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L'Euro 2016 vu des Cahiers

La finale vue d'un TGV

Matchbox fantôme – Une finale d'Euro, il y a plein de manières différentes de la vivre. L'une d'entre elles, sans doute la plus sexy sur le papier, est de se trouver dans un train et d'essayer désespérement de suivre le match...

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Paris, Gare Montparnasse, 10 juillet, 21:00.

 

Je ne cacherai pas que j'aborde cette finale avec quelques doutes, légitimes. Soyons francs: ma journée s'est longtemps déroulée comme celle d'une personne qui finirait par voir ce foutu match. Après un week-end qui ne sera pas explicité, j'étais parmi des centaines de Parisiens en terrasse, de bar en bar, ce dimanche après-midi. Tout avait commencé relativement normalement, et les voitures à klaxons signalant un jour de finale étaient, au départ, relativement rares. Pour tout dire, dans le premier bar, seule l'attitude du serveur insistant sur le fait que le lieu était réservé en soirée pouvait laisser supposer que se préparait un événement.

 

Le second bar m'avait permis d'observer un genre de début d'égarement festif: de plus en plus de tenues rigolotes, de visages peinturlurés, d'incompréhensions entre personnes déjà un peu trop beurrées pour se retrouver sans s'engueuler préalablement au téléphone. Sachant pertinemment que je ne verrais pas le match, j'assistais d'un air amusé à ces préparatifs teintés d'excitation générale, dans une ville qui semblait soudain ne plus vivre pour quoi que ce soit d'autre, ce en quoi elle ne pouvait trouver qu'un réconfort futile mais certainement précieux. J'ai regardé aussi les gens dans le métro, fébriles, fêtards, joyeux, inquiets ... J'ai un peu ri de leur présence insouciante. De ce moment où les étudiants partent en soirée par grappes, légers et franchement débiles, et parsèment les transports d'éclats de voix souriants. Sauf que ce soir, tout un pays ou presque partait en soirée déguisée "bleu équipe de France".

 

 

Dans le train donc, je comprends qu'il n'est plus question à notre époque d'accepter, fataliste, le sort des gens qui ont mal programmé leur voyage, ni même à se regrouper autour d'un poste de radio. L'heure est à griller seul de la 4G dans l'espoir d'accrocher des streamings dégueulasses, pour voir et savoir, sans attendre. La vitesse du TGV rend sans nul doute l'exercice aussi périlleux que frustrant pour mes voisins. Je commence par un geste espiègle: laisser la dame âgée à ma droite prendre ma place pour avoir un oeil sur le jeune cadre dynamique à streaming efficient sur ma gauche. J'ai fait mine de m'en foutre, j'ai précisé "oh, vous savez, moi, le foot..." à cette dame trop contente de connaître le sort d'une équipe qu'elle pratique depuis facilement quarante ans de plus que moi. Je me demande à quel moment elle aura l'idée de jeter un oeil sur ce texte qui s'allonge à côté d'elle, presque ostensiblement présenté à son regard qui demeure irrémédiablement attiré vers l'état de sa connexion Wi-Fi, ou l'écran aux pixels verts, rouges et bleus du voisin. Au fond, je ne m'en fous pas tellement. Je n'arrive même pas à savoir si je dois blâmer la bière, le goût du geste juste ou l'inconscience pour m'avoir coupé d'une rencontre que j'ai, finalement, plutôt envie de voir. Enfin, je préfère voir le coucher de soleil et les éoliennes... mais j'ai envie de savoir, moi aussi.

 

TGV Paris-Rennes, 21:30.

 

Ma soirée va donc être rythmée par les messages de ma copine, de collègues, d'amis et de cédéfistes, dont je n'aurais jamais cru qu'ils soient un jour tous rassemblés à la même heure depuis partout, pour me raconter les mêmes choses. Je sais donc déjà que Ronaldo est sorti blessé. Au bar, quelques heures plus tôt, une amie dont je ne soupçonnais pas le goût pour le football m'avait annoncé l'implosion de l'équipe portugaise rapidement privée de sa star. Pour la blessure, j'en convenais, pour l'implosion, j'attendais encore que le wagon sombre dans un climat lunaire et que la rationalité du lieu passe au second plan; bref, j'attendais l'ouverture du score. J'ai d'ailleurs un peu de mal à concevoir cet intérêt général et soudain pour une finale, même celle d'un Euro joué à domicile. Comment expliquer que ce sport, et aucun autre, embrasse ces destins entremêlés autour d'un match, alors qu'il provoque chez beaucoup, à longueur d'année, un rejet plus ou moins poli? L'effet d'entraînement, la résonance médiatique, l'universalité du jeu... la connerie ambiante peut-être aussi. Ça aussi, j'aurais bien envie de le savoir, pour comprendre un peu mieux le monde autour de moi.

 

TGV Paris-Rennes, 21:44.

 

Rien ne laisse supposer un but. Pas un éclat de voix, une surprise, un frémissement. Rien. J'ai commencé à oublier pourquoi j'écrivais. Pour tuer le temps, certainement, m'arracher du regard vague des voyages du dimanche soir. Au fond du wagon, un groupe de jeunes filles devise autour d'un genre de test que j'identifie comme extrait d'un magazine féminin adolescent et estival. "Quelle est votre réaction?" A. Tu es fatigué de faire n'importe quoi avec les mots. B. Tu apprécies le moment pour son absurdité manifeste. C. Tu tentes de retranscrire de manière humoristique le test. D. Quel match à la con. Un regard vers la gauche, et entre les traces de doigts sur l'écran du jeune cadre dynamique, je crois deviner Nani, ou un vague personnage ressemblant à Jean-Pierre Tokoto, le grand père (ou le petit-fils? J'ai jamais su dans quel sens on devait formuler ça) de JP Tokoto.

