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Nico Paul

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La guerre des banderoles

Par calicots et chants interposés, Ultras parisiens et bordelais ont profité de la demi-finale de Coupe de France pour régler des comptes qui débordent le terrain du football, entre rivalités régionalistes et procès "politiques".
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On se souvient d'un certain soir de mai 99 ou le public du Parc avait applaudi les joueurs girondins qui venaient d'obtenir le titre de champion aux dépens du rival marseillais. À l'époque, Parisiens et Bordelais s'étaient retrouvés autour d'une cause commune: une profonde inimitié envers le club provençal et ses aficionados, qui avait incité les supporters des deux camps à sceller de façon informelle une alliance de circonstance. Depuis, les relations entre les plus chauds des supporters bordelais et parisiens se sont progressivement détériorées. Sur fond de rivalité sportive (entre autres, une demi-finale de Coupe de la Ligue perdue par les Parisiens sur un penalty litigieux ou une simulation grossière de Fiorèse en décembre dernier), régionale et politique, les deux clans multiplient les provocations (1). Dimanche 27 avril, lors de la demi-finale de Coupe de France au Parc des Princes, les slogans des uns ont répondu aux calicots des autres tout au long de la partie, histoire de purger de vieilles rancœurs et d'en nourrir de nouvelles…

Il n'y a pas que les fumigènes qui brûlent entre supporters bordelais et parisiens, le torchon aussi.
Paris contre le reste du monde La rivalité entre ultras bordelais et parisiens est d'abord l'histoire d'une banale opposition entre la capitale et la province. Cet antagonisme, maintes fois martelé pour justifier, entre autres choses, la haine que se vouent supporters de l'OM et du PSG — et qui est pour partie entretenue de façon artificielle par les supporters des deux camps — est également repris à leur compte par les Bordelais (2). Désireux de s'affirmer comme des défenseurs de l'identité aquitaine, les résidents du Virage Sud girondin avaient ainsi déployé, lors du match aller de L1 opposant le PSG à Bordeaux, une banderole au goût douteux: "L'été vous polluez nos plages, l'hiver nos montagnes, ce soir notre stade: Paris, le Sud-Ouest te vomit". Cette première escarmouche, sans humour ni finesse, était assez nauséeuse. Outre la bêtise et le simplisme du "raisonnement" (on peine à imaginer les Bordelais en vertueux protecteur de l'environnement donnant des leçons d'écologie aux vils pollueurs parisiens), cette attaque soulignait en tout cas une réelle contradiction, les Ultramarines véhiculant à la fois des idées louables — par leur engagement contre le racisme — et un argumentaire primaire, avec cet imbécile et caricatural rejet anti-parisien. Rien d'étonnant, donc, à ce que les supporters du club de la capitale aient rendu la monnaie de leur pièce à leurs homologues girondins. Sans plus de finesse, le kop d'Auteuil a donc sorti deux banderoles au cours de la deuxième mi-temps: "Bordeaux et le Sud-Ouest, c'est comme Nantes et la Bretagne: deux villes de merde en quête d'identité", "Vos montagnes? La dune du Pyla, ah, ah, ah". On ne peut pas dire que le débat en ait été relevé. Il rappelait cependant qu'au final, on est toujours l'étranger de quelqu'un. Qui a la plus grande (coupe) ? Dans la course à l'invective, les deux groupes ultras ont également semblé à la recherche du coup bas qui mettrait l'adversaire au tapis. Le terrain favori pour cette pratique est évidemment celui de la performance sportive. Au coup d'envoi du match, le kop de Boulogne a offert aux yeux du public un tifo tricolore rappelant les heures de gloire du club parisien, des coupes nationales glanées au début des années 80 jusqu'à la Coupe des Coupes remportée en 1996, sans oublier les deux titres de 1986 et 1994. À l'appui de ce spectacle, une banderole: "Que l'histoire continue", et une coupe de France géante. Visiblement informés par une taupe bien introduite au cœur du milieu parisien, les Ultramarines girondins ont saisi l'occasion de railler le palmarès du club de la capitale. Au moment même ou les résidents de Boulogne lançaient leur animation, une banderole au ton ironique apparaissait dans le secteur opposé réservé aux aquitains: "Range ta coupe, t'as pas d'histoire". Les