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Jérôme Latta

 

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La Dream Football League est annulée

Enquête – Le Times a enfin admis son erreur, mais il n'explique pas comment il a été grugé par un informateur douteux qui lui a refilé une dépêche de l'Agence Transe Presse.

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Le Times a finalement reconnu, dans son édition de ce matin, qu'il s'était fourvoyé en publiant, mercredi dernier, un dossier entier sur la "Dream Football League", vingt-quatre heures après une dépêche de l'Agence Transe Presse des Cahiers du foot qui "annonçait" cette compétition: son appellation, une large part de ses caractéristiques et même l'image mise en ligne se sont inexplicablement retrouvés imprimés dans cette édition du quotidien britannique. Qui a peiné à admettre l'évidence que quelque chose avait mal tourné: il a d'abord maintenu ses informations, sans livrer un début d'explication quant au décalque de notre dépêche, continuant même à utiliser l'appellation "Dream Football League" dans des articles publiés le lendemain. Il n'a pas non plus cherché à nous joindre.
 

Dans la défense d'Oliver Kay par ses collègues ou confrères, qui firent mine que nous étions à l'origine des accusations, on avait senti quelque condescendance. "Obscure french website", "satirical", "spoof site": tous ces qualificatifs étaient mis en regard de l'institution. Normal, vu la différence de nos dimensions, de notre histoire et de notre prestige. L'agitation sur le web a d'ailleurs été le fait de marginaux et semi-marginaux du milieu, pas celui des journalistes des grands médias. Mais le prestige du Times ne doit absolument pas le dispenser de donner des explications sur des faits aussi embarrassants que ceux pour lesquelles il a été interpellé. [1]
 


Rien sur Robert

Fait-il, aujourd'hui, amende honorable? À lire l'article de Tony Evans, chef de la rubrique football, si la contrition est réelle, le lecteur n'est pas informé de la nature et des conditions de l'erreur commise. Passons sur l'absence de mention des Cahiers, très secondaire. Mais rien non plus sur les circonstances de la bourde ni sur le personnage central de l'histoire, pourtant un fabuleux client: Rob Beal, la source qui a embarqué le journal dans ses mensonges (lire "Beal, le roman d'un tricheur"),. Beal, qui s'était quasiment dénoncé à nous la nuit même de l'annonce du dossier (lire "Times New roman")... Là réside pourtant la grande faiblesse du Times dans cette affaire.
 

Evans décrit un informateur qui aurait donné des gages de fiabilité, cherchant peut-être à pondérer la faute du journal. Or, ce personnage est très largement connu, en France et en Angleterre, comme un affabulateur et un manipulateur notoire. Il a certes servi d'informateur à plusieurs médias majeurs, et a commercé avec eux de diverses façons – ne serait-ce qu'au travers d'innombrables conversations sur Twitter constellées d'invitations à poursuivre par d'autres canaux. Mais il est clairement identifié, dans toute la profession, comme une source douteuse, et s'il lui est arrivé de tomber juste, tout le discrédite: sa discrétion d'éléphant parachuté sur la scène du Bolchoï, son comportement (allant jusqu'aux menaces lorsqu'on le contrarie), ses affirmations parfois complètement fantaisistes, son invisibilité... Oliver Kay l'a admis sur sa page Facebook: "Des éléments-clés de l'histoire étaient basés sur les paroles de quelqu'un dont j'ai clairement surestimé la crédibilité".
 


Hameçonnage

Autre question: quelle mouche a piqué Beal pour qu'il mène ainsi une opération aussi hasardeuse, qui l'a conduit à sa perte? Les informations que nous avons obtenues établissent au moins comment il a procédé. Et, en particulier, qu'il ne s'est pas contenté de cibler le Times, mais qu'il a arrosé ses contacts au cours de la journée de mardi. Ainsi, le journaliste d'un média français majeur a-t-il reçu mardi à 11 heures – c'est-à-dire le jour la mise en ligne de la dépêche ATP – un e-mail intitulé "Qatar League 2015" et comportant... notre image de la Dream Football League. Un simple teaser. Une source des plus fiables nous a assurés qu'une personnalité majeure de la BBC avait reçu le même genre de message, ce mardi-là. Le journaliste français, après une recherche sur Internet, a identifié la provenance de la Dream Football League et retourné une fin de non-recevoir à Beal. Lequel a en réponse exposé sa thèse: le fond de l'histoire est vraie. Approché de la même façon, Oliver Kay a mordu à l'hameçon.

 


 

Lorsque les soupçons de canular se sont répandus, Beal, toujours aussi discret, a twitté son soutien, glanant même quelques retweets de journalistes du Times et d'autres médias britanniques: "Je me sens honteux que nous ayons à défendre une histoire exacte. L'idée qu'un journaliste digne de ce nom écrive des conneries à partir d'une seule source est démentielle." Beal, mythomane et parieur, avait-il misé sur la véracité du projet, croyant lui aussi aux "autres sources" avancées par Kay?
 


Le tour DFL

Quelles autres sources, justement? Cet article de l'Independent, pour le moins circonspect, comparait samedi les informations de la dépêche ATP et les textes de Kay: les éléments "originaux" de ce dernier constituaient la portion congrue. Comme l'admet Tony Evans, le fait que personne ne pousse de grandes dénégations à l'évocation de la DFL a fait office de validation. Richard Whittall, blogueur sur thescore.com basé à Toronto, qui a fait un travail absolument remarquable auquel le présent article doit beaucoup, a eu confirmation qu'aucun autre club en dehors de Manchester United n'avait été sollicité par le Times, aucun avant le 11 mars...
 

Loin du fruit de la longue enquête dont le journal nous avait assuré, il semble que ce fiasco du Times résulte à la fois d'un excès de précipitation, d'un grave défaut de vérification et d'une envie de croire l'incroyable dès lors que le Qatar est impliqué. Cet épisode pointe aussi le marigot des sources dans le journalisme de football, et le trouble supplémentaire créé par les réseaux sociaux, propices aux imposteurs. Inversement, il a montré que Twitter pouvait fédérer les bonnes volontés indépendantes, et constituer un terrain d'enquête particulièrement propice. Qu'en définitive, la supercherie ait été révélée constitue en soi un élément positif, même s'il a fallu insister un peu pour y parvenir.
 


[1] Ni lui permettre d'invoquer des arguments d'autorité pour écarter par principe toute erreur d'Oliver Kay en martelant son excellente réputation: un bon journaliste est-il infaillible pour autant, doit-on lui épargner tout contre-examen de son travail s'il est mis en doute par des éléments objectifs?

 

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