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Jérôme Latta

 

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Fucking disgrace

La raclure et les racleurs

Même gravement insulté et diffamé, un arbitre doit rester sur le banc des accusés. Le football français et ses médias ne semblent pas incommodés par l'odeur qu'ils répandent autour d'eux.
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Voici "l'affaire Chapron", comme l'a baptisée le journal L'Équipe. Voici donc un arbitre qui prend des décisions contestées alors qu'elles sont parfaitement légitimes, auquel on ne reproche qu'un "manque de psychologie" – cette tartufferie de premier ordre (1) –, et qui se fait insulter devant témoins par un président de club: "Vous êtes une raclure de bidet, une honte de l'humanité". Plus tard au point presse, le dirigeant ajoutera notamment: "La rencontre a été pourrie par l'arbitre. (...) c'est du racisme anti-ch'ti ! (...) Ce qui était une belle fête a été gâché par ce triste sire. C'est une caricature d'arbitre, c'est un mélange de morgue et de suffisance. Il est malhonnête et j'assume mes propos".



affaire_chapron1.jpg"Psychologie"


Mais pas question de parler "d'affaire Decourrière", du nom de l'auteur de ces propos intolérables. Peu importe que l'on ait, d'un côté, des insultes ordurières avérées, de l'autre, des accusations émanant des joueurs, dont on connaît la légendaire bonne foi sur un terrain. Non, bonnes gens, la vedette du procès, son présumé coupable, c'est l'arbitre.

"M. Chapron est à créditer d'un arbitrage correct", concède pourtant Raphaël Raymond. spécialiste désigné de l'arbitrage au sein de L'Équipe (2) dans l'édition de vendredi. (...) dans l'ensemble, les décisions sportives ne sont pas contestables. Sa gestion psychologique, des acteurs, si". Ah oui, car non seulement les arbitres doivent être de fins critiques dramatiques (lire "Fucking disgrace"), mais aussi les gestionnaires du fragile mental de nos chers footballeurs. Sinon, qu'ils ne s'étonnent pas de se faire insulter par d'aussi fins psychologues que les présidents de club.
S'ensuit un long paragraphe intitulé "Y a-t-il un problème Chapron?", l'arbitre grenoblois étant, donc, accusé de parler trop vertement aux joueurs. On attend avec impatience l'expertise de Gilles Veissière, grand allumeur de ses anciens confrères, qui avait subi des accusations infiniment plus lourdes, au cours de sa carrière, quant à son langage sur les pelouses.



Équité, toi ?

Chapron se voit aussi reprocher... de ne pas parler. "Pour un arbitre, qui appartient au jeu, refuser le dialogue avec les joueurs relève de l'incompréhension, voire de l'arrogance". Deuxième tarte à la crème, l'arrogance du corps arbitral qui, bizarrement, peine à répondre aux torrents de mises en cause stupides et d'agressions verbales dont il fait l'objet. Que les joueurs commencent par cesser de hurler et de gesticuler devant l'homme au sifflet à chaque fois qu'il s'en sert, chose impossible dans tout autre discipline, et l'on pourra commencer à parler de dialogue.

La perversité des raisonnements éclate dans l'encart "Opinion", que Raphaël Raymond intitule "Équité". Mû par un fol espoir, on se dit qu'il va enfin être question d'équité dans le procès fait aux arbitres, ou dans les sanctions prononcées contre les insulteurs. Non point. Car après avoir souligné la caractère "injurieux et avilissant" des propos de Decourrière, le journaliste embraye inexplicablement sur "l'équité d'un championnat" qui mérite "un épilogue sans scandale ni suspicions". Croyez-vous qu'il adresse à ses confrères, qui font leur beurre des scandales et des suspicions, un appel à au calme et à la raison? Non plus. Il somme simplement la Fédération de désigner pour les matches décisifs les "moins discrédités" des arbitres (la liste est fournie), "des hommes vierges de «casseroles» embarrassantes". Vous ne rêvez pas. Au lendemain d'un match durant lequel l'arbitre a fait correctement son boulot et s'est fait insulter en des termes ignobles, c'est bien le procès des arbitres qui se poursuit (3).

affaire_chapron2.jpg


Coup de torchon

Mais L'Équipe est un journal qui sait se tenir. On a moins de scrupules ailleurs. Voyons cet article de eurosport.fr / AP, qui s'attache à fabriquer le coupable avec rigueur et subtilité. "[Tony Chapron] n'en est pas à son premier fait d'armes", il a "une fâcheuse tendance à faire parler de lui", "n'en est pas à son coup d'essai". "Ça commence à faire beaucoup pour croire à une simple coïncidence..." Les exemples sont pourtant extraordinairement peu probants (4).

Mais la palme revient sans conteste à un article de Vincent Duchesne pour sport24.com (repris par le figaro.fr). Ce papier inqualifiable, entièrement à charge, multiplie les accusations ad hominem et les procès d'intentions, à tel point qu'il faudrait le citer de bout en bout. Cela commence par: "Nom: Chapron. Prénom: Tony. Professsion : Arbitre international. Signe particulier : souvent à côtés de ses pompes et expert en matière de polémiques". Et cela se termine par: "Mais pour le principal intéressé, il n'y a pas lieu d'en faire tout un plat. Selon lui, ses décisions n'ont pas été contraires à Valenciennes et n'ont nullement modifié le score. Pour une fois…" Pour le reste, on connaît la chanson: les arbitres sont responsables des turpitudes des joueurs, comme lorsque Pieroni expédie un ballon sur l'arbitre puis l'invective après un premier carton jaune...
Après la citation intégrale des déclarations de Francis Decourrière, l'auteur a ce commentaire: "Les termes sont durs, acerbes et quelque peu exagérés, il faut bien le reconnaître". Vous ne rêvez toujours pas. Se cachant à peine d'adhérer aux témoignages accusateurs des joueurs, il osera même, moralisateur: "Le respect est une valeur fondamentale qui s'applique à tous".