ultras aiment aussi à comparer leurs performances respectives en matière d'animation: rappelant la grève des chants décidée par les deux kops parisiens lors du dernier PSG-Bordeaux, les supporters d'Auteuil ont profité de cette nouvelle rencontre contre les Girondins pour persifler à leur tour sur le compte de leurs rivaux, moquant leur prétendue atonie ("12 décembre 2002, Auteuil silencieux, Bordelais solidaires!!!"). Tribunes politiques Mais l'opposition qui cristallise la haine entre ultras bordelais et parisiens reste principalement d'ordre politique. Les Ultramarines expriment de façon régulière dans les stades de l'hexagone leur lutte contre le racisme. Un combat qui, à défaut d'être parfaitement maîtrisé (comme le rappelle leur relation contradictoire au régionalisme), paraît sincère, tant celui-ci s'inscrit dans la durée (voir Les présidentielles sur la tête et Lescure, tour de stade). Il semble néanmoins constituer un grief de premier ordre pour une partie des supporters de Boulogne. En décembre dernier, lors du fameux dernier match de championnat, une banderole dénonçait ainsi "15 ans d'hypocrisie" pour des Ultramarines coupables de ne pas respecter un principe d'"apolitisme", qui semble constituer une vertu pour certains des plus fervents amateurs de ballon rond. Dimanche soir, les Bordelais ont profité de leur retour au Parc pour répondre avec trois mois de retard à leurs rivaux parisiens: "Apolitiques? Antiracistes! Vous sentiriez-vous visés?"… une allusion à peine voilée aux idéaux politiques de certains résidents de Boulogne. Soyons clairs: si la réputation passée de nid frontiste de cette tribune est loin d'être usurpée, les efforts de la direction du PSG pour nettoyer le virage ont en partie porté leurs fruits. Il est aujourd'hui difficile de trouver traces de revendications explicitement d'extrême droite dans cette tribune, même si une poignée d'éléments perturbateurs et clairement fascisants persiste et signe en tribune basse. Reste que pour certains supporters de Boulogne, la sympathie pour les idées nationalistes est belle et bien réelle, et qu'elle ne demande qu'une étincelle pour s'affirmer publiquement. Quelques secondes après le déploiement de la banderole par les supporters girondins, la tribune Boulogne rendait ainsi un bruyant hommage à la Nation française, en entonnant une Marseillaise et en exhibant des drapeaux tricolores. On pourra toujours souligner qu'agir de la sorte ne fait pas systématiquement de l'auteur d'un tel acte un suppôt du Front National, mais dans ce contexte, difficile d'interpréter autrement une réponse à ce qui constituait une accusation explicite de racisme de la part des supporters girondins… Les oppositions entre ultras vont parfois au-delà de la simple rivalité sportive, en particulier entre grands clubs. L'histoire du football est riche de ces oppositions, parfois pas très saines, ni très reluisantes pour notre sport favori. Cette guerre des mots engagée à distance entre les durs d'Auteuil et de Boulogne et ceux du Virage Sud bordelais démontre en tout cas qu'il est n'est pas possible de schématiser les comportements de ces groupes de supporters. Le mouvement ultra est idéologiquement complexe et sujet à contradiction: l'épisode de dimanche soir en a été un nouvel exemple. (1) Un retournement de tendance d'autant plus spectaculaire qu'à Bordeaux, l'antagonisme avec les supporters marseillais semble en voie d'apaisement, comme le rappelle l'hommage rendu par les ultras girondins à l'un des ex-leaders de tribunes du Vélodrome, De Peretti, lors d'un match à Marseille. (2) Cette façon de procéder et de s'appuyer sur les différences géographiques ou sociales est classique dans les rivalités historiques, et s'applique tout aussi bien aux cas Lyon/ Saint-Étienne par exemple. Les banderoles bordelaises auxquelles on a échappé "Paris, une ville d'homosexuels dirigée par un pédé". "On retient Alain Roche, donnez-nous Ronaldinho". Les banderoles parisiennes auxquelles on a échappé "L'été vous visitez la Tour Eiffel, l'hiver l'Arc de Triomphe, ce soir notre stade: Bordelais, vous êtes vraiment des gros beaufs". "La Poste bordelaise, c'est l'Albanie : on attend encore le chèque pour 99". La banderole parisienne à laquelle on n'a pas échappé "Perpère, mets tes couilles sur ton nez, ça te fera des Ray-Ban" (Boulogne).
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