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Nora C.

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La mélancolie de Yoann Gourcuff

Il veut simplement jouer au football, on attend de lui beaucoup plus. Star malgré lui, tantôt génial, tantôt pataud, Yoann Gourcuff est un personnage créatif. Avec ce que cela recouvre de qualités et de défauts...

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À la fin de la saison, Yoann Gourcuff achèvera sa cinquième année de contrat à l’Olympique lyonnais. Et ce sera sans doute la dernière tant une prolongation d’ici là paraît improbable. Bientôt, donc, il partira, et alors on pourra se demander s’il a bien été là pendant tout ce temps. Car le paradoxe de Gourcuff, c’est de constater que ses années à Lyon ont été marquées par ses nombreuses blessures, et se dire malgré tout que sa véritable absence se situait ailleurs.

 


Ici et ailleurs

C’est en effet lorsqu’il a été présent que Gourcuff a le plus manqué. Pas un instant, ou alors si peu, on ne l’a senti tout à fait concerné par son appartenance à l’OL. On le dit hautain, froid, ou isolé, suscitant l’incompréhension chez ses entraîneurs, le public et les commentateurs. On a bien pu accoler les mots "mystère" et "malaise" à son patronyme pour générer des articles ou des enquêtes, on ne comprend pas plus et on reste muet face à l’étrangeté de ce cas. Au fond, on s’est résigné à ne jamais savoir.
 

 


 

 

La seule certitude est qu’une fois parti, Gourcuff donnera d’énormes regrets aux supporters lyonnais, qui auront le sentiment d’avoir trop peu profité d’un talent qu’il est difficile de remettre en question. Or, il se pourrait bien qu’en cela, parce qu’il a pu être à la fois brillant et déconcertant, parce qu’il n’est jamais là où on voudrait qu’il soit, par son attitude et par le gouffre qui semble le séparer des autres et sa difficulté à s’épanouir, en cela donc, Gourcuff pourrait bien être victime de ce qu’on désigne depuis l’Antiquité par le terme de "mélancolie" et sur lequel il faut d’abord s’entendre.

 

 


Ange déchu

La mélancolie est une notion fluctuante et diffuse qui traverse des domaines aussi variés que la médecine et les arts. On la trouve d’abord dans la théorie antique des humeurs développée par Hippocrate puis Galien, selon laquelle la santé physique et la santé mentale de l’individu, intimement liées entre elles, dépendent de l’équilibre des quatre humeurs qui constituent son corps: le phlegme, la bile jaune, le sang et la bile noire.

 

C’est cette dernière, la “melankholía” en grec ancien, qui, lorsqu’elle s’excave abondamment, est à l’origine du caractère mélancolique. À partir du XIXe siècle, le mot devient synonyme de dépression, puis il évoque plus généralement une forme de tristesse teintée de nostalgie qui ne va pas sans un certain mal-être. La mélancolie est, enfin et surtout, associée à un faisceau de symboles et de symptômes qui, appliqués au cas Gourcuff, peuvent éclairer cette personnalité d’un jour nouveau.

 

À quoi reconnaît-on un mélancolique? Il a la tête penchée, soutenue par sa main, alourdie par le poids de sa tristesse et de son impuissance. C’est du moins ainsi que l’a immortalisé Albrecht Dürer dans sa célèbre gravure. Si la silhouette du malade est affaissée, toute tendue vers le sol, c’est que la mélancolie est gravité; son élément est la terre, son métal est le plomb, un métal lourd dont la connotation négative a laissé dans la langue nombre d’expressions éloquentes comme “avoir du plomb dans l’aile” [1]. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que Yoann Gourcuff “a plombé les finances de l’OL”?

 

De là, la difficulté du mélancolique à se mouvoir et à passer à l’action, comme s’il subissait la gravité plus intensément que les autres. Or, souvent, à Lyon, Gourcuff a semblé traîner son corps après lui. Pataud, hors de forme, auteur de passements de jambes si lents qu’ils en devenaient des contresens. Ses prestations amenaient un constat largement partagé: Yoann Gourcuff est lourd, ses gestes et sa façon de se déplacer en témoignent. À Bordeaux, vif et léger. À Lyon, pesant et lent. Il ressemble à l’ange déchu de Dürer.

 


Une lumière qu'il voulait fuir

Que s’est-il passé entre sa période faste bordelaise et son déclin lyonnais? Un intérêt médiatique excité par un joueur, la veille méconnu du grand public, qui porte Bordeaux vers un titre de champion de France, accru après Knysna et les discussions autour de sa relation avec Franck Ribéry et renforcé par un transfert coûteux. Une pression qu’il ne sait pas gérer. Il dit lui-même avoir très mal vécu les heures qui ont suivi l’annonce de sa première titularisation en équipe de France face à la Serbie, le 10 septembre 2008. Une attention particulière dont il a été la victime et en même temps, de façon ironique, le principal responsable – car c’est parce qu’il est à part qu’il a occupé une place aussi spéciale –, et c’est parce qu’il fait l’objet d’une attention particulière qu’il a fini par se replier sur lui-même et donc laissé libre court aux spéculations à son sujet.

 

De ce point de vue, Jean-Michel Aulas n’aurait pas pu davantage se tromper en organisant, en 2010, une cérémonie de présentation aussi embarrassante qu’inutile en l’honneur du Breton, et en misant sur l’image d’un homme qui n’aspire qu’à la discrétion. Déjà, le joueur qui s’amusait gaiement avec Marouane Chamakh et les autres Bordelais n’était plus le même. Devenu grave, il avait perdu une spontanéité qui lui permettait d’exprimer pleinement sa créativité à Bordeaux, et perdre sa spontanéité, c’est tout d’un coup devenir double: jouer et se regarder jouer. À propos de son fameux but contre le PSG de Sammy Traoré, Gourcuff raconte: "Je ne me suis pas posé trop de questions. C’est un but d’instinct." Or c’est précisément ce qui lui a beaucoup fait défaut à Lyon, de l’instinct et de la fantaisie. Comment continuer à faire les choses avec insouciance quand on a tout d’un coup la conscience aiguë de les faire?

