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Jacques Blociszewski

 

Chercheur et spécialiste des technologies audiovisuelles, il est partisan d'une réflexion critique sur la mise en scène du spectacle sportif. Auteur de Le Match de football télévisé (éd. Apogée).


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Brno future

La prolifération des ralentis

Football et télévision / 4 – 100, 120 130... l'inflation des ralentis, en particulier sur Canal+, a contribué à décomposer les matches et à cacher le football. Étude.

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Lancer un seul ralenti a déjà, en soi, un effet sur le match télévisé, en rompant la continuité de la rencontre vécue en direct. Or, le football est un sport dont la fluidité est un atout majeur, qui fait pleinement partie de son charme et du secret de sa réussite mondiale. Il n’est donc jamais neutre d’interrompre notre perception en continu d’un match. Envoyer un seul ralenti peut malgré tout n’avoir qu’une influence relativement limitée. L’interruption "virtuelle" du jeu peut en effet être très brève, d’autant plus que l’avènement du numérique permet, depuis le milieu des années 90, de lancer encore plus facilement un ralenti (aujourd’hui en moins de trois secondes).


L'évolution du nombre de ralentis par match depuis les années 60 indique une croissance qui ne s'est quasiment jamais arrêtée, et montre aussi que les réalisateurs français en sont de grands consommateurs. [cliquez sur l'image pour l'agrandir]

 


Sélection de 34 matches effectuée sur un total de 129 références. 30 comptages intégraux et 4 estimations.
 


Le deuxième ralenti, tournant fatal

Le deuxième ralenti d’une série joue lui, en revanche, un rôle majeur, et même déterminant: il est par exemple celui à partir duquel une série de ralentis peut venir occulter la reprise du jeu. Bien sûr, la limite n’est pas si nette, et on peut tout aussi bien rater le retour au direct après deux ralentis que le réussir après une série de cinq... Tout dépend de la durée de l’arrêt de jeu réel sur le terrain et de la justesse de l’appréciation par le réalisateur du temps dont il dispose. Toutefois, le ralenti n° 2 paraît bien, en moyenne, marquer la frontière au-delà de laquelle commence l’amputation du match en direct de quelques-unes de ses actions.
 

Dans ce domaine, L. Lachand s’inscrivait l’an dernier dans le prolongement de François-Charles Bideaux (réalisateur de la finale du Mondial 2010, devenu maintenant directeur de la production des sports de Canal+) Mais avec un nombre important à la fois de séries de 2 et de 3 ralentis, des séries de 4 bien plus fréquentes et un nombre total de ralentis de +29 par rapport à Bideaux sur la Ligue 1, il représentait alors, à nos yeux, une évolution très négative (nos stats des ralentis de F.-C. Bideaux proviennent de quatre matches de L1 entre 2002 et 2008).
 

Au-delà de la fixation de cette limite relativement arbitraire (le deuxième ralenti), la notion même de série de ralentis exprime la volonté du réalisateur d’une part d’exploiter au maximum le dispositif technique qui lui est confié, remplissant ainsi le moindre "creux" dans la rencontre, d’autre part d’aller vers un plus dans la recherche de la vérité – hypothétique – d’un match. Remontrer quatre fois un but n’est pas en soi un problème. Il s’agit là d’un événement qui peut mériter cet honneur, pour un ensemble de raisons où le spectacle et la dramaturgie immédiate tiennent une large place. Et puis, avant la reprise du jeu, il y a toujours un temps de latence permettant de caser les images sans trop de dégâts. Mais pour les autres actions que les buts, à partir du deuxième ralenti, on entre dans une logique plus complexe: il s’agit alors surtout de révéler ce qui est caché, invisible à l’œil nu et au premier regard. On sort de la simple re-vision pour entrer dans la scrutation. Le réalisateur français est prêt, pour cela, à empiéter constamment sur le direct et le match réel.
 


Voir et revoir. Et revoir

Après deux, trois, voire quatre ralentis, la soif du réalisateur n’est en général pas assouvie pour autant puisqu’il montrera éventuellement l’action à nouveau - les buts surtout - le plus souvent deux ou trois minutes après. Il serait problématique en effet de lancer des séries de sept, ce qui "mangerait" encore davantage des reprises du jeu déjà très maltraitées. Les réals scindent donc en deux fois au moins les séries de ralentis sur un but. Cette seconde diffusion permet en outre aux téléspectateurs qui étaient momentanément absents de se remettre à jour. Par la suite, le réalisateur de Canal pourra d’ailleurs encore repasser l’action, quand le marqueur est remplacé et sort du terrain, par exemple. Ce qui fait que l'on revoit couramment un but huit ou neuf fois dans un match.
 

Voici comment étaient structurées les re-visions d’actions (au nombre de 132, dont 29 fautes) lancées par L. Lachand sur le Lille-Valenciennes de mars 2012:

 


Ont été inclus dans ce décompte: 3 révélateurs de hors-jeu et 8 prises de vue par la "caméra opposée". Il faudrait leur ajouter deux "palettes".


Les séries de ralentis peuvent soit remontrer la même action sous plusieurs angles, soit revenir sur des actions différentes. Les angles et caméras choisis par les réals pour leurs séries sont un autre aspect de ce sujet (il reste à approfondir). Il faut enfin préciser que le nombre et la nature des ralentis diffusés pendant un match dépendent bien sûr des choix et du style du réalisateur, mais également des caractéristiques de la rencontre elle-même. Y a-t-il beaucoup de buts et d’occasions de buts, beaucoup ou peu de fautes? Etc.
 

Dans les séries de deux, trois, quatre – parfois cinq – re-visions consécutives qui déferlent, certaines d’entre elles se font à vitesse réelle (replay) mais la plus grande partie de ces incessants retours en arrière au nom du progrès est aujourd’hui constituée de véritables ralentis et d’une petite dizaine de super loupes.
 


