un des tirs de Ménez, Malouda ou Valbuena, pour partir sur de tout autres conclusions. Mais là, la symbolique des "statistiques" (première série de quatre défaites depuis 1937, une victoire en 2010 contre le Costa Rica...) est trop forte pour ne pas envoyer le débat vers le "niveau" de l'équipe de France et ce que l'on peut attendre d'elle...


Le niveau des joueurs
Faute d'un outil scientifique pour mesurer ledit niveau (ou la "taille" d'un club), il faut se rabattre sur des considérations subjectives, d'abord à propos de la valeur individuelle des joueurs. On a dans les oreilles les propos de Michel Platini, qui avait mis en doute la qualité de la sélection bien avant le Mondial, sur l'absence de "grands joueurs" (1). Propos auxquels ont fait écho ceux de Laurent Blanc avant le match, quand on lui demanda s'il y en avait en équipe de France: "Il y a de bons joueurs. Toutes les équipes nationales n'ont pas que des grands joueurs".

Deux thèses s'affrontent, en caricaturant: l'une considère les clubs où évoluent les internationaux et constate qu'ils sont presque tous de haut rang, l'autre affirme que ce pedigree masque la réalité de joueurs très ordinaires – quand ils ne sont pas franchement surcotés. Cas d'école: les latéraux Clichy et Sagna, titulaires à Arsenal mais placés sous un feu de critiques en sélection... On se tirera de cette controverse en estimant qu'il y a le matériau individuel pour faire une bien meilleure équipe, capable de surclasser la Biélorussie et de laisser s'épanouir les Clichy et autre Sagna, mais que ce processus est mal engagé.

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Dépression nationale
L'espoir d'un miracle Blanc (2) ayant été mouché par le soufflet biélorusse, la déconfiture sportive persistante de l'équipe de France entraîne ce qui ressemble à une grande dépression nationale, et à la prise de conscience que des années de marasme profond nous attendent peut-être. Devant cette éventualité, la première réaction est donc de décréter la relégation de la France en deuxième division mondiale, parmi les "petites équipes" (contrairement à ce que prétend l'adage, il y en a donc encore). C'est ainsi le sens du débat lancé par L'Équipe dans son édition de dimanche, qui estime que la sélection "a désormais tout intérêt à se comporter et à jouer comme une petite équipe, ce qu'elle est réellement devenue".

Tout le monde trouve désormais que le classement FIFA de la France a un sens (3), qu'elle est dans un creux générationnel: nous voilà renouant avec une tradition historique du football français, celle de l'autodénigrement, réflexe que les années glorieuses (1991-1999 pour les clubs, 1996-2006 pour la sélection) n'ont pas suffi à déraciner. Le spectre des années grises de l'équipe de France entre 1966 et1976, qualifiée pour rien et terriblement ennuyeuse, ou entre 1986 et 1994, fait ainsi son retour en même temps que – c'est à craindre – les complexes nationaux.


Avec le temps
L'avantage de la situation, c'est la révision à la baisse des attentes. C'est aussi l'inconvénient, car si Laurent Blanc ne subira qu'une pression relative et pourra continuer à travailler avec une marge d'indulgence, ce consensus défaitiste risque de ne pas encourager l'équipe à faire mentir l'opinion générale. Dans le confort d'excuses toutes prêtes, comment se dépasser? Il faudrait faire attention à ce que cette nécessaire cure d'humilité (4) ne tourne pas à l'ouverture de parapluie déjà amorcée avec les arguments (légitimes) des suspensions et du "manque d'expérience" qu'a surligné le sélectionneur, à deux doigts d'évoquer des "fonds de tiroir" à la manière de son prédécesseur... (5)

Le sélectionneur est ainsi autorisé à critiquer ses joueurs et à dire que son équipe est faible, et l'on s'inquiète de retrouver un Blanc à tendance défaitiste (lire "un Blanc dans la discussion"). Chez ses amis aux premières loges médiatiques, un mot d'ordre: "Il faut lui laisser du temps", répète un Christophe Dugarry nerveux, qui nous exhorte à "arrêter de rêver" et se demande même s'il ne faut pas "faire une croix sur l'Euro 2012". Bixente Lizarazu, sur le plateau de Téléfoot et sur la défensive, l'a aussi envisagé. Dans une ambiance funèbre ("La vie continue", dira Blanc), lui aussi a plaidé le report des ambitions: "Ce n'est pas en deux matches et six entraînements que tout d'un coup Laurent va transformer cette équipe".

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Exploitation de la crise
Si Liza a réclamé dans sa chronique de L'Équipe "au moins six mois" pour "sortir du chaos" (6), Duga précise les nouvelles règles à observer à l'égard du sélectionneur: "On ne va pas, après chaque défaite ou après chaque mauvaise prestation, tirer des conclusions". Mais le vent tourne chez certains, qui manquent de patience et sortent l'artillerie légère en ne craignant pas d'enterrer les récentes velléités de beau jeu (7), ou de dramatiser à l'extrême ("La victoire ou le néant", titrait L'Équipe au matin du match). Le journal a aussi commencé à désigner le contenu des entraînements et à utiliser les déclarations du technicien (de façon prévisible: lire "Blanc presque transparent"). Faute de pouvoir surfer sur les succès, la vague de pessimisme fera l'affaire et l'exploitation de la crise, dont la Coupe du monde a rappelé qu'elle pouvait être rentable, va servir de pis-aller.

Pour conjurer ce destin annoncé, les Tricolores ont un match à disputer demain soir: une victoire ou un nul probant tournerait les manches à air dans l'autre sens, et permettrait de relancer une dynamique du renouveau mise à mal à Saint-Denis. Les voies de la qualification sont souvent tortueuses, et l'équipe de France n'est probablement pas devenue aussi "petite" qu'on semble le croire aujourd'hui.


(1) "On a beaucoup de bons joueurs en France mais dans une compétition internationale, il faut des grands joueurs. Actuellement, la France ne possède pas des joueurs capables de lui faire gagner un Euro ou une Coupe du monde" (lemonde.fr).
(2) "Leur première période, sans vie, sans idées, a douché l'enthousiasme d'une enceinte pourtant si prête à la naissance du divin élan" (Canal Football Club).
(3) Laurent Blanc : "Le classement il est là et c'est pour ça que j'ai demandé de l'humilité à tout le monde, et à vous aussi [les journalistes]".
(4) Les joueurs s'y joignent, tel Florent Malouda: "On a perdu contre la Norvège, la Biélorussie. C'est une réalité, c'est notre niveau actuel".
(5) "Même si j'avais le droit d'appeler dix joueurs nouveaux, je ne vois pas qui je pourrais appeler". On a également surpris un "On le savait" comme entame d'une réponse lors de Téléfoot.
(6) "Après tout, on peut bien lui donner ça puisqu'on a accordé six ans à Raymond Domenech", ajoute-t-il en omettant que ce dernier avait obtenu trois qualifications sur trois (et connu au passage une finale de Coupe du monde), ce dont Laurent Blanc est encore assez loin dans sa carrière de sélectionneur.
(7) "La philosophie de Laurent Blanc a trouvé ses limites au Stade de France. Si bien jouer permet le plus souvent de mettre son adversaire en difficulté, ce n'est pas un gage de succès". (lequipe.fr)
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