 


L'insouciance rêvée du romantique

Consubstantielle à l’idée de gravité, celle de la chute est attachée au destin du mélancolique. La chute qui, dans son sens biblique, amène à son tour le thème fondamental du paradis perdu. Car il y a dans la mélancolie l’idée d’une "perte irrémédiable", nous explique Jean Starobinski dans un entretien accordé à Philosophie Magazine. En ce sens, la lecture d’un entretien croisé du père et du fils, accordé en 2009 au magazine Foot Citoyen, s’avère riche d’enseignements. Ils y décrivent tous deux une passion pure pour le football, dénuée de toute contrainte et dominée par la joie. Un Eden, en somme. Car oui, "Yoann, c’est avant tout la joie de vivre!", clame Christian. Chez les Gourcuff, la pratique du football se suffit à elle-même.
 

 


 


Une analyse textuelle de cette interview montrerait de manière flagrante comment la "pression" et le "plaisir" s’opposent radicalement dans l’esprit du fils. Ensuite, une rapide recherche Google permettrait de voir que l’expression "prendre du plaisir" revient inlassablement dans sa bouche depuis qu’il est à Lyon, comme un vœu pieu. On sait par ailleurs que sa confrontation au monde professionnel a été difficile. En 2010, après la Coupe du monde, il ne cachait pas son dégoût d’un milieu du football qu’il jugeait "de plus en plus malsain". Il ajoutait: "La passion se perd et les gens, les médias, préfèrent s'intéresser à ce qui est autour du jeu, plutôt qu'au jeu". Il pourrait donc seulement s’agir de cela, une vision romantique et idéalisée du football forcément déçue.

 


Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie

Il est pourtant difficile de croire Yoann Gourcuff si naïf, et les origines de la "chute" ont davantage les apparences d’une impuissance toute intérieure et, en ce sens, proprement mélancolique. Il y a d’abord le mal-être qu’on évoquait. Il y a ensuite un corps sur lequel il est désormais impossible de compter. À ce sujet, Alexandre Marles, directeur des performances à l’OL, disait récemment que Gourcuff n’avait pas été si bien physiquement depuis qu’il était à Lyon, et que son éloignement des terrains était davantage lié à un problème de confiance qu’à une quelconque blessure. C’est ici qu’il faut rappeler que selon les médecins antiques, l’hypocondrie tire comme la mélancolie ses origines d’un débordement de la bile noire, de sorte que les deux maux se confondaient ou que l’on prenait la première comme un symptôme de la seconde. “L’idée d’une santé et d’une plénitude devenues impossibles est l’une des plaintes du mélancolique”, nous explique ainsi Starobinski.

 

Certes, l’ex-futur Zidane a sans doute souffert de l’attention médiatique au point d’en devenir paranoïaque (“J’étais épié. Dès que je faisais quelque chose, c’était interprété de la manière la plus négative possible”, confiait-il en 2012). Mais cela ne doit pas occulter le fait qu’il a d’abord été porté aux nues, et sans doute de manière excessive. Une gloire immédiatement suivie de son revers qui blesserait n’importe quel orgueil. Voilà un joueur sûrement conscient de l’étendue de son talent, mais qui constate qu’il n’en est plus à la hauteur. Si les attentes autour de lui ont été déçues, que dire du sentiment qui doit être le sien lorsqu’il voit le tour désastreux qu’a pris sa carrière?

 


Le décalage et l’isolement

Yoann Gourcuff est donc un joueur à part. Dans le Problème XXX [2], on peut lire que “tous les êtres d’exception sont mélancoliques.” Par exception, il faut entendre "qui n’est pas dans la norme". Gourcuff n’est pas un intellectuel parce qu’il a lu l’intégrale de Marcel Proust, et il n’est sans doute pas le seul joueur de foot qui possède une aussi bonne culture tactique, quoiqu’il soit l’un des rares à l’exprimer aussi brillamment. Mais à coup sûr, par son caractère, il fait partie des footballeurs atypiques. Il dit se sentir en "décalage avec des coéquipiers qui ont des façons de vivre différentes de la sienne", n’adhère pas au monde de football tel qu’il se présente à lui, et décide de faire les choses de la manière la plus singulière possible, que ce soit dans sa préparation physique, les exercices supplémentaires aux entraînements ou sa volonté de se faire représenter par un avocat plutôt que par un agent. Et cette réticence à se fondre dans la dynamique collective est encore un des reflets du caractère mélancolique.

 

Il n’en reste pas moins que la mélancolie peut être positive. Signe d’une grande créativité, elle est l’une des impulsions à la base des plus grandes œuvres d’art créées depuis des siècles. Malheureusement, elle peut se révéler totalement inféconde, et comme nous l’enseigne Starobinski: “Le mélancolique n’est pas toujours un génial créateur, le plus souvent il ressasse son impuissance et se sent inapte à la tâche." Combien de fois avons-nous attendu Gourcuff, et combien de fois n’a-t-il pas répondu à notre appel? Mais l’espoir demeure car la mélancolie est comme le charbon, l’un de ses symboles: froide, elle peut s’embraser à tout moment.

 

[1] À ce sujet, lire Sur la mélancolie dans l’art”, in Sociétés 2004/4.  
[2] Texte antique généralement attribué à tort à Aristote qui établit le lien entre le génie et la mélancolie.

 

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