Rafales de ralentis et balles perdues

Nous avons dit qu’en 1998, lors de France-Brésil, finale de la Coupe du monde, les 65 ralentis de J.-J. Amsellem représentaient 6 minutes 26 du match (lire "Une histoire accélérée du ralenti"). Sur un Lyon-PSG de 2005 réalisé par Jean-Paul Jaud (72 ralentis) nous avons chronométré 8 minutes 57 de ces re-visions. Laurent Lachand s’étant ancré en 2011/12 dans les 130 ralentis, il a atteint, sur le Lyon-Marseille 2011, 12 minutes 36, soit presque le double qu’Amsellem en 1998. 12 minutes 36’’, cela représente 13% de la durée du match...
 

Sur TF1, en 2001/02, François Lanaud était encore dans les 64-66 ralentis. Il passera plus tard à 100-110 (comptages faits en 2008, 2010 et 2011). Sur l’Euro 2012 il était à 84, une moyenne calculée sur six matches. Sur la même chaîne, Olivier Denis se situait en 2011/12 dans les 120 ralentis (France-Etats-Unis 2011: 130; France-Belgique 2011: 124; OM-Bayern 2012: 109). À noter que Denis n’utilisait presque pas le révélateur: c’est à porter à son crédit. Toujours sur TF1, à l’occasion du Lyon-Real de Ligue des champions 2011 (Jean-Charles Vankerkoven à la réalisation), l’estimation était de 134. Vankerkoven fit aussi France-Biélorussie (septembre 2012), avec un total de 101 ralentis.


Diffuser autant de ralentis ne va pas sans aléas. En octobre 2011, lors de France-Luxembourg, un ralenti a privé les téléspectateurs de la passe décisive de Florent Malouda et du but de Yoann Gourcuff. À l'occasion du match suivant des Bleus, L'Équipe a évoqué une possible "sanction" à l'encontre d'Olivier Denis, remplacé par Jean-Charles Vankerkoven. Quoi qu’il en soit, si la chaîne veut éviter ce genre d’incident, alors elle doit surtout s’en prendre à elle-même et calmer un peu ses réalisateurs. Lancer 120 ralentis par match a un lourd impact sur la vision du jeu, mais aussi accroît fortement les risques de ratage en direct d’une action majeure. Ce qui est arrivé à Denis sur France-Luxembourg n’est pas une boulette ponctuelle, c’est le reflet d’un problème structurel.
 

Sur Canal, certaines actions – occasions de but et évidemment buts – provoquent quasiment d’office une série de trois ou de quatre ralentis, sous des angles différents. Cet intérêt spécial accordé aux moments forts d’une rencontre se comprend très bien, même si remontrer huit fois un but ne devrait pas être une obligation. Comme, de plus, le match du dimanche est accompagné du Canal Football Club, un but peut être revu… 17 fois dans la soirée! Ce fut le cas de celui marqué en 2011 par le Montpelliérain Olivier Giroud contre Lille.
 


Le football qui disparaît

Pendant un match, désormais, les actions les plus banales peuvent aussi être revues, et même deux fois: par exemple un attaquant qui met la balle en sortie de but. Dans le Toulouse–Saint-Etienne cité plus haut, le match aux 149 ralentis, L. Lachand a montré six ralentis d’un tir à côté du Toulousain Tabanou! Trois à la 63e minute et trois à la 67e. Certes le contrôle était très beau et le tir n’était pas mal du tout, mais il est tout de même passé à côté d’un mètre… Et bien sûr, après le troisième ralenti de la deuxième série, pendant que la superloupe ultime déployait ses fastes, nous avons raté la reprise du jeu. Mais ceci est semble-t-il devenu un détail négligeable pour les réals français "modernes".
 

Enfin, les superloupes déréalisent le foot, l’esthétisent outrageusement. Messieurs les réals, le foot n’est pas du cinéma, encore moins du cinéma expérimental. Et la diffusion d’une seule superloupe peut durer jusqu’à 17 secondes! Pour apporter quel "plus"? Les ralentis joints aux gros plans suscitent par leurs effets à la fois une dilatation du temps – le ralentissement de l’image – et une compression du match par l’abolition de tout temps dit "mort" ou "faible". D’une part, ceci nous prive de nombreuses reprises du jeu (évaluation: selon les matches, entre 15 secondes et plus de 3 minutes) que nous ne verrons jamais. D’autre part, cela provoque des retours en catastrophe sur une action déjà en cours, ainsi qu’une densification artificielle des rencontres et de leur temporalité. Le football tel qu’il se déroule physiquement dans le stade est en voie de dissolution accélérée par sa retransmission-transformation télévisée.
 

Ainsi va donc le règne du ralenti, en expansion continue depuis sa création: 20, 60, 90, 110, 152 ralentis: où s’arrêtera-t-on? À quand les 200? Jusqu’où le football se laissera-t-il hacher menu sans réagir? Pourtant, dans quel autre domaine de l’activité humaine et artistique revoit-on encore et encore ce qu’on vient de voir? Imagine-t-on la diffusion d’un ballet où, alors que le spectacle continue, le réalisateur en interrompt le cours à l’écran pour nous remontrer le saut d’un danseur deux ou trois fois, sous autant d’angles différents, et ceci des dizaines de fois pendant la représentation?
 

De plus en plus de ralentis, de moins en moins de foot.


Football et télévision / 1 : "Les réalisateurs français hors jeu"
Football et télévision / 2 : "Un show techno où se noie le football"
Football et télévision / 3 : "Une histoire accélérée du ralenti"
Lire aussi : "Canal+ freine sur les ralentis"
 
 

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