Sous la pelouse, le fumier

Pour des propos complètement déplacés à l'encontre d'Éric Poulat (lire "Chasse ouverte toute l'année"), le vice-président de la Fédération Noêl Le Graët a été suspendu un mois de toute fonction officielle. N'imaginant même pas présenter des excuses, il a ironisé sur cette sanction... Les suspensions d'entraîneurs ou de dirigeants sont, de toute façon, d'aimables plaisanteries. Les premiers s'agitent derrière des grilles ou sur un talkie-walkie, les seconds en sont à peine affectés. À l'heure ou l'on bannit préventivement, sans autre forme de procès, des supporters décrétés suspects par le préfet de police, la seule mesure cohérente serait l'interdiction de stade pure et simple pour chaque dérapage. Mais la Ligue a cent fois démontré qu'elle était incapable de sanctionner les siens, et les instances fédérales s'aplatissent devant le football professionnel.

Le football français est malade. Non pas de son arbitrage, mais des procès lamentables fait aux arbitres, de façon obsessionnelle et avec une malhonnêteté intellectuelle exorbitante ou une franche incompétence (lire "La main dans l'œil" ou "Au pays des aveugles"). L'unanimité des médias et l'impunité des professionnels créent les conditions d'un lynchage permanent, qui trahit une vision complètement infantile du football, aux frais de l'éternelle même victime expiatoire sacrifiée au profit de l'imbécillité collective. À peine moins hystérique que la saison passée, la campagne anti-arbitrale est devenue plus sale. Elle devient franchement nauséabonde quand la mise en doute de leur honnêteté ne choque plus personne. Quand des insultes proférées à l'encontre d'un arbitre deviennent normales, et servent même à l'accabler...


(1) Dans l'idéal des contempteurs de l'arbitrage, il ne doit pas y avoir d'application stricte et uniforme des règlements, mais interprétation permanente de ceux-ci selon le moment du match, l'état d'esprit des joueurs ou le karma du ramasseur de balle. On comprend l'avantage: l'arbitre sera alternativement stigmatisé comme trop rigide ou trop laxiste.
(2) Un boulot située entre les renseignements généraux et la comptabilité, s'agissant de tenir les fiches et les comptes, peut-être en vue du prochain "Les 85 erreurs des arbitres", comme l'an passé.
(3) L'arbitre est invité à assurer sa défense lui-même dans une interview. Ses propos et les arguments qu'il expose sont ignorés par l'article, alors qu'il aborde les questions de fond ("Je pense qu'en France, on ne supporte pas que les règles soient appliquées à la lettre"), mais évoque aussi sa nuit dans un hôtel surveillé par la brigade anti-criminalité.
(4) Ils comprennent une expulsion de Yepes pour tirage de maillot en 2006, ou le Marseille-Lorient au terme duquel l'arbitre avait admis, accablé, des erreurs sans rapport avec sa supposée agressivité.



J'ai décidé d'arrêter

Nous reproduisons ci-dessous le message envoyé par Romaric, qui traduit bien le dégoût que nous ressentons nous-mêmes en ce moment.

Cher journal,

Avant, j'aimais le foot. Je ne sais pas pourquoi l'envie me prend subitement de me confier à toi sans trop de réflexion, mais je crois que cette fois ils ont vraiment tout gâché. Je crois que cette fois, à voir hurler des joueurs, des entraîneurs et des présidents sur un arbitre aussi maladroit dans la forme qu'irréprochable dans le fond, j'ai décidé de tout arrêter, comme ça, devant le résumé d'un pluvieux Valenciennes-Bordeaux.

Ce soir, j'ai pris conscience du temps passé à m'user l'oreille sur une vieille chaîne hifi, pour écouter mes premiers matches de championnat, des soirées où, tout petit, je jouais mon championnat fictif et parallèle avec deux chaises et une boulette en papier, toutes ces soirées aussi futiles qu'indispensables alors pour être heureux, ou en avoir l'impression.
Ce soir, je me rends compte avec tristesse que depuis des années et avec acharnement les filles avaient bien raison. J'ai consacré trop de temps à un sport à la con.
Ce soir, je ne tiendrais pas rigueur à mes parents s'ils m'avaient imposé de faire de la planche à voile, du curling ou du tir à l'arc, du surf des neiges, du deltaplane ou du short-track; au lieu de demander naïvement à un jeune adolescent fou de Papin dans quel sport souhaitait-il s'illustrer. "Le foot". Oui, le foot, le grand, le vrai, celui auquel on pardonne tout pour y avoir touché, celui sur lequel tout le monde à un avis dessus pour les mêmes raisons.
(...)

Soit, à défaut d'être un grand penseur pour une soirée, je tenais, cher journal, te témoigner à toi tout particulièrement toute ma tristesse en cette soirée. (...) Ce soir, je n'en peux plus de comprendre que si un jour improbable la vie et une femme me donne des enfants, je ne pourrai pas les faire jouer au foot, parce que celui-ci vient de perdre à mes yeux toute les valeurs éducatives que j'étais solitairement heureux d'avoir acquis par lui, et pour lui.
Voila, un message bête comme le foot, futile comme le foot, banal comme le foot, mais totalement de bonne foi, lui. Bon courage, sincèrement.
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