 

TGV Paris-Rennes, 21:53.

 

"Je sais pas ce qu'on a manqué, mais y'a 0-0, c'est l'essentiel", s'exclame la dame à ma gauche. Je dois dire que concevoir "l'essentiel" comme un 0-0 heurte mes convictions. Quel intérêt à célébrer un 0-0 dans un match à élimination directe? Personne n'a gagné à l'aller, en plus. Puis je comprends que l'essentiel est au fond moins le score lui-même, que le fait d'y avoir accès.

 

 

 

Gare du Mans, 22:05.

 

Le jeune cadre dynamique s'agite soudain et pointe en interpellant les autres voyageurs l'étrange absence de son iPad. Sa finale vient de basculer vers un dépôt de plainte au commissariat tandis qu'un couple de gens âgés commente la situation à voix haute et d'un ton monocorde, sans se soucier de l'énervement palpable de la victime. Le match semble avoir soudain disparu de ses centres d'intérêts, la futilité de la dépossession de son objet technologique ayant pris le dessus sur la futilité du football. Je ne lui souhaite pas que les Portugais volent le match aussi, ça ferait beaucoup pour une seule soirée. D'ailleurs, le contrôleur appelle à la vigilance.

 

TGV Paris-Rennes, 22:15.

 

J'ai l'impression que la climatisation va finir par avoir ma peau. Dans cette ambiance glacée et pas loin d'être glaciale, j'aperçois Griezmann écraser une frappe vers le gardien portugais. J'entends distinctement la voix de Denis Balbir accompagner le ronronnement des rails, venue d'une source différente du jeune cadre à ma gauche, et dont les propos ne correspondent aucunement à ce qui se passe sur cet écran à ma portée. Dans la distorsion entre sons et images, chacun subit le match à sa manière, la plus bruyante n'étant pas la plus respectueuse des autres passagers, qui feront exception ce soir à leur mauvaise humeur face à la pollution sonore en échange de la joie d'être prévenus en cas d'ouverture du score par la voix du commentateur vedette de M6. Je mesure à quel point mes souvenirs de la dernière finale de l'équipe de France sont aussi des bruits, distincts, des propos de gens payés pour raconter un match à la télé, à des millions de personnes. Mais si j'apprends notre victoire par la méthode décrite ci-dessus, on pourra raisonnablement parler de finale ratée pour le téléspectateur que je suis.

 

TGV Paris-Rennes, 22:28.

 

En parlant de la dernière finale en question, quelques souvenirs de dix ans me plongent dans une mélancolie profonde. Une soirée étrange et alcoolisée, non pas une mais plusieurs déceptions immenses, comme si le football avait fait écho à un été d'égarement, soulignant la présence d'amis intimes et l'absence d'intimités autres qu'amicales, pour cause de relations inaccessibles face auxquelles le football pesait bien peu. On se remémore ces compétitions internationales en fonction des étés auxquels elles sont immanquablement attachées. Dix ans plus tard, je sais que je ne risque pas de déception amoureuse à la descente du TGV. Quel que soit le score du match.

 

TGV Paris-Rennes, 22:40.

 

La batterie de mon portable ayant renoncé, je suis officiellement coupé de tous ceux qui me connaissent et pourraient me prévenir de l'évolution de la rencontre. En traversant le train à la recherche d'une prise électrique introuvable, j'ai croisé bien des gens possédés par les événements. Dont une dame d'une cinquantaine d'années avec un portable qui crachait lui aussi la voix d'un Denis Balbir hurlant pour appeler une parade d'Hugo Lloris. Revenant à ma place, mon dernier repère s'envole, le jeune cadre ayant renoncé et lancé une série quelconque sur son laptop. Cette finale pue très sérieusement la défaite et le renoncement, du moins de mon point de vue.

 

Gare de Laval, 22:50.

 

Le parking vide et lugubre en dit assez long: la gare de Laval n'est pas le centre d'attention de tout un monde de caméras et de commentateurs. Le 0-0, s'il se confirme, va finir par étirer le match jusqu'à mon arrivée, comme si le temps me laissait une chance de reprendre contact avec la liesse collective et unanime, ou l'abattement absolu et généralisé.

 

Gare de Vitré, 23:15.

 

C'est à ce moment que je me suis réveillé. Plus rien autour de moi n'indique le score, et personne n'apporte d'information. Je décide un peu abruptement que je n'irai pas en chercher, et que je me laisserai emporter, une fois arrivé, par le sort de ce dimanche soir qui m'a, il faut bien le dire, totalement échappé.

 

Gare de Rennes, 23:35.

 

Du haut de ses cinq minutes de retard, le train freine de manière interminable. La discussion entre deux passagers m'apprend comme un spoil non balisé que les Portugais ont marqué en prolongation. Le semblant de suspense s'éteint dès la sortie de la gare, quand le flot de badauds revenant de l'écran géant arrive face à moi alors que je remonte du souterrain: les visages sont hagards, les yeux dans la vague, les paroles s'échangent sans passion, en famille, entre amis. C'est pas comme si cette ville était habituée à gagner quoi que ce soit, mais enfin ... Je remonte la foule à contre-courant, j'observe le moment sans trop savoir quoi en penser. Les bars sont déjà vides, les écrans diffusent des mecs en bleu qui montent récupérer une médaille. Aux fenêtres, aux balcons, les fumeurs regardent la foule se répandre, les parents consoler les enfants, les titubants crier des conneries, les quelques Portugais manifester une joie sincère. J'en croise quelques unes et quelques uns qui pleurent, ou qui ont pleuré. Tous ont vu le match, partagé ensemble un moment... Moi, pas vraiment.

 

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